‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 93 sur 141 · RUE DU CHERCHE-MIDI · texte numérisé non relu

RUE DU CHERCHE-MIDI

Ce 24 avril 1U55.

Mon cher ami,

Je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition. Votre grande Inondation est un chef-d'œuvre, elle pulvérise la recherche des petits effets à la mode ; votre Rivière fait également fort bien, et ils sont tous les trois placés de manière à ce qu'ils se donnent une vigueur mutuelle.

J'espère que vous serez content de tout ce que le monde vous en dira; car mon jugement est celui que j'ai entendu porter par tous ceux qui vous ont vu.

Recevez, mon cher ami, l'assurance du plaisir que me fait votre succès si mérité et celle de ma vieille et sincère amitié.

A M. ALFRED ARAGO

Ce 8 mai 185$.

Cher ami,

Il faut que j'embête mon ami malgré mes résolutions. Je ne puis résister à la demande que me fait la personne la plus aimable du monde d'obtenir une permission pour entrer à l'Exposition. Je croyais que personne n'entrait plus, et franchement j'aurais désiré qu'il en fût ainsi ; mais je me suis convaincu hier qu'il y avait encore beaucoup de favorisés. Si la chose est possible, envoyez-moi un mot du ministère pour

M",e la princesse Marcel Uni C{artor$ika. Je vous baise sur les deux joues.

Pardon, cher ami, pardon.

Eu g. Delacroix.

Champrosay, par Draveil (Scine-et-Oise), ce 10 juin 1855.

Cher Monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article par-dessus les toits. Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste : je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux : puisse le bon public avoir des yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'en suis sûr, que je ne fais. Je regrette bien de ne pas voir vos autres articles, celui qui précède le mien et ceux qui suivent. Je suis à la campagne ; d'ailleurs, à Paris, il est impossible d'être prévenu de leur apparition sur un journal auquel on n'est point abonné. Mettez-les-moi à part si vous y pensez et vous me les remettrez quelque jour.

Votre sincèrement dévoué.

E. D ELACROI X.

Ce billet fut adressé à Baudelaire à propos de ses articles publiés, dans la Revue française, sur le Salon de 1855.

i - 5 î — A M",e LA BARONNE DE EORGET. 25*

A M. PIERRE PETROZ.

Champrosay, ce 27 juin 1855.

Monsieur,

J'étais en voyage quand vous avez écrit dans la Presse un article fort détaillé et fort bienveillant sur mon exposition. Je n'en ai eu connaissance qu'à la campagne et fort tardivement, puisque je ne peux vous en remercier qu'à présent. Cet examen si favorable d'un assez grand nombre de tableaux des ditférentes époques de ma carrière dans un journal aussi répandu que la Presse, et dont la critique est aussi estimée, me flatte infiniment, et me fait regretter davantage encore d'arriver si tard pour vous le dire.

Agréez, Monsieur, avec ces remerciements, l'assurance de

ma haute considération.

Eue Delacroix.

A M1»- LA BARONNE DE FORGET

CHEZ M. FOUACHE, A SAINTE-ADRESSE (s El N E- I N F É R I E U R E).

Ce 12 août 1855.

Je suis charmé, Chère amie, que votre séjour soit à votre gré : si votre lit n'est pas aussi bon que vous pouvez le souhaiter, vous vous en lèverez plus matin pour aller voir lever le soleil et vous le regretterez moins que vous ne le faisiez à Paris. J'envie votre bonheur; je suis furieusement empêché, et tandis que tout le monde convient que les artistes sont les plus indépendants de tous les hommes, je m'apperçois (sic) qu'ils sont comme les autres et pis encore. J'espérais que dans les premiers jours de septembre j'aurais quelques

instants dont je pourrais disposer pour prendre l'air; voilà justement la cousine de Strasbourg qui arrive dans ce momentlà, et je me vois renvoyé et réduit, pour me consoler, à aller faire mes vendanges à Champrosay, car j'ai du raisin; mais j'aurais préféré un petit voyage. Profitez donc bien de la mer; vous êtes en bonne et aimable société et le lieu vous plaît; que peut-on désirer de mieux ?

Ma grande affaire d'à présent, autre sottise dont je me suis embâté, va très-mal. Ceux sur qui je comptais me quittent tous les uns après les autres, et je suis tout surpris quand je rentre dans mon atelier et que je sens le plaisir que j'aurais à travailler tout simplement à mes tableaux au lieu de souhaiter de prétendus avantages qui ne veulent pas de moi, je suis tout étonné de ma bêtise; je fais sur moi un apologue qui serait le pendant de l'homme qui court après la fortune et qui la retrouve qui l'attendait à la porte...

Il fut question de Delacroix pour la direction des Beaux- Arts. Le titulaire de ce poste, quoique fortement appuyé en haut lieu, en conçut de graves inquiétudes. 11 voua à l'artiste une malveillance qui se traduisit par une absence absolue de commandes décoratives à Delacroix, en même temps que par une adulation affectée envers Ingres.

La personne qui me fait l'honneur de me confier cette lettre, me dit : « Celle-ci dépeint bien son caractère. »

A M"" LA BARONNE DE FORGET

Ce i(5 août.

Je vous remercie, Chère amie, de m'avoir donné de vos nouvelles, et tout en vous plaignant de ne pas trouver plus de

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société propre à occuper vos moments, je vous félicite d'être dans un beau pays et près d'un hôte qui fera certes son possible pour vous être agréable. Est-ce que vous quitterez cette contrée sans voir tous les beaux endroits des Pyrénées? C'est une belle occasion d'y faire une tournée. Les parties les plus éloignées ne sont pas, je crois, très-distantes, et ce sont des souvenirs intéressants. Pour mon compte, je n'ai vu que les Eaux- Bonnes, me trouvant, quand j'y étais, un peu pressé par le temps comme il arrive toujours. Je regrette beaucoup Bagnères-de-Luchon, Gavarnie, etc., dont on m'a dit beaucoup de bien.

Vous me demandez où est le bonheur dans ce monde. Après de nombreuses expériences je me suis convaincu qu'il n'est que dans le contentement de soi-même. Les passions ne peuvent donner ce contentement; nous désirons toujours l'impossible, ce que nous obtenons ne nous satisfait pas. Je suppose que les gens qui ont une solide vertu doivent posséder une grande partie de ce contentement dont je fais la condition du bonheur. N'étant pas pour ma part assez vertueux pour me plaire à moi-même de ce côté-là, je me rattrape sur la satisfaction véritable que donne le travail. Il donne un bien-être réel et augmente l'indifférence pour les plaisirs qui ne le sont que de nom et dont les gens du monde sont obligés de se contenter.

Voilà, chère amie, ma petite philosophie, et, surtout quand je me porte bien, elle est d'un effet sûr. Cela ne doit pas empêcher les petites distractions qu'on peut attraper de temps en temps. Une petite affaire de cœur dans l'occasion, la vue d'un beau pays et les voyages en général laissent dans l'esprit des traces charmantes ; on se rappelle toutes ces émotions quand on en est loin ou qu'on ne peut plus en retrouver de semblables. C'est donc une petite provision de bonheur pour l'avenir quel qu'il soit.

Donc je travaille, sauf les interruptions que m'occasionnent maintenant les fêtes qui ont eu ou qui vont avoir lieu. Les dérangements môme ne me contrarient pas trop ; ils me reposent l'esprit tout en me fatigant. C'est une autre fatigue que celle de la peinture. J'entends des TeDeum en grand costume; j'assiste à des banquets; je m'y amuse avec des imbéciles autant qu'avec des hommes d'esprit. Confondus dans cette foule, tous les hommes se ressemblent; un sentiment commun les anime, celui de se pousser et de passer sur le corps de son voisin. C'est un spectacle plein d'intérêt pour un philosophe qui n'est pas encore revenu de toutes les vanités.

En voilà long, j'espère. Je vous écris sous l'impression de mes visites officielles d'hier. Nous attendons la reine d'Angleterre qui va me donner d'autres sujets de méditations. A propos, je me fais faire une culotte; c'est le plus grand événement de la semaine...

Répondez-moi encore, et je vous répondrai peut-être à mon tour sur tout ce qui se sera passé...

A M. C. DUTILLEUX.

Ce 8 septembre 1855.

Cher Monsieur, je serai donc toujours en arrière avec vous et toujours confus de répondre si mal à tant de bontés et à un si bon souvenir! J'ai passé presque tout mon été hors Paris; je n'y suis revenu qu'il y a six semaines environ pour me livrer à un travail très-fatigant à une chapelle de Saint-Sulpice;j'ai été obligé de réimprimer pour ainsi dire moi-même les murs, en refaisant l'ébauche, tant cela était imparfait. Il en

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