‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 26 sur 141 · A M. CH. RIVET · texte numérisé non relu

A M. CH. RIVET

faire languir M. Véron et le public, quoiqu'il m'a paru que le public ne peut plus attendre et qu'il s'impatiente. Heureux homme ! j'écris sur Michel-Ange et vous le contemplez. Je mentirai à ce même public avec la même impudeur que tous ceux qui entreprennent de l'occuper d'eux-mêmes, bien plus que du sujet qu'ils traitent. Est-ce que la plus simple description faite dans le jour de la plus mauvaise humeur, mise en face des chefs-d'œuvre eux-mêmes, ne serait pas pour les gens doués de sensibilité à cent mille pieds au-dessus de tout mon pathos à froid? Vous frisez Rome en passant; à peine allezvous écorcher Naples; vous courez, vous volez. Faites pour moi, pour votre compagnon de rêveries et d'ambitions folles, ce qu'on fait entre amis au lycée : Soyons faisants; gardezmoi un peu de ce que vous mangerez au bon dîner que vous faites tandis que je mange mon pain à la fumée! Tubleu! si vous ne revenez, suivant vos projets, qu'au mois d'octobre, vous avez encore plusieurs mois. Mettez-moi donc quelquefois le soir en vous couchant, si les belles ne vous mettent pas sur les dents, quelques lignes de bonne ou de mauvaise humeur, sur ces merveilles que vous parcourez trop vite. Pauvre garçon, qui court le plus beau pays de la terre en compagnie d'Horace Vernet, qui vous fume au nez et qui vous assassine de ses froides vanteries! J'irai, moi, j'irai tout seul, comme un ours, comme un tigre s'il le faut. J'aurai des griffes aux ennuyeux. Je m'ennuierai tout seul. Mais des bonnes occasions comme celle dont vous me parlez, point. Je vivrai avec tous ces illustres morts.

Je parie, traître, que sans ce bout de lettre vous ne m'écriviez pas. Vous attendiez que je vous réponde. Que puis-je vous apprendre? Je mène la vie la plus monotone, vous le savez. Votre lettre a été le plus grand événement du mois qui vient de s'écouler. Pendant que Michel-Ange et Raphaël poursuivent silencieusement leur carrière de vraie

gloire, là-bas où vous êtes, ici c'est comme à l'ordinaire. D. E. triomphe dans son petit cercle. A. est le plus grand peintre de l'époque, pour deux ou trois ans. B. est mieuxque Raphaël. H. fait oublier le Dante qui se passe bien de vivre dans la réunion de ceux qui admirent H. Que je voudrais m'admirer un peu moi-même au milieu de tout cela! Mais, le croiriez-vous? je doute plus que jamais de mon infaillibilité, et pourtant je ne suis pas découragé. Je viens de passer un ou deux mois pleins de tristesse et de noires idées. A présent, c'est passé : je renais avec la verdure et je suis en train au travail. M. Gérard, avec qui l'autre jour je parlais de tous ces côtés sombres de la vie, me dit que ce qu'il y avait encore de préférable, c'était l'Enfer et l'atelier. Je trouve cela trèsjuste...

Je vous embrasse bien vraiment et bien sincèrement.

Votre ami.

Le baron Charles Rivet, qui de nos jours a attaché son nom à la fondation de la République, demeura un des fidèles amis de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament, que lui fit déchirer sa gouvernante, Jenny Lesguillon, l'avait désigné comme son légataire universel. C'était un homme de grand sens et de mœurs aimables. Il avait été le camarade d'atelier de Bonington.

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