‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 134 sur 141 · A VENISE · texte numérisé non relu

A VENISE

30 avril 1862.

... Ce ne sont pas les moyens de séductions qui manquent à votre lettre, mais elle s'adresse à un homme tellement enlacé dans ce moment qu'il n'y a pas moyen de partir. Mon travail de Saint-Sulpice est dans la phase la plus intéressante, et les intérêts les plus grands me commandent d'achever le plus tôt possible. — Je vous sais néanmoins un gré infini de votre aimable insistance, mais il y a un moment de la vie où, avec tout ce qu'il faut en apparence pour être libre, on est retenu par des nécessités très-impérieuses; le temps aussi est fort court et les occupations plus multipliées. Quand j'aurai 50,000 francs de trop, j'achèterai un palais; il sera comme ma petite campagne de Champrosay, où je ne trouve pas le temps de mettre les pieds, et qui est remplie d'agréments. Je vous admire et vous envie de vous être fait une vie qui vous permet, à commandement, de prendre un mois et plus pour une partie. Je mourrai sans bouger, en me disant que je suis le maître de le faire, ce qui est vrai aussi. — Ce que je redoute le plus dans ce moment, c'est l'impossibilité de me remettre, à mon retour, au travail le plus pénible et qui m'a mis dans ce courant d'idées dont je suis échauffé, mais que des distractions charmantes me rendraient rebutant. Profitez donc encore pendant que vous y êtes. Faites-nous au moins des esquisses pour

redoubler mon regret à votre retour...

A M. FR. PETIT

Ce 2 mai 1862.

Monsieur, je me suis ravisé au sujet du dévernissage des tableaux, et vos hommes, qui les ont enlevés très-soigneuse-

i862. — A M. FR. PETIT. 357

ment, ont dû vous parler à ce sujet de ma nouvelle résolution. Comme je désirerais, s'il est possible, trouver une occasion de placer ces tableaux, qui peuvent ne pas convenir à tout le monde à cause de leur dimension, mais qui seraient à leur place dans une grande habitation et chez un homme d'une certaine fortune, j'ai pensé justement que cette nouvelle exposition restreinte, par son public choisi les mettrait à même d'être bien vus pour cet objet. J'oserais donc me recommandera vous pour m'aider dans cette circonstance auprès des personnes qui fréquenteraient la galerie du Cercle. Je serais heureux de vous montrer ma reconnaissance pour le service que vous me rendriez en leur trouvant une bonne place, et dans le cas où vous ne préféreriez pas tout simplement un droit de commission sur lequel nous n'aurions pas de peine à nous entendre, je pourrais disposer pour vous d'un ouvrage qui serait à votre convenance. Je pourrais, par exemple, m'arranger pour avoir à ma disposition un petit tableau qui a paru vous plaire chez moi, et dont je puis changer la destination et qui a l'avantage d'être achevé : c'est le petit oAchille monté sur le centaure Chiron. Si cet arrangement ne vous convenait pas, vous me diriez franchement ce que vous préférez.

Nous pourrons, si vous avez un moment, causer sur les prix qu'on pourrait exiger des quatre tableaux.

Je vous recommanderai bien de les faire vernir avec soin, très-peu couverts et avec le meilleur vernis possible.

Recevez, Monsieur, etc.

Eue Delacroix.

Il s'agissait, croyons-nous, des quatre puissants tableaux de fleurs qui ne trouvèrent d'acquéreur qu'à la vente posthume de l'atelier.

Ce dimanche n, 1862.

Cher ami, ... Viens donc dîner avec moi mardi. Viens vers 5 heures. Je serai rentré sûrement à cette heure-là et nous causerons les coudes sur la table. Je ne suis pas en bon état, j'ai eu la grippe tout l'hiver et ne me suis guéri qu'en sortant le moins possible. Maintenant ce sont d'autres malaises, l'estomac est fort dérangé et mon travail que j'avais pu continuer cet hiver est à peu près arrêté. Tout me fatigue, je voudrais dormir sans cesse. Vieillesse qui dort, mauvais signe. Mais il faut s'habituer à l'invasion progressive de cette glace et de cette torpeur. Te revoir quelques instants me réchauffera et me rappellera de bons moments.

Eue Delacroix.

Page 1