A M. VICTOR HUGO
Ce mercredi 1828.
Eh bien l Envahissement général : Hamlet lève sa tête hideuse, Othello prépare son poignard essentiellement occiseur et subversif de toute bonne police dramatique. Qui sait encore... Le roi Lear va s’arra-
cher les yeux devant un public français. Il serait de la dignité de l’Académie de déclarer incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût!
Apprêtez-vous, dans tous les cas, une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques, ou plutôt immolez-vous courageusement pour nos plaisirs à nous autres barbares...
Le « M. Barry, sculpteur paysagiste, » n’est autre que Barye, si peu communicatif à tous les âges de sa vie, qu’il n’est nullement surprenant que Delacroix se soit trompé sur l’orthographe de son nom. Ils avaient fait en compagnie, m’a dit M. Delacroix, des études au crayon ou à l’encre, de lions, de lionnes, de tigres, dans une superbe ménagerie qui s’était établie à la foire de Saint-Cloud, et aussi des études d’écorché, d’après une lionne morte, au Jardin des plantes; un de ces croquis est devenu, dans le Plafond d'Apollon , le monstre qu’assomme Hercule.
Tours, 27 octobre 1828.
... Bonjour, cher ami. Une réflexion est venue attrister la douce perspective de retrouver un billet
de 1,000 francs intact. C’est que j’avais oublié dans mes répartitions le sieur Souty (1), pour une bagatelle de 300 et quelques francs, et le sieur Jobin pour une misère de 170 ou 180. Ces guerres d’argent nous tracassent toujours. Si tu avais découvert une mine depuis mon départ tu m’en ferais part...
... Ce que je te recommanderai pourtant le plus instamment, c’est de faire penser Osterwaldau dessin que Thalès demande. Si tu étais un peu moins féroce que je ne te connais, tu irais chez M. Barry (sic), sculpteur paysagiste, passage Sainte-Marie, maison de Fauconnier, orfèvre, lui dire que, par une étourderie pitoyable, j’ai emballé les animaux qu’il avait bien voulu me prêter avec mes paperasses, et que la crainte qu’ils ne s’égarent ou se plissent en les renvoyant m’a empêché de le faire. Deinande-lui-en donc pardon.
Je tâche de chauffer le chapitre et les curés pour me faire faire des tableaux d'église. J’ai fait un prospectus magnifique que je leur ai délivré.
Je me rouille infiniment. Je n’ai plus cette activité d’esprit qui suppléait autrefois à ma paresse. Je ne trouve plus aux choses le même charme. Il y a un prisme charmant qui se décolore.
(1) M. Souty, marchand de couleurs, de toiles, de cadres.
Octobre 1828.
... Tu ne me reconnaîtrais pas tant je suis engraissé...
... Je te dirai que le maudit tableau du duc d’Orléans m’a tenu trois grands mois. Le ministre de l’intérieur, homme aimable sous tous les rapports, m’a commandé un tableau pour le musée de la ville de Nancy, représentant la mort de Charles le Hardi ouïe Téméraire, grand libertin de sa nature...
Ton et tout entièrement,
Eug. Delacroix.
Peintre d’histoire et baron en herbe.
« Le maudit tableau » était sans doute le Cardinal Richelieu célébrant la messe , qui disparut en février 1848, dans un incendie partiel du Palais-Royal.
Cette lettre fut adressée à M. Victor Hugo à propos du drame d ’Amy Robsart, lequel avait été écrit en collaboration avec Paul Fouché et n’eut qu’une représentation (1828).