A M. PERI GNON
Ce 18 avril 1859.
Cher Monsieur,
Votre lettre est si charmante pour moi, elle est si noble et si amicale que c'est vous embrasser que j'aurais dû aller faire au lieu de vous remercier par une autre lettre. Et vous dira-t-elle tout le plaisir que vous m'avez causé? Jugez-en : je n'avais point de nouvelles du Salon ; j'avais envoyé tous ces tableaux auxquels j'avais travaillé jusqu'au dernier moment dans un état affreux d'embu, dans lequel ils sont encore, et deux ou trois bourgeois m'avaient dit déjà qu'ils étaient invisibles. Puisque vous les avez vus et vus ainsi, je suis trop payé et je me passerai sans peine du suffrage de ceux à qui il faut absolument du vernis.
Je vous le répète, le suffrage d'un confrère de votre talent et que sa modestie aveugle sur lui-même, est la plus belle des récompenses. Vous me demandez si j'ai un secret : il est le même que celui des gens, malheureusement en petit nombre, dont la plus grande iinesse consiste à dire toujours la vérité. On nous a trop répété qu'il est certains artifices sans lesquels la peinture ne peut avoir toute sa valeur. En observant bien la nature qui ne fait pas d'efforts pour produire de l'effet, on s'aperçoit que c'est à la suivre pas à pas plutôt qu'à ajouter ou à corriger qu'il faut s'appliquer. Il y a un homme qui fait clair sans contraste violent, qui fait le plein air qu'on nous a toujours répété être impossible, c'est Paul Véronèse. A mon avis, il est probablement le seul qui ait surpris tout le secret de la nature. Sans imiter précisément sa manière, on peut passer par beaucoup de chemins sur lesquels il a posé de véritables flambeaux.
Les jeunes gens ne sont entichés que de l'adresse de la main. Il n'y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès que cette manie universelle à laquelle nous avons tout sacrifié. C'est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n'est pas absolument nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l'ensemble et qui empêche de travailler jusqu'à ce qu'on soit véritablement satisfait.
Merci mille fois, cher Monsieur, et j'ose dire ami, car il n'y a qu'un ami, et un ami dont l'âme est élevée, qui puisse adressera un confrère une lettre comme celle que j'ai reçue de vous : que vous veniez ou que j'aille vous voir, ce qui ne tardera guère, je vous dirai tout cela encore bien mieux. Je vous remercie de cœur et vous envoie en attendant les plus sincères et les plus cordiales amitiés.
Eue Delacroix.
i8j9- — A ALEXANDRE DUMAS. 309
Si vous venez, ne manquez pas de dire votre nom \ J'avais oublié votre adresse; je l'ai fait chercher, sans cela vous auriez eu ma lettre hier.
A ALEXANDRE DUMAS K
Ce 28 avril 1859.
Mon cher ami,
Je n'ai eu connaissance qu'hier seulement de l'article que vous m'avez consacré dans le feuilleton de f Indépendance.
La difficulté de se procurer le journal quand le jour où il a paru est passé, m'a privé pendant quelques jours du plaisir de le lire et de celui d'avoir à vous en remercier de tout cœur.
Vous vous souvenez, ami, d'un vieux camarade; vous le traitez déjà comme s'il se trouvait installé dans sa petite immortalité, ou plutôt c'est vous qui me la donnez par vos éloges, tout pleins de la chaleur que vous portez partout.
Vous vous plaignez avec raison de la tendance des Arts. Nous visions en haut autrefois. Heureux qui pouvait y atteindre ! Je crains que la taille des lutteurs d'aujourd'hui ne leur permette pas même d'en avoir la pensée. Leur petite vérité étroite n'est pas celle des maîtres. Ils la cherchent terre à terre avec un microscope. Adieu la grande brosse, adieu les grands effets des passions à la scène !
1. La gouvernante Jenny Lesguillon veillait sur la santé de son maître. Pour lui éviter la fatigue provoquée par les conversations prolongées, elle ne laissait rigoureusement pénétrer jusqu'à lui que les personnes désignées à l'avance.
2. Cette lettre a été publiée par M. Arthur Stevens dans un très-fin volume de critique, intitulé le Salon de 1863.
3io LETTRES DE DELACROIX.
Aussi pourquoi vous en allez-vous au Kamtschatka1? On
me dit toutefois que vous en rapportez des trésors.
Je vous embrasse bien, cher ami, et vous remercie de
nouveau.
Eue Delacroix.
A M. DUTILLEUX.
Ce 12 mai 1859.
Cher monsieur et ami, je viens vous parler affaires d'intérêt : je vais partir pour la campagne et voudrais que vous eussiez la bonté de me dire auparavant si le mode de paiement du tableau de Saint Etienne par la ville d Arras, reste toujours ce qu'il m'avait été annoncé devoir être par M. Daverdoing; c'est-à-dire 3,000 fr. de suite, et les 1,000 fr. restant dans l'exercice suivant. Je pense que si vous n'êtes pas au courant de cette affaire, il vous sera facile de vous en informer et de me le faire savoir pour que je base mes petites prévisions en conséquence...
Je n'ai pas encore eu le loisir ou le courage d'aller au Salon. Je crains que ces pauvres tableaux n'y fassent pas tout l'effet que mon cœur paternel en eût désiré : au reste, ils ont été notablement rabroués par la critique2; et il en est de cela comme de la calomnie, il en reste toujours quelque chose...
1. Le bruit d'un de ces nombreux voyages que Dumas ne faisait qu'en imagination, et qu'il racontait avec une verve intarissable, avait couru dans les journaux.
2 Voir p. 312.
i8y9- — A M. ZACHARIE ASTRUC. 311