‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 9 sur 141 · A FELIX G · texte numérisé non relu

A FELIX G

De la forêt d'Axe, i8i3.

... Qu'il vaut bien mieux n'avoir d'autre souci que de causer avec ses amis, et lire de l'Horace au coin de son feu !.. Horace est à mon avis le plus grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à la mépriser dans d'autres. J'ai fait un peu de latin pendant ces vacances...

A FELIX GUILLEMARDET

... Dis-moi encore, à travers toutes ces choses, quels sont tes travaux, tes pensées et tes projets. Moi, je n'ai pas plutôt revu cet endroit auquel j'aspirais, que je me suis pris tout de suite à regretter ce que j'avais laissé à Paris dans toi et dans Piron. La chasse est une chose fort agréable; mais comme je suis peu adroit et que cet exercice demande une fixité d'idées sur une seule chose qui n'est que fatigante pour celui qui n'en est pas passionné, je me dégoûte facilement : aussi c'est avec plaisir que je retrouve la lecture quand je rentre tout fatigué et tout crotté. Et toi, te reposes-tu avec Virgile et Horace de tes plaisirs campagnards?...

A la maison des gardes de la forêt de Boixe, 18 septembre 1818.

Il n'y a rien de plus facile, mon cher ami, que de promettre d'écrire, et rien de plus difficile que d'écrire. Depuis près de quinze jours que je suis arrivé, je mène ici une vie de paresseux, et cependant je n'ai pas encore trouvé le temps de t'envojer de mes nouvelles et de te demander des tiennes. Il me semble que je suis ici dans un pays inconnu du reste de la terre, où il n'y a ni almanachs ni pendules, et où j'oublie moi-même que j'existe. Tu peux te figurer la vie que je mène, d'abord par mon logis et par sa situation. Je suis placé à peu près au centre d'une forêt de 4,500 journaux d'étendue, à l'endroit où se croisent deux allées d'une trentaine de pieds de large, dont une a de longueur et en ligne droite deux grandes lieues des environs de Paris. C'est dans ce lieu, que l'on appelle dans le pays la Croisée, qu'apparaît, quand on a le nez dessus, une maison blanche à contrevents verts dont le premier étage manque, ce qui par conséquent la réduit à un seul rez-de-chaussée. Au dehors elle n'a point l'apparence de certaines maisons du pays; mais au dedans elle est aussi commodément et même aussi élégamment distribuée qu'une maison de Paris; ce qu'elle n'a point de commun non plus avec les habitations des gens riches de la contrée, ce sont partout de grands et véritables poulaillers avec des papiers de cabaret sur les murs du salon et point sur les autres murs, de grandes poutres déjetées dans les plafonds et des planches enfoncées sous les pieds : ce qui rend notre maison un objet de jalousie pour tous les voisins, j'entends pour ces voisins de deux ou trois

lieues de distance. Je me lève de fort bonne heure; quelquefois avec le soleil. Je sors quelquefois seul, quelquefois accompagné, mais toujours avec un chien et avec un bon fusil qui ne me quitte presque point. Je marche pendant trois ou quatre heures sans m'arrêter, brûlant de la poudre et me déchirant à poursuivre du gibier dans des fourrés et dans de verdoyantes clairières.

Je me plais beaucoup à chasser. Quand j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force et je cours après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit des palissades et s'élance au carnage; je ne suis pas mécontent de mes essais et je ne me serais pas cru capable de brillantes prouesses à la chasse; j'ai déjà tiré au vol deux beaux perdreaux rouges sans compter le menu volatile ; et tu dois savoir qu'il est fort difficile de tirer au vol surtout pour un apprenti. Les gardes admirent ce qu'ils appellent de beaux coups et me pronostiquent de l'habileté. Si tu n'as pas encore tué de perdreaux, je t'avertis que c'est une des jouissances de la vie qu'il te reste à éprouver. Rien même qu'en voyant tomber un oisillon on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre dans l'instant que sa maîtresse l'aime.

Au moment où je t'écris ceci je ne puis m'empècher d'éprouver un contre-coup qui me ramène en d'autres idées qui me reviennent souvent dans le cœur. Il me ramène aussi à te parler un peu, non pas de tout ce que je fais ici, qui est peu fait pour t'intéresser, mais de toi, mais de notre amitié à tous deux, mais des sentiments de l'un et de l'autre, étrangers à notre amitié, mais que la confiance mutuelle a rendus communs à tous deux. Quelque plaisir que l'on trouve dans une vie nouvelle et agissante, elle ne peut éteindre la mémoire des doux nœuds que l'âme a formés dans d'autres lieux, dans d'autres temps. On ne con-

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serve dans la vie que la mémoire des sentiments touchants ; tout le reste est moins même que ce qui sest passé, parce que rien ne lui prête plus de couleurs dans l'imagination. Avec quel bonheur je me rappelle nos douces conversations, nos chers épanchements ! Avec quel plaisir je t'embrasserai à mon retour, toi , mon bon ami, qui as écouté toutes mes folies! Que tu vas trouver froid à ton tour le commencement de cette lettre ! Au milieu de mes occupations dissipantes, quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des hommes. De même quand je pense à mes affections, mon àme embrasse avec ardeur la trace fugitive de si chères idées. Oui, j'en suis sûr, la grande amitié est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons! Ce serait trop grand pour l'humanité. Te souviens-tu de certaine conversation que nous eûmes quelques jours avant mon départ? Je t'ai dit que c'était à chaque ami à sentir la part d'affection qu'il a droit d'attendre dans les affections de son ami. Je te le répète et je désire que tu sentes juste.

Je t'ai promis de t'écrire le premier : comme Félix me l'a demandé aussi, vos deux lettres partiront en même temps ; c'est ce qui m'a empêché de vous les faire parvenir par Piron, parce qu'alors il aurait fallu lui écrire le premier aussi. J'attends de vous deux la plus longue lettre possible, surtout moins de retard que jen'en ai mis moi-même. Viennent donc les soirées d'hiver qui chassent les soucis au coin d'un bon feu, et cette soirée de la Saint-Sylvestre où nous renouons chaque année un pacte fraternel. Adieu, mon cher ami, je te quitte pour le dîner; c'est bien mal à moi sans doute,

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mais comme on ne peut pas vivre sans dîner et qu'on ne peut pas s'aimer sans vivre, je vais dîner. Adieu, adieu, adieu. Ces trois mots-là Ine furent chers dans un temps. Malheureux temps! heureux temps!... Adieu.

Ton ami pour la vie, Eugène Delacroix.

Poste restante àMaules (département de la Charente).

La Saint-Sylvestre, dont il est question ci-dessus, et dont il sera question bien souvent encore, avait été réglée de telle façon que l'on devait la fêter à tour de rôle, chez chacun des trois amis. M. Pierret a conservé dix-huit albums, consacrant tous, par des dessins, le souvenir de cette solennité cordiale. 11 y en a dix jusqu'à 1842. 11 manque un dessin dans l'album de 18} 2. On verra plus loin où était Delacroix à cette date. Après la mort de M. F. Guillemardet (1840), et jusqu'en 1854, l'ordre fut moins strictement suivi. Quelques Saint-Sylvestres se célébrèrent chez M. Frédéric Villot, quoique celui-ci ne fût pas un des amis de la première heure.

A la maison des gardes, 2} octobre 1818.

J'ai reçu ta lettre hier soir seulement. Il y avait longtemps que l'on n'avait envoyé des messagers à Maule pour en retirer, et moi qui ne faisais attention qu'à ton silence, je trouvais bien long le temps qu'elle mettait à venir. Fou que tu es, ton cœur qui parle toujours plus haut que ton esprit te fait illusion sur cet esprit simple et juste ; ta lettre est une lettre

éloquente, car, comme dil Jésus-Christ, c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle, et ton cœur était plein, j'en suis sûr, comme esl le mien quand je t'écris. Mais prends garde d'être la dupe de ce cœur; en lisant certaines lignes de ta lettre, je n'ai pu me défendre d'une tendre indignation et il ne m'en reste à présent que de tendres reproches à te faire. Mon pauvre ami, tu ne me connais pas mieux que tu ne te connais toi-même, et je suis loin de me connaître entièrement. Ce n'est pas entre nous au moins qu'il peut se glisser quelque dissimulation sur ces petites idées d'amour-propre qui très-souvent ne m'ont pas été étrangères et tu t'en souviens bien, mais qui n'étaient pas de longue durée. Ce n'est pas à dire que je me crois capable de quelque chose, et ce que je t'écris ici je ne veux le dire à personne. Mais c'est un mystère si confus, qu'il n'y a que toi encore qui en connaisse un coin, j'en suis sûr, et cela, parce que j'ai eu la vanité de te parler quelquefois de moi. Mais il y a bien loin des rêves d'un enfant à ce rameau d'or, qu'il n'est donné de cueillir qu'aux favoris de la Nature, et rien qu'en écrivant ces lignes, je me trouve si véritablement ridicule, qu'il me prend envie de les anéantir, de les oublier et d'oublier de même tous les endroits de ta lettre qui réveillent ces idées dans mon esprit.

Représente-toi ta lettre, trouvée par quelqu'un de ma connaissance, quels éclats de rire, quelle pitié! Mais mon ami, je t'afflige ici, je n'en doute pas, car comme je suis sûr que tu m'aimes, la seule idée de voir rire de ton ami doit te révolter et ainsi fait-elle chez moi. Que nous importe le génie, à nous autres, bons amis? Si nous en avons, heureux si nous l'ignorons jusqu'au moment où l'envie viendra nous le révéler. Le bonheur d'un homme qui sent la nature, c'est de la rendre.

Cent fois donc heureux celui qui la réfléchit comme un miroir sans s'en douter, qui fait la chose pour l'amour de la

chose et non pas avec la prétention d'être le premier. C'est ce noble abandon qu'on trouve dans tous les vrais grands hommes, dans les fondateurs des arts. Je me ligure le grand Poussin, dans sa retraite, faisant ses délices de l'étude du cœur humain, au milieu des chefs-d'œuvre des anciens et peu soucieux des académies et des pensions de Richelieu. Je me figure Raphaël dans les bras de sa maîtresse, passant de la Fornarina à la Sainte-Cécile, faisant des tableaux et des compositions sublimes, comme les autres respirent et parlent, tout cela avec une inspiration douce et sans recherche. O mon ami, quand je songe à ces grands modèles, je ne sens que trop que je suis loin non pas seulement de leur divin esprit, mais môme de leur candeur modeste. Apprends-moi à étouffer des élans ambitieux, et quand j'aurai le bonheur de te revoir, retiens-moi dans la route ferme et humble que je me suis tracée.

... Toute ta lettre n'a pas été comme les rêveries dont je te parlais là-haut. Ah ! la bonne lettre, que tu as bien trouvé le secret de m'intéresser ! J'y pense toujours, il y a un an que je l'ai connue. J'y pense presque toutes les nuits. Il y a tant de douceurs dans cette amertume même que je fais mon bonheur de me ronger et de me persécuter en roulant de mille manières cette image dans mon esprit. Quedeviendrais-je dans leslongues soirées d'hiveroù j'affrontais le froid avec tant de plaisir pendant des heures, pour une ou deux minutes de bonheur! Que peut-on comparer à cette douce attente dans l'obscurité des nuits, à cette entrevue furtive qui s évanouit dans l'instant, et vous laisse muet, et, le cou tendu, suivre des yeux ce que vous ne voyez plus? Et pourtant à quoi s'en tenir? Quel abîme que ces cœurs charmants! Quand je revenais de passer une bonne soirée avec toi, je faisais déjà mes plans, je calculais toutes les possibilités, je réunissais toutes les chances que j'aurais de dire ce soir-là, deux ou trois mots,

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toujours les mêmes, et souvent rien ; car le plus souvent je ne savais rien dire que demander toujours ce qu'il me fallait toujours prendre. Tu as raison, la douleur de perdre ces biens-là est trop vive. Quand je pense à la dernière lettre, aux derniers adieux qu'on m'y signifie, et, en même temps, à la dernière entrevue si longuement scellée aux jours qui suivirent la séparation, je ne sais sur quel côté dormir et je me remue comme un homme qui a la fièvre.

... Il faut, cet hiver, nous voir bien souvent; lire de bonnes choses. Je suis tout surpris de me voir pleurer sur du latin. La lecture des Anciens nous retrempe et nous attendrit; ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées! Je vais te mettre ici un petit morceau mat traduit, mais qui te donnera l'envie de lire l'original. J'ai été ému jusqu'aux larmes en le trouvant. Il y a dans ces vers un abattement, un malaise, le dégoût d'un homme qui se heurte partout pour trouver des distractions, et à qui tout rappelle son déboire. J'espère, dans le papier qui me servira de supplément, trouver encore de la place pour te parler encore d'autre chose que de Virgile. Mais je n'ai pas résisté au plaisir de te faire lire ceci. Il y a, du reste, quelques rapports peu éloignés de ma propre situation. C'est peut-être ce qui me la fait sentir avec tant d'ardeur. Ne t'attaches donc point au style, mais à la manière dont je peux avoir senti et indiqué quelques intentions. C'est dans l'églogue dixième. Virgile feint que Gallus, son ami, abattu par la perte de sa maîtresse qui l'avait abandonné pour suivre à la guerre un officier romain, s'est retiré dans les forêts, et que les dieux s'intéressant à son sort font tous leurs efforts pour le tirer de sa noire mélancolie *. « Mais

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