‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 10 sur 141 · Voici le début de ces quarante vers charmants · texte numérisé non relu

Voici le début de ces quarante vers charmants

Tristis at ille : « Tamen cantabilis, Arcades, inquit, Montibus hœc vestris : soli canture periti

Gallus, accablé de tristesse : au moins, dit-il. Arcadiens, vous chantez tout cela dans vos montagnes ; Arcadiens, vous seuls êtes habiles à chanter. Oh ! que mes os reposeront mollement si quelque jour votre flûte répète mes amours ! Et que ne suis-je un des vôtres, que ne suis-je le gardien de vos troupeaux ou le vendangeur de vos grappes mûries! Eh quoi! si j'aimais alors une Phillis, si j'aimais une autre Amyntas, ou quej'eussequelqu'autte objet de ma tendresse, je l'auraisprès de moi, parmi les saules, mollement étendue sous la vigne flexible. Qu'importerait alors qu'Amyntas fût noire ! Les violettes aussi sont noires, le vaciet aussi est noir. Pour moi Phillis enlacerait des fleurs cueillies de sa main. Pour moi chanterait Amyntas. Là, nous trouverions les fraîches fontaines, les vertes forêts, les prés tendres et fleuris, où je voudrais près de toi, Lycoris, voir les années consumer ma vie. • Maintenant, ô Dieux, un amour insensé le captive au milieu des terribles fureurs de Mars, parmi les traits et les ennemis farouches. A cette heure que ne puis-je en anéantir la pensée, loin de la patrie, seule, sans ton Gallus, cruelle, tu affrontes les neiges des Alpes et les froids mortels du Rhin. Ah! puissent les froids épargner ta faiblesse! Ah! puissent les glaçons tranchants ne point blesser tes pieds délicats.

i Je lai résolu : les vers que j'ai composés dans le rythme de Chalcis, j'irai les soupirer sur le chalumeau du pasteur de Sicile. Ah ! sans doute il vaut mieux souffrir parmi les retraites des bêtes sauvages et graver mes amours sur l'écorce tendre des arbres. Ils croîtront : ô mon amour, tu croîtras avec eux... Je veux aussi m'égarer sur les sommets du Ménale, au milieu des nymphes, ou bien j'irai pour-

Arcades. O milii tum quam molliter ossa quiescant, Vestra meos olim si fistula dicat amores !...

Voici encore le brûlant soupir qui les termine :

Omnia vincit Amor, et nos cedamus Amori !

i 8 1 8. — A M. PIERRET. îi

suivre les ardents sangliers. Les froids les plus insupportables ne m'empêcheront pas d'entourer de mes chiens les bois de Parthénie. Je crois déjà me voir parmi les roches et les forêts mugissantes. Je jouirai, quand de l'arc vigoureux des Parthes je ferai siffler mes flèches... Ah! comme si tout cela pouvait me guérir de ma passion insensée, comme si l'amour apprenait à s'adoucir par les souffrances des mortels... Ah! voilà déjà que les Hamadryades, les vers eux-mêmes, cessent de me plaire. Loin de moi encore, ah! loin de moi, forêt! Quand au milieu des glaces nous irions boire l'eau de l'Hèbre, quand nous affronterions les neiges et les pluies sans fin d'un hiver de Sithonie, quand aussi nous irions garder nos troupeaux sous le soleil dévorant d'Ethiopie, où l'écorce brûlée se dessèche au haut de l'orme, tout cela, tous les plus durs travaux ne sauraient changer l'Amour. Sa force est audessus de toutes les forces, et nous aussi, cédons à l'Amour. « Je reprends ma lettre. Fais de mon latin et de ma traduction tout ce qu'il te plaira. Ce malheureux courrier qui me pousse brouillonne mes idées et m'empêche de te dire tout ce que j'aurais voulu. Tous les soirs et tous les matins je relis ta lettre et je trouve des choses si tendres et si reconnaissantes pour tous tes sentiments, malheureusement j'oublie tout quand je viens à écrire. On a beau dire, quand on est plein d'un sentiment, on est malpropre à l'exprimer, à le rendre avec énergie; je parle au moins du sentiment de l'amitié et de celui de l'amour. Quand je veux parler de tous les deux, je ne trouve que des redites éternelles. En relisant l'article de ma lettre qui occupe la troisième page, je me dis : est-il passible qu'on parle avec cette niaiserie, cette froideur, d'une chose qui remue si fortement quand on se retourne sur soi-même? Je crois aussi que ce sentiment est si fort que le plus éloquent homme de la terre n'a jamais dit tout ce qu'il sentait; que ce sentiment-là a,

pour celui qui 1 "éprouve, des trésors de jouissances intimes qu'il ne pourra jamais réfléchir dans l'âme des autres. Je sais que j'ai lu dans Rousseau la peinture d'un amour supérieur à tous. Je sais aussi qu'en même temps, moi qui n'ai point l'âme et la chaleur de Rousseau, moi qui n'ai point dans ce temps xa passion ae Saint-Preux, j'ai trouve au dedans de moi quelque chose de plus actif que toutes ces lignes brûlantes. Peut-être que tout cela s'accorde mal avec le travail et la lime d'un écrivain qui polit sa période pour la faire imprimer. Essaye, toi qui as de l'âme, d'exprimer ce que tu as senti de plus fort, tu croiras exprimer le sentiment de quelqu'autre que toi-même, ou tu perdras toimême, dans la mémoire de ton cœur, les traces fugitives de ton propre sentiment.

Mais voilà qu'au milieu de ma péroraison, j'ai oublié toutes sortes de choses matérielles que je devais aussi te dire. Où en suis-je?... J'oubliais le principal. Réponds-moi de suite et courrier par courrier, envoie-moi encore une lettre et passe la nuit à la faire longue, longue. Va chez un papetier te faire battre du papier bien fin pour pouvoir en mettre plus. Il y a peu de temps, ne le néglige pas, je t'en supplie.

Rends-moi un service. Si tu en trouves le moment, va au Musée, tu diras de ma part au jeune homme qui copie le Concert , du Dominiquin, le même pour qui je te donnai une lettre avant mon départ, et que j'estime beaucoup, que je le prie de recevoir mon souvenir; dis-lui que je voulais lui écrire par ce courrier, pour le prier de penser aussi à moi qui l'aime beaucoup, mais que j'ai été tellement pressé que je ne l'ai pas pu faire.

Adieu, adieu, adieu, prompte réponse.

Ton ami pour la vie,

Eugène Delacroix-.

i 8 i 8. — A M. PIKRRET. 2j

Les amis de jeunesse de Delacroix que nous avons consultés à propos de ce « jeune homme », qui copiait un Concert restitué depuis à LeonelloSpada, pensent qu'il s'agit très-probablement de Poterlet. Né à Épernay, en 1802, Poterlet avait alors seize ans. Il était élève de Hersent. On a de lui, au Louvre, un tableau spirituel et bien peint, dans le goût de Bonington, la Dispute de Vadins et de Trijjbtin che^ les Femmes sapantes. Il est mort de la poitrine, en mai 1835.

Delacroix en parlait comme d'un artiste très-doué, mais incomplet. « Quand Poterlet, nous disait-il un jour en nous montrant une de ses copies, en était à faire les mains ou les pieds dans un tableau, il venait me chercher. Je les lui faisais et il me donnait en échange une copie d'après les maîtres coloristes, qu'on auraitpu confondre avec celles deBonington. »

La pensée de gloire qui rayonnait dans le cerveau de Delacroix à l'aube de sa vie, fut traduite par lui en peinture, plus de vingt-cinq ans après. Il envoya au Salon de 1845 •' <l ^a Sybille montrant, au sein de la forêt ténébreuse, le rameau d'or,, conquête des grands cœurs et des favoris des Dieux ». Cette Sf bille (elle ne trouva un acquéreur qu'à la vente posthume de l'atelier!) avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le geste noble, la souple allure de MUe Rachel, que Delacroix admirait passionnément.

Le 6 novembre 1818.

... Mon départ est bien prochain.

... Quel plaisir crois-tu que je sois venu chercher ici? A quoi penses-tu que je m'occupe quand je veux passer des moments délicieux? Je me recueille; j'oublie tout ce qui m'entoure, je pense à tout ce qui m'est encore cher sur la terre. Je ne suis heureux, tout à fait heureux, que lorsque je suis avec un ami... Il m'arrive aussi que, dans mes rêveries, je pense à un temps que mes vœux appellent certainement : c'est celui de mon séjour à Rome... Ah ! il m'arrivera, quand je serai dans cette ville, trésor de jouissance pour le pauvre peintre éloigné de tout ce qu'il aime, comme il m'arrive souvent dans les parties où je vais parfois ici : on me poste, on me dit « le lièvre va vous passer, tenez-vous sur vos gardes » ; et moi j'oublie mon lièvre... Je ne te verrai donc point près de moi, admirer les Loges et toute cette belle Rome? Où seras-tu?

J'ai appris par la Minerve que l'ouvrage de ton ami Baour allait paraître. Je suis impatient de savoir s'il fera tomber sur toi une pluie de napoléons solides, une partie de sa gloire et de son profit. Je me promets aussi de faire connaissance avec le nouvel embryon qu'on appelle le Conservateur, et qui ne respire encore que dans un prospectus, avec peut-être un ou deux numéros. Nous verrons cela.

Je serais bien content aussi, car je ne finis pas, si nous pouvions encore cette année assister à l'ouverture du cours de Cousin qui, j'imagine, n'est pas encore commencé!

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