A M. MOUILLERON
Mon cher monsieur, je vous serais bien obligé si vous pouviez me renvoyer d’ici à peu de jours les deux aquarelles et le petit Greç en pied peint à l’huile que je vous prêtai l’année dernière. J’aurais besoin de revoir ces différents objets et vous les reprêterai de nouveau quand vous voudrez.
J’ai été bien contrarié de vous avoir dérangé inutilement pour le dessin des Sauvages. Il paraît que l’entrepreneur s’est arrangé avec un artiste qui a bien mal rendu cette planche dont vous auriez fait quelque chose de charmant.
Vous m’aviez fait espérer quelques épreuves de la lithographie que vous avez faite du Tasse en 'prison. J’y tiens d’autant plus que c’est une des plus réussies que vous ayez faites.
Recevez mes compliments et amitiés.
Eug. Delacroix.
Ce 1er octobre.
Il s’agissait d’une affiche devant représenter les sauvages lowais qu’avait amenés et qu’exhibait le capitaine Catlin.
M. Delacroix témoignait d’une vive estime pour le talent si distingué et si précis du lithographe Mouilleron. « Je voudrais, nous disait-il un jour, être assez riche pour pouvoir l’enfermer chez moi et lui faire reproduire tout mon œuvre. » Et il nous montrait à l’appui une épreuve de la Mort de Valentin , où tout l’effet, le charme de la peinture sont traduits dans la légèreté des demi-teintes, la variété des reflets et des valeurs de tons.
Bordeaux, 3 janvier 1846.
... Je suis arrivé trop tard pour trouver mon pauvre ami vivant.
...Au milieu de tant de cruelles émotions, j’ai trouvé ici quelques personnes aimant mon frère, qui se sont chargées de presque tout ce qui était à faire pour les funérailles. Elles se sont faites hier. J’ai été bien touché de l’empressement des militaires. Il y avait une émotion pleine de respect et de conve-
nance dans ces jeunes officiers , à la vue de ces nobles restes, de cette vie modeste et de cette noble vie. Toi qui as enseveli ton fils, tu comprends ce qui se passe dans le cœur de celui qui embrasse un tel frère glacé par la mort. Je tire un voile sur cette chère image qui vivra toujours pour moi. Quel bonheur encore que je sois arrivé à temps pour que tout fût ce qu'il devait être pour que cette mémoire fut entourée de respect et d'honneur !...
Voici lmscriptioD que Delacroix fit graver dans le cimetière de Bordeaux, sur la dalle des tombeaux de son père et de son frère :
« Ici repose le corps de Charles-Henry Delacroix, baron de F empire, maréchal de camp , commandant de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis et de la Couronne de fer, né à Paris le 9 janvier 1779, mort à Bordeaux le 30 décembre 1845.
« Volontaire dans la marine à 14 ans, lieutenant sur le champ de bataille de Novi, capitaine de chasseurs à cheval de la garde consulaire à Marengo, colonel sur le champ de bataille d'Eylau; les champs de F Italie, de F Allemagne, de Flllyrie, du Tyrol, de la Pologne , de la Russie furent tour à tour les théâtres de sa brillante valeur.
« Blessé et prisonnier après la campagne de 1812, il méritait F admiration de F ennemi pour son caractère noble* et chevaleresque.
1 846. — A M. ROCHÉ.
« Dans la retraite profonde où il acheva sa vie, sans considérer ni son âge ni ses blessures , il se dévouait , aux yeux d'une commune entière paralysée par le danger , pour arracher deux jeunes gens à une mort certaine.
« Il fut l'ami et le compagne D’Eugène, le moderne Bayard.
« Eugène Delacroix , resté seul de sa famille , a consacré ce simple monument de sa douleur aux mânes chéris de son père et de son frère. »
A M. ROCHÉ
ARCHITECTE, A BORDEAUX, ALLÉE ü’ALBRET
Paris, 15 février 1846.
Monsieur..., la cause de ce retard vient de ce que je voulais vous annoncer l’envoi du buste : voici ce qui l’a retardé. J’ai eu l’idée, en m’en séparant, de conserver en bronze au moins le masque, et je me suis adressé à un habile homme de ma connaissance pour que la besogne fut bien faite... Je ne vous envoie pas le socle en marbre dont je vous
avais parlé; il est effectivement plus petit que la base du buste et était destiné à le faire porter sur une colonne en stuc plus étroite. Pendant que nous en sommes sur ce sujet, je vous demanderai dans l’inscription relative à mon frère de mettre mort à Bordeaux , au lieu de décédé. Toute réflexion faite, je trouve à ce dernier mot, en dépit de l’usage, quelque chose de vulgaire ou, si vous voulez, de légal, qui ne va pas à la tristesse des tombeaux...
N. B. J’ai mis dans l’épitaphe commandant de la Légion d’honneur et non pas commandeuv , qui est l’appellation moderne.
— Voudriez-vous faire mettre en très-petits caractères l’alinéa qui me concerne?
. Ne point mettre le Bequiescat in joace sacra-
mentel ; il suffit de la croix de fer sur la grille ou, s’il le faut, au bas de l’inscription.
Vous trouverez peut-être l’inscription un peu
longue. Cependant il était difficile d’en moins mettre.
Paris, 28 avril.
... Je crains d’ètre bien en retard et de vous avoir tait attendre en ce qui concerne l’épitaphe de mon
184 6. — AM. ROCHÉ.
frère et ses armes. Je vous en ai fait un calque que je vous envoie. Pour l’exécution, j’en reviens à notre
première idée, qui consiste à sculpter l’écusson comme il est sur le tombeau de l’Espagnol que vous m’avez montré à la Chartreuse, et non pas simplement tracé avec des lignes en noir. Je crois, en définitive, que cela fera beaucoup mieux, surtout n’ajoutant pas d’autres accessoires. Il m’a semblé que, si nous ajoutions le chapeau et les plumes de baron et les décorations au bas, nous serions obligés de faire l’écusson tellement petit qu’il perdrait tout intérêt. Je pense que, les qualités étant' détaillées dans l’inscription, cela suffira bien, — je laisse cela, au reste, à la décision de votre goût, — ou il ne fallait rien mettre du tout.
— Quant aux caractères, les creuser profondément. Faire en sorte que le corps de la lettre se détache bien. En un mot, peu de déliés et les pleins bien accusés. L’inscription en sera plus durable et plus facile à lire.
Mille pardons de tous ces détails.
A M. G. DUTILLEUX