‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 133 sur 141 · A NANTES · texte numérisé non relu

A NANTES

Paris, 21 mars 1862.

Monsieur,

Je reçois à l'instant l'affreuse nouvelle que m'apporte votre lettre, et je suis comme vous sous l'impression déchirante et renouvelée à chaque instant de l'incertitude de la vie, et de cette disparition subite des hommes les plus rares. Mes relations encore récentes avec M. de la Combe ne me donneraient pas le droit de me dire son ami, et il me semble pourtant que je sens se briser un de ces liens qui nous attachent au monde. C'est qu'il ne fallait qu'un instant pour apprécier cette riche nature, dans laquelle le cœur et l'esprit

allaient de pair. Hier encore, je m'occupais de chercher une pièce rare qui lui manquait et que j'eusse été si heureux de lui offrir : je l'ai trouvée enfin, voilà que ses yeux ne s'ouvriront plus! Vous, Monsieur, dont il appréciait si vivement le caractère et qui l'avez connu pendant longtemps, vous recevez un coup que rien ne peut guérir; vous perdez, avec l'ami incomparable, l'homme que des penchants communs avaient encore rapproché et avec lequel vous pouviez vous entretenir, en vous comprenant parfaitement tous les deux, de ces arts qui consolent, qui, au reste, sont devenus pour moi l'unique bonheur de ma vie. Il faut bien que ce soit le seul sur lequel il soit permis de compter, puisque l'on reste abandonné de tous ceux que le cœur s'était choisis comme des modèles et des

appuis contre le chagrin.

Eue Delacroix.

Le colonel de la Combe, admirateur passionné de Charlet, a laissé un catalogue des lithographies de ce maître dont Delacroix prisait si haut la verve, le style familièrement épique, la veine toute française. La vente de son cabinet rappela avec justice l'attention des amateurs sur les lithographies de Géricault, de Bonington, de Decamps, de Delacroix, — véritables dessins à plusieurs exemplaires — qu'il avait recueillies en concurrence avec M. Parguezet M. His de la Salle.

A M. THORE

Ce 27 avril 1862.

Mon cher ami, la personne dont vous m'avez parlé est effectivement passée chez moi en mon absence, et je désire beaucoup, vous n'en doutez pas, voir ses belles reproductions.

1862. — A M. THORE. 355

Mais j'ai presque aussitôt égaré la carte où se trouve son adresse : je l'ai cherchée inutilement et enfin je viens vous la demander et vous remercier, en même temps, de me procurer la vue de belles choses.

J'ai aussi à vous remercier de l'envoi qui m'a été fait de votre biographie de Bonington, qui donne une idée vive et nette de ce qu'il était, comme homme et comme talent. Vous êtes bien bon d'y avoir inséré ma pancarte. A propos, le portrait qui se trouve en tète ne se recommande pas par la même qualité que votre article, c'est-à-dire qu'il ne donne pas la moindre idée du pauvre Richard.

Je ferai ce qui me sera possible et avec beaucoup de plaisir pour que la cantate du Bibliophile1, que j'apprécie et aime beaucoup, soit préférée. Seulement, quoique, comme confrère, je sois en bons rapports avec ces Messieurs de l'Académie, je dois dire que j'y suis considéré comme à peu près le seul démon avis, ce qui fait que je ne figure dans aucune commission. Ce sera donc par mes recommandations, si elles sont accueillies comme je le désire, que je pourrai obtenir quelque chose.

Recevez, mon cher ami, les assurances de mon bien sincère attachement.

Eue Delacroix.

Au ministère d'État comme à l'Académie, je ne jouis pas d'une grande popularité : on y a refusé péremptoirement de confier quelques-uns de mes tableaux2, faveur qui a été accordée à plusieurs. Je ne le regrette pas beaucoup, je vous avoue; je n'aime pas qu'on fasse voyager les tableaux. Il y aura là un seul petit tableau de moi qui appartient à un amateur, lequel l'y a renvoyé de son chef et sans me consulter3.

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