AU DIRECTEUR DE VA R TI S TE
nesse des caractères? Laquelle enfin de ces qualités, qu’on ne trouve jamais réunies, et dont une seule portée à ce degré éminent .suffit pour tirer de la foule ?
Je n’ai fait que glisser, au commencement fie cet article, sur la difficulté de trouver des juges éclairés et impartiaux : je n’ai parlé ni des brigues ni des complaisances, et je n’ai pas assez appuyé, comme vous l’avez vu sans doute, sur llm possibilité d’obtenir des jugements équitables. Cette matière' est affligeante autant que féconde ; je laisse à votre sagacité, monsieur le rédacteur, à votre - connaissance des mœurs et la faiblesse de notre nature, à creuser ce triste sujet, à éclairer, si vous en avez le courage, les manœuvres de l’envie et de cette avidité nécessiteuse qui. se précipite dans les concours comme à une curée. La matière est d’autant plus ingrate que1 c’est une voie sans issue; et l’administration ne s’y est jetée qu’avec une sorte de désespoir et sans savoir où elle allait. Que faire? me direz-vous quel moyen proposer? car vous ne voulez pas sans doute des caprices du pouvoir à la place de cette loterie trompeuse? À cela je ne sais que dire, sinon que les choses se passaient mieux avant qu’on fît des arts une chose administrative. Quand Léon X eut envie de faire peindre son palais, il n’alla pas demander à son ministre de l’intérieur de lui trouver le plus digne : il chosit tout simplement Raphaël, parce que
son talent lui plaisait ; seulement, peut-être, parce que sa personne lui plaisait. Soyez sûr qu’il ne se donna pas la triste occupation de voir, dans les essais de trente ou quarante concurrents mis à la gêne, tout ce que peut rendre en extravagance et en ridicule une pauvre idée martelée en tous sens par des imaginations en délire. Il y gagnait, sans doute, de ne pas prendre en aversion l’objet de sa fantaisie, avant même de le voir naître, et ne pas tuer à l’avance le plaisir que peut donner un ouvrage, en lui ôtant toute fraîcheur et toute nouveauté par cette épreuve bizarre, ce qui nous arrive dans nos concours ; car après que le destin ou le caprice a décidé de l’artiste qui doit l’emporter sur les autres, on serait tenté de lui faire grâce de ce qui peut lui rester à dire encore sur un thème épuisé et sans •attraits.
J’ai donc la douleur d’avoir augmenté vos perplexités, loin d’avoir établi un point d’où il soit possible de partir. J’ai à peine effleuré les faces les plus importantes de la question ; je suis venu seulement me plaindre à vous et avec vous, avec tous les amis des arts, qui s’alarment de les voir manquer d’une direction ferme. Vous nous offrez vos colonnes pour y déposer nos doléances; vous êtes à peu près le seul que la politique n'envahit pas. Tenez ferme, monsieur; résistez à ce torrent : parlez-nous de musique, de peinture, de poésie, vous verrez venir à
vous tous ceux qui donnent la première place aux plaisirs de l'imagination.
Eugène Delacroix.
Cette lettre, non datée, nous a paru avoir été écrite en 1831.