‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 2 sur 141 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

Je révoque tout testament et toutes dispositions antérieures au présent testament.

J'institue pour légataire universel M. Piron. ancien administrateur des Postes; je le prie de vouloir se charger de V exécution de mes dernières volontés.

Je vais disposer au profit de Divers de la presque totalité de ma fortune; il restera fort peu de chose pour mon légataire universel, car cela dépendra du prix que produira la vente de mes objets d'art; mais je compte sur son amitié, et je sais qu'il n'hésitera pas à remplir mes dernières volontés. D'ailleurs je ne lui aurais pas imposé une charge semblable

si je n'avais la certitude que le produit de la vente sera supérieur aux legs que je fais ci-après.

Dans le cas où M. Piron ne voudrait ou ne pourrait accepter ce legs universel, j'institue pour légataire universel à son défaut, M. le baron Rivet, administrateur du chemin de l'Ouest.

Je charge mon légataire universel du paiement des legs ci-après :

Je lègue à M. Léon Riesener mon cousin, une somme de vingt mille francs (20,000 fr.) et la toute propriété de ma maison de campagne de Champrosay , avec toutes ses dépendances et tous les meubles meublants le garnissant. Tous les tableaux, objets d'art et livres s'y trouvant ne sont pas compris dans ce legs. Je lui lègue en outre le portrait de mon cousin Henri Hugues, le portrait de son père à la mine de plomb, plus la pendule et les flambeaux en bronze garnissant la cheminée de ma chambre à coucher de Paris, plus une grisaille que j'ai peinte d'après lui, plus le petit portrait de mon frère couché 1. Je le prie de reprendre les peintures de lui qui se trouvent che\ moi.

Je lègue à M. Andrieu, peintre, une somme de quinze mille francs (iS,ooo fr.), plus une esquisse de la Chapelle de Saint-Sulpice, plus un lion couché peint par moi sur papier reporté sur toile, et une copie par lui des Femmes d'Alger. plus les croquis que f ai faits pour le Salon de la Paix.

Je le prie de reprendre les esquisses qu'il a faites d'après l'ensemble des travaux du Salon de la Paix, à l'Hôtel de Ville.

Je lègue à Jeanne-Marie Le Guillou une somme de cinquante mille francs (So, 000 fr.) plus ce qui sera à sa convenance

1. Toutes ces œuvres sont do Delacroix. Elles datent de sa jeunesse et offrent un grand intérêt.

dans mon mobilier .... en un mot ce qu'il lui plaira de choisir pour se composer le mobilier d'un petit appartement convenable.

Plus plusieurs croquis ou peintures que j'ai désignés pour lui appartenir en l'écrivant au dos de ces objets i ;

Plus l'un de mes deux portraits en buste, peints par moi {celui ayant un gilet vert écossais) . plus deux médaillons en terre cuite, cadres dorés, de mon père et de ma mère, ainsi que les miniatures de mon père et de mes deux frères.

Je lègue à M. le commandant Delacroix., mon cousin, une bague en or. donnée à mon frère par le prince Eugène, avec ces mots : Fidélité. Valeur; plus un petit revolver, un sabre donné à mon frère par le prince Eugène (le nom du prince Eugène est gravé sur la lame), un tromblon anglais venant de mon frère . plus la grande médaille d'or que j'ai reçue à l'Exposition de i8s5-

Je lègue à M. Berrier. mon parent, le portrait du pape par Lawrence (gravure) . plus une belle aquarelle de Fauvel (Vue d'QAthènes).

i. Jenny ou Jeanne Le Guillou, dont le rôle auprès de Delacroix pourrait être dénaturé injustement, n'était pas une nature vulgaire. C'était [une paysanne des environs de Brest, douée d'instincts délicats. Quelquefois, dans l'atelier, elle disait spontanément en face d'un croquis ou d'une peinture: « Monsieur, je trouve cela très bien. — Cette Jenny s'y connaît, s'écriait Delacroix ravi. Eh bien, Jenny, je vous le donne ! » Et il écrivait son nom au revers. De là à accepter qu'il la consultait pour ses tableaux et à renouveler l'anecdote de la servante de Molière, la distance est grande. — Malheureusement, vers la fin, malade, soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître qui ne pouvait se passer de ses soins.

En mourant, elle légua au Louvre le portrait de Delacroix,"' en gilet vert écossais». Il a été placé sous le plus mauvais jour, dans un angle du salon carré de la peinture française.

Les deux médaillons du père et de la mère de Delacroix étaient signés : « Chinard, de l'Institut national et de l'Athénée de Lyon à Marseille.» J'ignore ce qu'ils sont devenus, mais M. Bornot, de Valmont, en possède des moulages.

QA M. QAuguste Bornot, mon cousin, le portrait de ma grand' mère, les deux portraits de mes deux frères enfants, les peintures et les dessins que j'ai eus de la succession de mon cousin Bataille.

QA M. le baron Rivet, sus-nommé , copie du portrait de Charles II, roi d'Espagne, d'après Velasqueç; fleurs sur carton mince avec un cadre étroit (peinture); tableau inachevé de Bonington (Chevalier et Page; et une petite toile portant deux sujets en grisaille du même.

QA M. le baron Schwiter mon petit tableau de Watteau (les Apothicaires), tableau de Chardin (Raisins, poires, etc.). un grand paysage inachevé de Th. Fielding.

QA M. Louis Guillemardet. un petit Enfant en marbre, un vase de porcelaine forme bouteille, bleucéladon. quarantejetons environ en argent, offerts autrefois à mon père par la ville de Bordeaux, quatre flambeaux dorés style Louis XV, une petite médaille d'or de Lucius Verus, qui m'a été léguée par notre cher Félix.

QA M. Ferdinand Leroy, directeur de la caisse des Travaux de Paris, un beau pastel à son choix parmi mes Etudes de paysage.

QÂ M. Sagnier. rue du Mail, n" ij, un pastel semblable, à son choix.

QA M. Thiers, un bronze de Germain Pilon, et un petit Lion antique, également en bronze.

qA M. CharieR; conseiller maître des Comptes, la Revue du Premier Consul (gravure), plus les Œuvres de Regnard venant de M. Vieillard, plus un serre-papier de bronze représentant une petite Diane.

QA M""- la baronne de Forget, un petit coffre en porcelaine de Sèvres doublé de métal , une petite bague antique en or, avec pierre fouillée par l'outil , une petite miniature de l'impératrice Joséphine. Elle voudra bien faire

reprendre le volume qu'elle m'a prêté des Antiquités d'Herculanum.

OA M'"" la baronne de Rubempre. une copie de Sainte en buste tenant une palme et une épée. d'après QAlon^o Cano.

QÂ M,nC Sand. un petit couteau turc, un serpent en plomb qui lui avait été donné par M""' Dorval. une grande esquisse représentant le Sabbat de Faust {effet de nuit).

Q/L M. Haro . la collection de médailles qui m'a été donnée à l'Exposition universelle comme membre de la Commission impériale. J'ai le regret d'avoir distrait celle de bronze (sic).

OA M. François de Verninac. président du tribunal à Tulle, un grand bureau à cuivres dorés qui me vient de mon beau-frère.

qA Mme Duriez de Verninac, le portrait de ma sœur par David; le buste en marbre de Mmv de Verninac l. trois portraits de mon neveu, l'un se trouvant à la tête de mon lit et le second en ébauche dans mon atelier,- le troisième est un petit buste de face, la tête grandeur de nature, deux portraits de mon père et de mon frère, les masques en bronze de mon père et de mon neveu Charles, un dessin allégorique <f Androclès fait à Lyon en l'honneur de mon beau-frère . et des Vues de Constantinople encadrées de noir , ainsi qu'un tableau représentant la série des Empereurs turcs.

Je le prie de vouloir bien répartir entre M. son frère et son excellente sœur . Mmv PerrugueS; ces souvenirs de famille.

i . Eugène Delacroix regardait avec raison ce grand portrait comme un des chefs-d'œuvre de David. Il avait toujours exprimé l'intention formelle de le léguer au Louvre. On voit une belleetsvelte jeune femme, le corps de profil, assis; sur une chaise à l'antique, laissant pendre un de ses bras, reposant l'autre sur le dossier.

Le buste, non moins remarquable dans son genre, est de Chinard, de Lyon.

qA M. Cournault. à Mal^éville près Nancy, mes deux coffres de Maroc, et tous les objets venant d'oAlger, armes, vêtements , coussins, écharpes, etc.

qA M"" Cave, deux vases en faïence avec des cordes pour ornements.

Je lègue à M. Maréchal, de Met\, plusieurs pastels d'études pour Sardanapale. plus la belle copie de Géricault d'après les Géants, de Paul Véronèse.

Je lègue à M. Devilly, à Met\, une répétition ébauchée du Christ portant sa croix, plus un dessin à son choix dans mes Etudes de Maroc.

Mon tombeau sera au cimetière du Père-La-Chaise , sur la hauteur, dans un endroit un peu écarté. Il n'y sera placé ni emblème, ni buste, ni statue; mon tombeau sera copié très exactement sur l'antique, ou Vignoles ou Palladio, avec des saillies très prononcées , contrairement à tout ce qui se fait aujourd'hui en architecture.

Q/lprès ma mort, il ne sera fait aucune reproduction de mes traits, soit par le moulage, soit par dessin ou photographie; je le défends expressément.

J'entends formellement qu'il y ait vente publique et aux enchères, par commissaire-priseur , de tout ce qui m'aura appartenu en dehors des objets que j'ai légués,

Et j'impose à mon légataire universel l'obligation rigoureuse de faire procéder à cette vente dans les deux ans qui suivront mon décès.

Je désire, sans en faire une loi. que la vente des objets d'art soit dirigée par MM. Petit et Tedesco.

Je prie MM. Perignon, Dauzats, Carrier, baron Schwiter, AndrieU; Dutilleux et Burty, de s'entendre avec mon légataire universel et de classer mes dessins.

Chacun d'eux voudra bien accepter et choisir un dessin important.

J'entends expressément qu'on comprenne dans la vente un grand cadre brun représentant des Fleurs comme posées au hasard sur un fond gris, et un Centaure à la mine de plomb.

Enfin, je lègue à MM. Carrier . Huet . Schwiter et Chenavard, toutes les esquisses de Poterlet et les dessins de M. QAuguste.

Je lègue à M. Chenavard, sus-nommé, peintre, une copie de moi du Christ au tombeau, du Titien, plus un dessin de lui d'après une Madone du Corrège.

Qâ M. Huet, toutes mes lithographies de Charlet.

QA M. Pedron,. receveur des douanes, à Mijoux. près Saint-Claude (Jura) , toutes mes gravures antiques des basreliefs de Rome, plus un grand volume rare gravé d'après Téniers (Collection de l'archiduc Léopold).

qA M. Petit, un petit tableau représentant le Centaure et Achille.

C4 M. Tedesco, un tableau sur toile de jo à 40. représentant un Grec à cheval et un Combat dans le fond.

Je me rapporte à MM. Petit et Tedesco pour les soins qu'ils mettront à la mise en vente de mes objets d'art.

Mon légataire universel choisira aussi dans mes objets d'art deux peintures et deux dessins.

Tout le surplus se vendra aux enchères.

Je lègue à M. Blondel. conseiller d'Etat, mon portrait non tout à fait achevé, le fond est très obscur (l'habit noir). Je regrette vivement de ne pas être en mesure de lui donner un autre gage de mon amitié.

QÂinsi que je l'ai dit, le prix de la vente de mes objets d art servira à solder les legs en argent; s'il y a lieu, il appartiendra pour le surplus, à mon légataire universel.

Les frais d'emballage et envoi des objets légués seront à la charge de ma succession.

Dans le cas où il y aurait lieu à la réduction des legs particuliers ci-dessus faits, cette réduction aura lieu seulement proportionnellement entre les legs des sommes d'argent; les legs d'objets mobiliers, comme le legs de ma maison de campagne . ne subiront aucune réduction.

J'ose prier M. Legrand. avoué près le tribunal civil .de la Seine, demeurant à Paris, rue de Luxembourg. n° 4-5. qui m'a toujours témoigné tant de sympathie^ d'aider de ses conseils mon légataire universel, et je le nomme à cet effet mon exécuteur testamentaire.

Je le prie d'accepter une réduction du tableau de Sardanapale, un grand tableau de fleurs en hauteur, plus un beau vase du Japon, monté en cuivre doré, plus deux lampes Barbe dienne. d'un asse^ beau modèle.

Ce testament a été ainsi dicté par M. Delacroix... l'an mil huit cent soixante-trois, le trois août, de une heure à trois heures de l'après-midi.

Le jeudi, 13 août 1863, à sept heures du matin, Eugène Delacroix s'était éteint doucement. Quelques privilégiés ont pu voir, s'élevant en ton olivâtre et à peine jauni sur le blanc de l'oreiller et sortant d'une haute cravate de mousseline empesée, ce visage à la puissante ossature, aux lèvres pincées, au front haut encadré par les mèches de cheveux noirs sans reflet. Us n'oublieront pas la perçante attention de ces yeux noirs seulement demi-clos, ni cet air d'aristocratie exotique qui faisait penser aux princes persans des

légendes. Ceux qui l'ont bien connu auraient pu croire qu'il écoutait, qu'il allait répondre. Il était passé de vie à trépas, sans regrets, sans appréhensions, en stoïcien.

Peu de jours après, les sept personnes désignées spécialement pour classer les dessins, MM. Pérignon, Dauzats, Carrier, baron Schwiter, Andrieu, Dutilleux et Burty étaient prévenus du grand honneur que leur avait fait Delacroix au moment où il réglait les intérêts les plus chers de sa vie et de sa mémoire. Ils se réunirent dans l'atelier, et en présence de M. Piron, le légataire universel, de M. Legrand et de l'expert M. Francis Petit, se livrèrent à l'étude sommaire des dessins, des pastels, des aquarelles, des calques, des croquis au crayon ou à la plume, des eaux-fortes, des lithographies, qui emplissaient une trentaine de cartons de toutes tailles. Il y en avait au delà de six mille! Personne ne les avait jamais vus, sauf M. Andrieu, qui vivait depuis plusieurs années auprès du maître et l'aidait dans ses travaux. Personne, même les plus intimes amis, n'avait jamais reçu la confidence de ce labeur énorme. Aussi quelle émotion nous prenait quand nous passions des études à l'atelier Guérin, et à l'École des Beaux- Arts, qu'il avait conservées, à ses carnets de voyages, couverts d'écriture chevauchant les croquis pris, en canot, sur la Tamise ou, au Maroc, sur le pommeau de la selle ! Quand les projets, les études pour le salon du Roi, pour les pendentifs et les culs-de-four de la bibliothèque de la Chambre des députés, pour le plafond d'Apollon, pour la chapelle des Saints-Anges, pour les caissons du salon de la Paix, nous montraient

cent variantes de sa pensée et de sa main, le travail incessant de sa mémoire et de sa pensée, la sûreté de son jugement, l'anxieux et noble trouble de sa science en face de la nature! Les études, répétées à l'infini, de costumes, d'animaux, de fleurs, de vagues, de levers et de couchers de soleil, de figures nues ou drapées dans des attitudes familières ou héroïques, d'essais d'après les antiques et les maîtres, nous livraient le secret entier du poëte et du peintre.

Il avait, à plusieurs reprises dans sa vie, épuré ces cartons, brûlé ce qui était indigne de lui survivre. Jamais il ne les avait vidés pour en tirer profit. Il voulait qu'après sa mort, ils vinssent, comme un argument solennel, protester contre les reproches amers d'inprovisation et de facilité dont on l'avait poursuivi, et prouver qu'une « improvisation » aussi abondante et aussi solide que celle dont il avait fait preuve dans ses travaux décoratifs ou ses tableaux, qu'une semblable facilité à exprimer le sentiment et l'idée, à adapter l'esprit du dessin et de la couleur aux convenances du sujet choisi, eussent été, sans le secours préalable de l'étude la plus persistante et la plus méthodique, des phénomènes sans exemples dans l'histoire de l'art.

Au bout d'une semaine, la commission se sépara en désignant M. Burty pour la mise en ordre des dessins, et M. Andrieu pour la toilette des études peintes, esquisses, tableaux inachevés, copies, etc.

Je passai près de quatre mois dans l'atelier à chercher et à établir des classifications qui laissassent un souvenir de ce grand héritage et qui permissent de

ne pas jeter sur table ces trésors à la brassée. Nous renvoyons au catalogue que nous avons dressé pour la vente. Elle dura, avec les jours d'exposition privée et publique, du mardi 16 février 1864 au lundi 29. Il y eut presque tous les jours vacation double, et presque tout le même public assista sans interruption à cette dispersion d'une œuvre qui offrait quelque morceau à tous les appétits délicats. Ce fut une ivresse et une réhabilitation. On vit, on aima Delacroix. La vente, estimée à l'origine à moins de cent mille francs, en produisit plus de trois cent soixante mille. Et la spéculation, qui devait faire plus tard de l'hôtel Drouot un terrain tellement redoutable, ne s'était point encore organisée. Tout, tableaux ou dessins, fut disputé par des amateurs passionnés ou des artistes.

Sur ces dessins, qui furent revus soigneusement carton par carton et un à un lorsque mon travail d'ensemble et de détail fut terminé, couraient souvent des remarques, des pensées sur les arts, que Delacroix notait rapidement, sans s'interrompre dans son jet d'improvisation ou d'étude. La commission fut d'avis qu'il fallait les relever et les réunir en une publication, à laquelle on joindrait le dépouillement que j'avais déjà fait des albums de voyages en Angleterre, au Maroc, en Espagne, en Belgique, dans les Pyrénées, etc.1.

1. La réunion de ces pensées sur les arts, de ces notes de voyage et aussi de souvenirs inédits formera un second volume, qui paraîtra prochainement.

En même temps, ces messieurs, qui avaient tous été en relation suivie avec Delacroix depuis des dates plus ou moins rapprochées, — je ne l'avais abordé que depuis deux ou trois ans, — me remirent les lettres qu'ils avaient conservées et me promirent d'en chercher de nouvelles dans leur entourage.

C'est ainsi que naquit et que prit forme l'idée première de ce livre.

Depuis, je ne cessai d'augmenter mon trésor. Je fis à plusieurs reprises des appels dans les journaux et les revues de la France et de l'étranger. Je reçus les communications les plus précieuses et j'acquis le droit d'en extraire tout ce que permettait le respect dû aux morts comme aux vivants1. Le fils de ce Soulier, qui fut l'ami le plus sûr et dont on va voir si souvent reparaître le nom, m'envoya une copie de plus de quatre-vingts lettres transcrites par son père sur les originaux, et Mme Pierret me confia la correspondance avec son mari.

C'est dans ces lettres que l'on retrouvera l'expression la plus touchante de ce sentiment qui fut la caractéristique du cœur d'Eugène Delacroix : l'amitié. Aux épanchements de la jeunesse succèdent les préoccupations de la virilité, les tristesses de l'âge mûr, l'horreur de « l'injure de la vieillesse ». Son cœur ne vieillit pas.

i. J'ai acquis beaucoup d'autographes dans les ventes. Que MM. Gabriel et Etienne Charavay reçoivent ici le témoignage de ma reconnaissance.

Çà et là, on rencontre les preuves de son intimité avec les hommes éminents de son temps, des jugements piquants et toujours loyaux sur ses contemporains.

Vingt-neuf lettres, adressées au peintre Dutilleux, artiste éminent qu'a en quelque sorte éteint l'obscurité de la vie de province, m'ont fourni l'occasion de le montrer dans sa haute sollicitude pour tout ce qui touchait à la peinture1. Que feu Piron, le légataire universel, M",ps la baronne de Forget, la duchesse Colonna, la baronne Rivet, que MM. le baron Larrey, Baptistin Guillermoz, Paul de Saint- Victor, Auguste Vacquerie, Eugène Tourneux, Jehan Duseigneur fils, Arsène Houssaye, Pierre Andrieu, E. Moreau, Charles Blanc, Pierre Petroz, Pingard, Benjamin Fil- Ion... reçoivent nos remercîments pour leur concours à une publication dans laquelle mon rôle était de me dissimuler, de coudre seulement par de courtes notes une série presque ininterrompue, qui va de 181 5 à 1863, du collège à la mort.

Par-dessus tout, le concours de Léon Riésener, qui a quitté brusquement la vie presque au moment où j'achève ces lignes, m'a été utile. Nous avons souvent agité ensemble le projet d'une notice biographique, que pour ma part je jugeais inutile, étant peu porté, par mes habitudes de critique, à me substituer à ceux qui peuvent prendre eux-mêmes la parole, et

1. Ces lettres ont été reproduites en fac-similé à 25 exemplaires, par le gendre de Dutilleux, M. A. Robaut, qui a déjà exécuté 800 vignettes ;"i la plume, d'après les œuvres de Delacroix, et compte les publier.

]a suite de ces lettres étant une sorte d'autobiographie sincère et colorée. Aujourd'hui, le bon et spirituel Léon Riésener n'est plus là pour m'encourager et me rectifier 5 j'ai jeté mon manuscrit au feu, et je crois ne pouvoir mieux faire que de transcrire ces curieuses notes du parent et de l'ami de Eugène Delacroix.

«... Je vais tâcher de rassembler mes souvenirs... Dans les relations où a puisé Véron (un manuscrit autobiographique que lui avait prêté Delacroix et dont il fut publié une partie dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris) vous trouverez les incidents de sa jeunesse, les dangers qu'il a courus d'être brûlé, d'être noyé dans le port de Marseille en tombant des bras d'un fidèle serviteur entre deux vaisseaux de guerre (son père, alors préfet, visitait en cérémonie un de ces vaisseaux); son enfance, chez sa mère, avec Mlle Cervoni, fille du général italien Cervoni, les leçons de musique, sa vocation pour cet art, ses premières impressions de peintre, à propos des Martyrs du Corrège, qui nous ont été enlevés en 1815, vous sont connus. Déjà sa tendance était tracée, car je connais, dans ses cartons, des compositions représentant la Saint-Barthélemi et des sujets analogues où les assassins tâtent du doigt la finesse de leur pointe avec les expressions terribles et profondes qui sont le tempérament de sa peinture. Un sculpteur italien qui modelait le médaillon de son père lui fit une grande impression. Il ne rencontrait plus un plâtre sans se demander :

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

Puis l'atelier de mon père, son oncle, qu'il vit plusieurs fois peignant. Ce fut mon père qui lui conseilla l'atelier de M. Guérin. Delacroix venait de perdre sa mère. Il avait perdu son père beaucoup avant et toute la fortune de ses parents dans un procès où il s'agissait de forêts en Champagne . Il ne resta en tout à l'orphelin, de la fortune de ses parents, qui avaient occupé une si haute position, que deux couverts d'argent et un pot à l'eau en porcelaine doré. Sa mère habi-

tait au premier étage de l'une des maisons qui font face au bureau de poste du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne. Delacroix quitta l'appartement maternel pour mener la vie d'étudiant. Sa mère, qu'il aimait beaucoup, était fort aimable et du grand monde d'alors. Delacroix avai1 pris auprès d'elle des relations et des façons de monde qu'il ne cessa de cultiver. Il me disait que le jour des obsèques de sa mère, regardant machinalement au travers de la vitre les apprêts funéraires, il se reprochait de ne pas trouver dans son cœur de sanglots à la hauteur d'un tel malheur. Il se trouvait froid, concentré, et exprimant médiocrement son chagrin, quand il vit s'arrêter sous les fenêtres une pauvre femme habituée à y recevoir régulièrement quelque aumône : « Ah ! dit-il à la pauvresse en lui-même, elle n'est plus, celle qui te » donnait, pauvre femme ! » Les sanglots le suffoquaient, il pleura et se désespéra jusqu'à -inquiéter sa sœur et ceux qui étaient présents.

« Les relations de Delacroix lui conservèrent dans le monde les manières délicates qu'il avait prises chez sa mère. Arrivant à l'atelier bien élevé, il se lia avec Scheffer, Champmartin, les principaux élèves de M. Guérin. Le talent ne se développe pas inopinément. Delacroix m'a parlé de l'influence qu'un certain Champion avait eue sur le talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier Guérin.

« C'est au retour en France de mon père (le père de Riesener était allé peindre des miniatures en Russie) que je connus Delacroix. J'eus pour lui de suite une amitié de jeune frère. Delacroix aimait beaucoup ma mère, qui, devenue veuve, se retira à la campagne, dans la vallée de Montmorency. Nous allions souvent la voir ensemble, même l'hiver. Je me rappelle des promenades dans les bois couverts de neige, bien égayés par un rayon de soleil et par l'aimable esprit de mon ami.

« Après le Massacre de Scio, M. de la Rochefoucauld fit appeler Delacroix. Ce n'était pas pour lui commander des travaux, mais pour lui recommander « de dessiner d'après la bosse ». Depuis, Delacroix rencontra souvent, chez des amis communs, M. de la Rochefoucauld, redevenu homme de sens depuis qu'il n'était plus directeur des Beaux-Arts. Ils rirent souvent de la scène d'alors et de la recommandation.

« Le roi Louis-Philippe, alors duc d'Orléans, commanda des tableaux à Delacroix, entre autres le Cardinal de Richelieu disant la messe, qui périt en 1848, mais il n'aimait pas sa peinture. M. de Cailleux, au nom du roi, offrit deux mille francs des Femmes d Alger }

pendant qu'au même Salon on payait trois ou quatre mille francs à Decaisne un tableau insignifiant, de mêmes dimensions, l'Ange gardien. Delacroix ne voulait pas subir cette maladroite comparaison. Le roi insista, promettant de « revaloir la différence sur un autre travail. »

« Pour les Croisés à Constantinople, Delacroix avait proposé une esquisse fort belle. M. de Cailleux lui fit entendre que le roi désirait autant que possible un tableau qui n'eût pas l'air d'être un Delacroix. C'est au respect humain et non à l'estime que nous devons ce que nous avons de lui dans les galeries de Versailles.

« Delacroix vécut quelque temps avec Fielding. Pour faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût forcé de la vider. De temps en temps, on avait un gigot en provision dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Mais un jour, les deux amis partageant ce déjeuner se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi Bruce ; Delacroix l'appelait « sire » . Mais Fielding ne pouvait, sur ce sujet, admettre la plaisanterie, et se fâcha pour toujours.

« Delacroix me racontait comment, dans sa jeunesse, amoureux d'une petite Anglaise, femme de chambre de sa mère (il a conservé d'elle un petit portrait charmant, un chef-d'œuvre), il s'était glissé à tout hasard, la nuit, dans un corridor. Dans l'anxiété et la maladresse d'une pareille échappée, il accrocha une immense échelle que des maçons appelés pour réparation avaient laissée debout contre le mur. Voilà l'échelle qui grince peu à peu, ec s'abat enfin avec un grand fracas, et, pour l'éviter, le jeune aventureux se jette dans un tas de plâtre. — Sa jeunesse ne fut pas toujours aussi malencontreuse.

« Il conserva la vie simple, et aimait les retours aux façons de sa jeunesse. Les dîners à la barrière, à la campagne, le petit vin lui plaisaient; et cependant il aimait le bon. mais en petit comité de trois ou quatre amis, et l'on y parlait peinture, drôleries, philosophie. Pendant longtemps, lui, Henri Hugues, fils d'une sœur de sa mère, et moi, nous nous réunissions une fois par semaine, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, à tour de rôle, ou chez le restaurateur. Il apportait dans ces dîners une gaieté aimable, toujours conciliante, et une amitié attentive, affectueuse pour le cousin Henri, notre aîné, homme charmant, ingénu, chevaleresque, que Delacroix aimait de tout son cœur, et dont le souvenir lui est resté cher constamment. Il en a fait un beau portrait qu'il me doma. Henri, employé dans l'administration

des postes, poëte par délassement, était plus que négligé dans sa toilette. Je me rappelle qu'une fois, à grand" peine, nous sortions d'une représentation extraordinaire de /" Auberge des Adrets. donnée, je ne sais pourquoi, le jour, par Frédérick-Lemaure. Le chapeau et la tenue d'Henri sortant du théâtre étaient réellement plus que comiques. Delacroix, très élégant et recherché dans sa t lui donnait impassiblement le bras en plein boulevard, et, gai comme un pinson, jouissait de l'esprit de son vieil ami : c'est à l'amitié de ces deux hommes que je dois ce que j'ai de bon. à mes yeux.

t A Valmont. en Normandie, nous avons passé quelques vacances. Tantôt il était tout feu pour le travail, et faisait des aquarelles délicieuses qui ont été vues à sa vente; tantôt ne pouvant s'y mettre1, il se mettait à mouler avec passion des figurines qui ornent les tombeaux des moines d'Estouville, fondateurs de l'abbaye de Valmont. Nous travaillions à ces moulages quelquefois après dîner, àlalar.terne, malgré les observations du domestique du propriétaire absent, car l'église servait de bûcher. C'était dans Tarrière-saison. L'eau gelait. Le toit de l'église était à jour. Les rayons de la lune y pénétraient et étincelaient dans les feuillages couverts de rosée qui pous; déni la nef. Noos nous donnions, l'un après l'autre, le spectacle des ombres immenses que nous projetions avec art sous les colonnades Delacroix a toujours eu cette particularité d'être jeune par l'imagina:: n. Il a eu l'ennui des chagrins, l'ennui des mécorr. de mais la jeunesse de son esprit a toujours effacé ces maux au moindre répit. Disposé à ne pas attendre grand bien de l'humanité, à cor peu sur le cœur humain, il aimait ses amis tels quels, parc^ aimait de svmpathie. Il était d'une indulgence extrême pour

. D ra rrochait de lui. par un intérêt véritable et une franche cordialité, les . : . les domestiques qu'il trouvait intelligents et

dévoués, et se plaçait dans ce cas. vis-a-vis de ses inférieurs, dans î ég té. Vizentini fut un de ses modèles et serviteurs d'affection. Il fut le même pourses marchands de tableaux, son maçon, son serrurier, qu'il estimait très haut. Ce qui le charmait, c'était l'intelligence naturelle et la vraie bonté. L'esprit ne lui suffisait pas.

< Il était très fin. soupçonneux et détestait les manèges, qn

î. J'ai maintenu les as de style, de même que, dar.s la

transcription des lettres de Delacroix, j'ai fait conserver ; pos-

sible l'orthographe laquelle est d'ailleurs caractéristique du te

exagérait peur-,: -.11 aimait la loua

plaisait pas. Je

. :;e i 77..- . lr.;

iju'ïl me 7. il me m :out

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• qu'il soi: édairéa

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de à r a rend . . : e à M. Ingres. Q7.77.7l j'éta . . . lui qui me montra le mérite s

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