A M. ERNEST CHESNEAU
Champrosay, ce 7 juin 1862.
Monsieur,
On m'a transmis ici le volume qui contient la totalité de vos Études sur les peintres modernes, et je vous réitère avec bien de l'empressement les plus vifs remercîments : je me suis aperçu que je vous avais encore de nouvelles obligations pour la manière flatteuse dont vous avez bien voulu me mentionner dans ceux de ces travaux que je ne connaissais pas encore. Tous vos jugements ne seront peut-être pas approuvés, mais ils méritent tous l'intérêt par leur sincérité et par la finesse des aperçus. Me permettez-vous, Monsieur, à propos d'un ouvrage si consciencieux et dans lequel, pour ma part,
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je n'ai à reprendre qu'un excès de partialité bienveillante pour ce qui me concerne, me permettrez-vous, dis-je, de vous témoigner mon étonnement de ne pas voir figurer parmi les peintres de ce siècle que vous trouvez les plus remarquables, un homme admirable que je place fort haut dans mon estime et dont vous ne prononcez pas même le nom: je veux parler de Prudhon, le plus original peut-être de tous les hommes dont vous vous êtes occupé, et que la postérité placera, je n'en doute pas, avant plusieurs de ceux qui ont exercé votre plume. Je ne peux attribuer cette omission qu'à un parti pris systématique et fondé, mais que je regrette que vous n'ayez pas pris la peine d'expliquer pour le lecteur, ami des arts, à qui vous annoncez une sorte d'histoire de la peinture de notre temps. Je voudrais aussi, tant je suis exigeant avec vous qui m'avez tant gâté, une grosse place pour Charlet. Ce n'est pas un caricaturiste, c'est un homme énorme ; il a peint avec le crayon; maintenant au contraire le pinceau arrive rarement, avec toutes les ressources de la palette, à passionner les tableaux d'une génération peu portée aux grands effets de la peinture et qui en supprime ainsi les principales difficultés.
Veuillez, Monsieur, excuser ces remarques qui vous prouveront au moins que j'éprouve un vif intérêt à la lecture de ces Études vraiment originales, et si je me permets d'y demander une sorte de complément, veuillez ne voir dans ce désir qu'une autre manière de vous témoigner ma reconnaisance.
Votre très-dévoué serviteur.
Eue Delacroix.