‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 79 sur 86 · A M. L. RIESENER · texte numérisé non relu

A M. L. RIESENER

Eaux-Bonnes, 25 juillet 1845.

Cher ami, je suis ici depuis trois jours, mais je ne sais que depuis hier si j’y resterai, parce que je n’ai vu qu’hier le médecin. Comme il était possible qu’il me congédiât vu le peu de temps que j’ai à rester,

je n’aurais pu t’y donner mon adresse. Jusqu’ici je n’ai fait que me promener sur les routes, excepté quatre à cinq jours que j’ai passés avec mon frère, qui a loué une petite campagne sur le bord de la mer, près de Bordeaux. Je ne suis pas tout à fait acclimaté. J’ai fait le voyage le plus fatigant, surtout pour venir de Bordeaux, et je ne suis pas du tout remis de cette fatigue. La nature est ici très-belle ; on est jusqu’au cou dans les montagnes et les effets en sont magnifiques. Ce qui m’a plus étonné encore que leur beauté, c’est l’indifférence avec laquelle tout le monde les regarde, y compris les artistes, y compris Roqueplan et Huet, que j’ai trouvés tous deux ici : le premier va très-bien, le second n’a pas encore pu se faire aux eaux et lésa suspendues. B y a un tel engouement pour ces eaux à présent, qu’il est de la plus grande difficulté de se loger; j’ai été deux jours dans une chambre qui était un vrai galetas. Je ne suis établi que depuis hier soir dans un gîte respectable. On ne voit qu’élégants, beaux dès le matin dans des cravates resplendissantes. Je n’ai jamais compris la fureur de venir s’amuser dans des endroits où on rencontre à chaque pas les plus tristes tableaux de malades, de gens qui toussent et se traînent pour chercher la santé. Ils font ici des bals, des soirées comme à Paris, et font tout ce tapage à l’oreille de ces moribonds qui sont porte à porte avec

eux.

J’espère être à Paris au plus tard le 15 août. Le médecin m’a dit qu’en quinze jours il pourrait sans doute me tirer d’affaire, mon cas n’étant pas grave ; il m’a ausculté, examiné de toutes manières.

Eaux-Bonnes, Basses-Pyrénées, chez M. Miraud.

26 juillet (1845).

Cher ami, je suis ici depuis quelques jours, mais je n’étais pas sûr d’y rester. Je craignais que le médecin ne trouvât que j’avais trop peu de temps à donner à la saison ; dans ce cas, je serais reparti tout de suite. Je ne suis pas venu directement, comme tu sais. J’ai été à Bordeaux voir mon frère, que j’espérais emmener avec moi pour passer ensemble tout le temps possible : le docteur se fait fort de me tirer d’affaire avec les quinze jours environ que je pourrai lui donner. Dieu le veuille !

Je me suis vu d’abord ici dans un véritable guêpier. On trouve aux eaux une foule de gens qu’on ne voit jamais à Paris ; et moi qui fuis les conversations,

surtout les conversations oiseuses, je me voyais d’avance assassiné. Il faut donc une certaine adresse pour éluder les rencontres, et c’est fort difficile dans un endroit qui est fait comme un entonnoir et où on est par conséquent les uns sur les autres. La beauté des sites me console un peu de l’ennui des figures. C’est de la montagne pour tout de bon, et quoique je n’aie pas vu les parties les plus remarquables, je m’en tiens satisfait. Le costume des indigènes est aussi très-joli : celui des femmes est plein de caractère et très-inspirateur. On n’entend de tous côtés que chutes d’eau qui vous font croire qu’il pleut à chaque instant...

J’ai eu toutes les difficultés du monde à me loger ; on vous offre à votre arrivée des trous à ne pas mettre des animaux. Il y a force élégants qui donnent des bals et des raouts. Tu jugescommela musique qu’ils font jusqu’à minuit et plus chatouille agréablement les oreilles de ces malheureux malades pour tout de bon qui viennent ici pensant trouver la paix et le repos. C’est le plus drôle des contrastes, si cependant les figures allongées qu’on rencontre à chaque pas et la toux qui est un accompagnement à la plupart des conversations ne ramenaient à des idées noires.

J’ai trouvé ici Huet et Roqueplan. Le premier n’a pas encore éprouvé d’effet des eaux; quelques accidents qu’il a éprouvés l’ont empêché d’en profiter jusqu’à présent. Quant à Roqueplan, il est fort bien,

On l’a apporté ici mourant, et il a l’air de tout le monde. Je te plains bien de ne pas voyager : malgré les inconvénients et les fatigues, c’est une grande diversion aux ennuis de ce bas-monde. On a vécu davantage au demeurant en moins de temps. C’est un profit tout clair puisqu’on ne se fait pas la barbe plus souvent pour cela et qu’on n’en monte pas la garde davantage...

26 jnillet.

Ces eaux sont comme toutes les eaux pour le personnel: force cravates extraordinaires dès le matin, force toilettes d’une étrangeté pyrénéenne et force sots et ennuyeux qu’on ne rencontre nulle part que là. On donne des bals et des raouts, entouré qu’on est de pulmoniques qui sont prêts à exhaler leur dernier souffle.

J’ai déjà été chassé du plus bel hôtel de l’endroit par le tapage des pianos qui faisaient danser ces dames jusqu’à 11 heures du soir..,

Ce qui vaut mieux que les habitants étrangers ce sont les naturels, hommes et femmes, dont le costume est charmant, les femmes surtout. Le pays est magnifique. C’est la montagne dans toute sa majesté. Il y a vraiment à chaque pas, à chaque détour du sentier des sites ravissants ; ayez avec cela les pieds d’une chèvre pour escalader les montées, et vous avez la jouissance complète du pays.

Je vous garde le plus intéressant pour le dernier. Je veux parler de Goya. Je m’étais muni à Paris de renseignements et de lettres de Dauzats pour différentes personnes à ce sujet. J’ai perdu en route un carton où il y avait des dessins, ces lettres et vos renseignements. C’est ce que je regrette le plus, et vous seriez bien aimable de me les renvoyer de suite ici. Mais malgré cela, j’espère avoir déniché l’objet, et après plusieurs courses vaines sans trouver les gens auxquels j’aurais pu m’adfesser, le hasard m’a servi et j’ai trouvé l’imprimeur qui m’a dit avoir encore quelque chose ; mais il fallait le temps de le chercher et je partais le soir même. A mon passage à Bordeaux pour retourner à Paris, je le verrai et ferai rafle si je puis dans ses cartons...

Chez M. Miraud, — Eaux-Bonnes, — Basses-Pyrénées,

N. B. — Il est important que vous me renvoyiez

1 8 45. - A M. THORÉ

le plus tôt possible les renseignements sur Goya pour faire mes recherches chez l’imprimeur.

A M. THORÉ

y* RUE MONTMARTRE, 178

Mon cher monsieur, je viens de voir une gravure de M. Waquez qui me fait revenir sur l’hésitation que je vous avais montrée à le charger d’une chose importante. Je crois, toute réflexion faite, qu’il serait encore le plus capable de faire d’après moi quelque chose, de senti et de soigné. Comme c’est un homme que j’aime beaucoup sous beaucoup de rapports, je vous demande en grâce, dans le cas où vous vous décideriez aussi à lui confier quelque chose, à ne pas lui faire part du petit doute que j’ai eu à son sujet. Dans tous les cas, je serais plus assuré avec lui qu’avec qui que ce soit d’une grande conscience et d’une grande docilité.

Recevez, comme toujours, tous mes dévouements bien sincères.

Eug. Delacroix.

Ce 25 septembre 1845.

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