A M. CHARLES BLANC
directeur de la Gazette des Beaux-Arts.
Champrosay, par Draveil (Seine-et-Oise), ce 25 novembre 1861.
Mon cher ami,
Je n'avais pas besoin de votre recommandation pour m'intéresser à Gigoux, dont j'estime beaucoup le talent : j'ai même regretté, à cause démon séjour à la campagne, de ne point visiter un dernier travail dont il s'occupe; mais je ne l'ai appris que samedi en revenant et au moment d'aller à l'Institut. J'ai fait tous mes efforts pour le faire bien placer, mais je n'ai point trouvé l'appui dont j'avais besoin; et je crains qu'il ne rencontre pas les sympathies nécessaires : il n'a eu qu'un nombre de voix insignifiant et quand il n'était plus temps, et j'en suis très-fâché.
Vous avez voulu vous occuper de moi dans la Galette : je vous en remercie bien. Directeur ou non, si votre esprit préside en quelque chose à la rédaction, elle ne pourra être que très-bonne : veuillez aussi remercier pour moi M. Galichon de son bon vouloir. Je suis bien aise que M. Flameng
vous ait satisfait : j'augurais bien de ce qu'il pouvait faire ; j'ai grand besoin de graveurs intelligents. J'espère à mon retour voir le résultat et vous remercier encore.
Votre bien dévoué,
E. Delacroix .
Il s'agissait d'une candidature à l'Académie des Beaux-Arts qui n'aboutit pas. La lettre de demande était présentée, au nom du vieux romantique Jehan Gigoux, par M. Couder et endossée par M. Ingres qui vraisemblablement ne connaissait guère le fougueux passé de son protégé.
Champrosay, ce 29 novembre 1861,
Mon cher ami,
J'ai été emporté par des pérégrinations sans nombre... Ma santé, grâce au ciel, est aussi bonne que possible. L'activité qu'il m'a fallu entretenir pour achever mon travail de Saint-Sulpice a eu une heureuse action sur mon tempérament puisque j'en ressens encore l'influence. Je crains maintenant mon retour à Paris sous ce rapport, vu que je cours les salons comme autrefois ; mais les agitations de toutes sortes, les dérangements ou émotions de tous genres qu'engendre cette fourmilière sont contraires au repos d'esprit qui est une grande condition de santé...
Eue Delacroix.
i, — A M. TH. THORE. 343
A M. TH. THORE'
Champrosay, par Draveil (Seinc-et-Oise), ce 30 novembre 1B61.
« Mon cher ami,
« Je ne reçois que tardivement et à la campagne la lettre où vous me demandez des détails sur Bonington : je vous envoie avec plaisir le peu de renseignements que je possède.
« Je l'ai beaucoup connu et je l'aimais beaucoup. Son sang-froid britannique, qui était imperturbable, ne lui ôtait aucune des qualités qui rendent la vie aimable. Quand il m'est arrivé de le rencontrer pour la première fois, j'étais moi-même fort jeune et je faisais des études dans la galerie du Louvre : c'était vers 18 16 ou 17. Je voyais un grand adolescent en veste courte, qui faisait, lui aussi et silencieusement, des études à l'aquarelle, en général d'après des paysages flamands. Il avait déjà, dans ce genre, qui, dans ce tempslà, était une nouveauté anglaise, une habileté surprenante. Peu de temps après, je voyais chezSchroth, qui venait d'ouvrir une boutique de dessins et petits tableaux (la première, je crois, qui se soit établie), des aquarelles charmantes de couleur et de composition. Il y avait déjà tout le charme qui fait son mérite à part. A mon avis, on peut trouver dans d'autres artistes modernes des qualités de force ou d'exactitude dans le rendu supérieures à celle des tableaux de Bonington, mais personne dans cette école moderne, et peutêtre avant lui, n'a possédé cette légèreté dans l'exécution, qui, particulièrement dans l'aquarelle, fait de ses ouvrages
1. Cette lettre importante a été publiée par W. B'ùrger, dans la Notice qu'il a consacrée à R.-P. Bonington, dans l'Histoire des Peintres de toutes les Ecoles.
des espèces de diamants dont l'œil est flatté et ravi, indépendamment de tout sujet et de toute imitation.
« Il était à cette époque (vers 1820) chez Gros, où je crois qu'il ne resta pas longtemps ; Gros lui-même lui conseilla de se livrer tout à fait à son talent qu'il admirait déjà. A cette époque il ne faisait point de tableaux à l'huile, et les premiers qu'il rit furent des marines : celles de ce temps sont reconnaissais à un grand empâtement. Il renonça depuis à cet excès: ce fut particulièrement quand il se mit à faire des sujets de personnages dans lesquels le costume joue un grand rôle : ce fut vers 1824 où 1825.
« Nous nous rencontrâmes en 1825, en Angleterre, et nous faisions ensemble des études chez un célèbre antiquaire anglais, le docteur Meyrick, qui possédait la plus belle collection d'armures qui ait peut-être existé. Nous nous liâmes beaucoup dans ce voyage, et quand nous fûmes de retour à Paris, nous travaillâmes ensemble pendant quelque temps dans mon atelier.
« Je ne pouvais me lasser d'admirer sa merveilleuse entente de l'effet et la facilité de son exécution ; non qu'il se contentât promptement; au contraire, il refaisait fréquemment des morceaux entièrement achevés et qui nous paraissaient merveilleux; mais son habileté était telle, qu'il retrouvait à l'instant sous sa brosse de nouveaux effets aussi charmants que les premiers. Il tirait parti de toutes sortes de détails qu'il avait trouvés chez des maîtres et les ajustait avec une grande adresse dans sa composition. On y voit des figures presque entièrement prises dans les tableaux que tout le monde avait sous les yeux, et il ne s'en inquiétait nullement. Cette habitude n'ôte rien au mérite de ces ouvrages ; ces détails pris sur le vif, pour ainsi dire, et qu'il s'appropriait (il s'agit surtout de costumes), augmentaient l'air de vérité de ses personnages et ne sentaient jamais le pastiche.
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« Sur la fin de cette vie sitôt éteinte, il sembla atteint de tristesse, et particulièrement à cause de l'ambition qu'il se sentait de faire de la peinture en grand. Il ne fit pourtant aucune tentative, que je sache, pour agrandir notablement le cadre de ses tableaux; cependant ceux où les personnages sont le plus grands datent de cette époque, notamment le Henri III } qu'on a vu l'an dernier exposé au boulevard, et qui est un de ses derniers.
« Nous l'aimions tous. Je lui disais quelquefois: — Vous êtes roi dans votre domaine et Raphaël n'eût pas fait ce que vous faites. Ne vous inquiétez pas des qualités des autres, ni des proportions de leurs tableaux, puisque les vôtres sont des chefs-d'œuvre.
« Il avait fait, quelque temps auparavant, des Vues de Paris que je ne me rappelle pas et qui étaient, je crois, pour des éditeurs : je n'en parle que pour mentionner le moyen qu'il avait imaginé pour faire ses études d'après nature et sans être troublé par les passants. Il s'installait dans un cabriolet et travaillait là aussi longtemps qu'il voulait.
« Il mourut en 1828. Que de charmants ouvrages dans une si courte carrière ! J'appris tout à coup qu'il était attaqué d'une maladie de poitrine qui prenait une tournure dangereuse. Il était grand et fort en apparence, et nous apprîmes sa mort avec autant de surprise que de chagrin. Il était allé mourir en Angleterre. Il était né à Nottingham. Il n'avait, à sa mort, que vingt-cinq ou vingt-six ans.
« En 1837, un M. Brown, de Bordeaux, vendit une magnifique collection d'aquarelles de Bonington ; je ne crois pas qu'il soit possible de rencontrer jamais l'équivalent de cette splendide réunion. Il y en avait de toutes les époques de son talent, mais particulièrement du dernier temps, qui est le meilleur. Ces ouvrages se payaient alors des prix élevés ; de son vivant il vendait tous ses ouvrages, mais il ne lésa jamais
vus monter à ces prix énormes que, pour ma part, je trouve légitimes et la juste estimation d'un talent si rare et si exquis. « Mon cher ami, vous m'avez donné l'occasion de me rappeler des moments heureux et d'honorer la mémoire d'un homme que j'aimais et que j'admirais. J'en suis d'autant plus heureux, que l'on a essayé de le rabaisser, et qu'il est, à mes yeux, très-supérieur à la plupart de ceux qu'on a cherché à lui faire préférer. Tenez la balance entre mes prédilections et ces attaques. Mettez, si vous voulez, sur le compte de mes vieux souvenirs et de mon amitié pour Bonington ce qu'on serait tenté de trouver partial dans ces notes...
« E. Delacroix. »