‹ Lettres de Fadette [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · Î H FH À · texte numérisé non relu

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pourvoir à leur nourriture, à l'entretien des vêtements, et adoucir la vie des pionniers au travers de difficultés inouïes que l’on peut frilement imaginer.

Jeanne Mance était la directrice des travaux matériels et l'âme de ce fantastique foyer qu'elle essayait d'établir avec tant de charité et d’habileté que Monsieur de Maisonneuve ne cessait de dire qu’elle était un ‘présent du Ciel’. A ses fortes vertus morales, Mademoiselle Mance joignait une distinction et un charme qui devaient s'exercer avec un empire souverain même sur les âmes primitives des sauvages.

Le printemps suivant, arriva de France une « rouvelle recrue », amenée par Monsieur D'’Ailleboust, qu'accompagnait sa femme et sa belle-sæœur, Philippine de Boulongne. Cet officier, distingué dans le génie militaire, fut chargé de la construction du Fort, véritable petite ville en miniature. Son enceinte renfermait une chapelle, un hôpital, des logements pour les colons et la garnison, des magasins et des entrepôts, et Jeanne Mance, Madame de la Peltrie, et leurs deux nouvelles compagnes, se multipliaient pour soigner les malades, distribuer les vivres, régler la vie de cette étrange communauté composée de femmes, de religieux, de seigneurs, de soldats et d'ouvriers. Bientôt s’ajouta à leur tâche la mission d'attirer les sauvages, de les instruire, de leur faire aimer la civilisation et la religion, Les Algonquins, paisibles et

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doux, s'étaient peu à peu rapprochés de la colonie française, comptant sur la protection des blancs contre les incursions iroquoises qui se multipliaient et jetaient la terreur dans l’île.

Au milieu des craintes et des soucis continuels, Jeanne, vaillante et douce, agrandissait son hôpital, fondait une école pour les petits sauvages, assistait les femmes des colons, soignait les bébés, car les colons se mariaient et les bers de bois-franc se multipliaient dans la jeune Ville-Marie.

Des religieuses venues avec Marguerite Bourgeois s'étaient jointes à elles et le bien poussait de fortes racines dans l'île bénie de Dieu.

Autour du fabuleux berceau de la ville naissante, j'aime à évoquer ces jeunes mères qui s’empressaient et dépensaient les trésors de leurs âmes françaises et chrétiennes. Et Ville-Marie sortit de ses langes, commença à grandir, à progresser, et les jeunes mères devinrent vieilles et donnèrent leur place à d’autres qui continuèrent noblement l’œuvre commencée.

Et elles se succédèrent, ces gardiennes des foyers menacés, toujours fortes, actives et bonnes : elles donnaient simplement leur inépuisable réserve d'amour, leur grâce, leurs sourires, et pendant que les hommes peinaient, elles conservaient pour eux dans ieur âme profonde et pure, la foi qui sauve, la foi qui élève. Elles nous l'ont transmise, n'oublions pas que nous la devons à ceux qui viennent après nous.

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La pluie fouette les vitres, il fait si sombre que la lampe a été allumée tout l'après-midi : mon amie fait de la dentelle, je lis pour elle, et j'en suis à cette amusarte définition : «il y a deux sortes de cœurs d'hommes : ceux qui ressemblent à la pêche dont l'extérieur est doux et velouté mais dont le noyau est dur comme la pierre:

et ceux qui ressemblent à la noix : apparemment impénétrables et durs, ils sont très bons quand on arrive à briser leur coquille...»

Je suis interrompue avec vivacité par mon amie dont les yeux jettent des éclairs :

«et ceux qui sont durs d’un travers à l'autre, et ceux qui sont mous comme des éponges mouillées, et ceux qui sont élastiques comme du caoutchouc, et ceux qui ont l'âme raccornie comme des pruneaux secs, et ceux qui sont gonflés d'orgueil comme des ballons rouges, et... !»

Elle s'arrête pour reprendre le souffle : — « Vous semblez connaître toute une collection de vilaines espèces... fis-je, mais il y a les autres ! — Oui, je sais : vous croyez ça, vous ! »

Elle ne riait plus : ses yeux étaient tristes et sa bouche amère.

J'admets que si l’on croit sincèrement que les hommes sont des monstres, cela suffise

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à ren ':e triste et amer, mais je pense que c'est dommage de gâter sa vie et son caractère en cultivant cette croyance.

Ils ne sont pas parfaits, c'est entendu, mais les femmes se flatteraient-elles d’être sans défauts? Si elles entendaient leur meilleure amie parler d'elles en leur absence, elles sauraient à quoi s’en tenir sur le chapitre de leurs perfections.

Au fond, il s’agit moins d'être parfait que d’être aimable et de vouloir trouver les autres aimables, r'est-à-dire d’être bienveillant pour tous, et indulgent pour ceux qui se trompent. N'ayons donc pas peur de faire crédit aux autres, nous aurons à notre tour besoin d’indulgence : il est rare que ceux qui critiquent tout le monde ne soient pas jugés sévèrement, et c’est justice.

La plus élémentaire sagesse devrait nous porter à nous rendre compte de nos propres défauts, et de ce qui, en nous, peut déplaire et empêcher nos critiques et nos conseils de porter des fruits. De fréquents sondages dans nos propres âmes développent en nous le sens de la relativité des choses si utile dans nos relations de famille ou de société

Les fe nmes les plus heureuses ne sont pas celles qui subissent leur vie, mais celles qui l’acceptent, et les femmes les plus aimées ne sont pas celles qui endurent les hommes, mais celles qui les comprennent.

Tout cela n’est pas bien neuf : d’autres l'ont dit avant moi, d’autres l’éeriront après

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moi, mais la preuve que ces vérités peuvent être redites utilement, c’est que les femmes et les hommes continuent à se plaindre les uns des autres, et à se dénigrer malicieusement sans cesser d’ailleurs de faire des frais d’amabilité et de coquetterie les uns pour les autres.

Oui! Voilà l’illogisme humain. Il n'est dfpassé que par l’illogisme féminin de celles qui disent pis que pendre des hommes, mais sont tout miel et tout sourire en leur présence, recherchent leur admiration et leur compagnie, en continuant à crier, entre temps, qu'ils sont détestables, et qu'elles n’ont aucune confiance en eux.

A Notre-Dame

Les nuages versent intarissablement leur eau claire qui fait les routes si noires, et sous le ciel sombre, et sur les chemins ruisselants, on rencontre de pauvres âmes lasses de leur vie monotone et découragées devant l'effort journalier qui use l'énergie et semble n’aboutir à rien. — C’est du moins la pensée des âmes tristes en ces jours de pluie froide.

Il y en avait sûrement, parmi celles qui s’enpfoncèrent, avec moi, dans l’ombre de Notre-Dame qui a entendu tant de Miserere criés par les vivants et par les morts !

Les prières angoissées, les désirs innombrables se sont exhaiés ici, loin des yeux

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indiscrets et des curiosités vulgaires. Et toujours les tristes se sont relevés plus vaillants d’avoir au moins confié leur douloureux secret, eux qui ont tant pleuré en dedans, avec des larmes qui retombaient sur leur cœur.

Je me demande parfois si parmi les suppliants dont les prières sont restées inexaucées, il en est beaucoup qui, dans la suite, ont pu comprendre que le refus avait 6t6 un bienfait, et que l'énergique Miséricorde qui scrute les profondeurs des cœurs et des vies sait mieux que nous ce qu’il nous faut.

Il arrive à chacun de nous d’être un jour à un tournant de la vie, où l’on voit à la fois ce qui est passé et ce qui nous attend, et nous pouvons, avec sincérité et reconnaissance, dire avec le poète : «O Dieu, Tu m'as sauvé du péril de mes trop nombreux désirs !» Si j'aime les églises désertes, c'est qu'on y sent plus distinctement flotter le meilleur des âmes humaines : ce qu'il y a de plus vrai, de plus profond, de plus aimant dans les cœurs humains s’est livré ici sans défiance et sans restriction... et ceux qui ont perdu la foi comme ceux qui en vivent, ont pleuré dans les églises silencieuses qui les enveloppaient de leur douceur. C’est bon de venir y déposer nos agitations, et de nous donner le temps d’y regarder la couleur de nos âmes. Quand elles sont grises comme le temps et molles comme la pluie, elles ont grand besoin des leçons de vie et de mort que donne l’église par toutes ses lumières et toutes ses ombres.

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Non, chères âmes, ne nous laissons pas décourager par les très petites choses de la vie : elles en sont la trame, et les petites actions comme les grandes ont leur utilité.

Du jour de notre naissance au jour de notre mort, les petites choses s'emparent de nous, remplissent notre vie, ne nous quittent pius. Elles nous mènent et nous tyrannisent, elles interrompent nos bonheurs et importunent nos douleurs; elles ne nous laissent jamais tranquilles. De temps à autre, des grandes choses passent qui nous élèvent au ciel ou nous précipitent dans les abîmes de désolation. Mais après avoir percé nos vies ternes, comme de prands éclairs fulgurants, elles s'évanouissent, nous laissant en proie’ aux petites choses dont nous vivons et qui continuent à nous tourmenter. Et c’est parce que nous sommes les pauvres misérables chassés du paradis et regagnant péniblement les bonheurs perdus. Quand cette vérité s’est enfoncée dans nos âmes, nous devenons patients.

Et voilà ce que l’église murmure, dans l'obscurité, aux âmes dolentes, pendant que la pluie glisse sur les vitraux dont aucune lumière n’anime les saints personnages qui ont reconquis le paradis.

Le Rouet

De ma fenêtre, j'ai vu le ciel mauve et rose descendre sur le clocher pointu, sur les maisons grises et sur les cottages blancs :

il a plongé dans la rivière, et, sous sa caresse, elle est devenue mauve et rose aussi et elle a ressemblé À un arc-en-ciel qui se joue dans les vagues.

Quelques minutes ont sufñ pour que s'éteigne cette splendeur : la nuit a jeté sa cendre grise sur le soir lumineux; il en est tombé un peu sur mon âme, peut-être; elle est devenüe triste comme les choses qu'elle a ‘ouchées.

Dans la pièce, l'ombre enveloppe doucement toutes les formes et absorbe toutes les couleurs : les contours s’effacent, et, pendant quelques minutes, seule, une statuette de Psyché dans les bras de l'Amour paraît suspendue, toute blanche dans l'obscurité presque complète. Puis elle se fond dans l’ombre comme le reste, et je ferme les yeux, recommençant par jeu, ce geste de mon enfance, quand j'attendais ce qui sortirait du noir ea les ouvrant après quelques minutes.

Et j'aperçus, se profilant dans le coin opposé à la fenêtre, la silhouette vague du rouet, reçu hier, legs de ma vieille bonne, une ancienne de l'ancien temps, qui servit notre

famille pendant trois générations. Elle est morte heureuse, en nous bénissant de l'avoir aimée, elle, la toute bonne, qui ne connut d'autre joie que de se dévouer en nous servant fidèlement.

Elle m'a souvent parlé de son rouelle, comme elle disait ; il lui venait de sa mère qui le tenait de la sienne. Il est bien vieux, et il nous dirait de longues et belles histoires si nous l'interrogions. Que de mains ont fait tourner son fuseau, que de pieds ont pédalé pour faire chanter su roue.

Le lin, la laine, les jours ont été filés et ne sont plus, et le vieux rouet, silencieux dans la pénombre, me fait penser à l'heure où je serai aussi, l'une du passé, dont ils rêveront, ceux qui resteront, en se faisant mille questions et en évoquant mon fantôme qui ne leur répondra pus.

— Ce rouet, c'est le passé de la brave famille pour laquelle il travailla si joyeusement, c'est aussi le passé de notre race qui ne cultive plus le lin et qui commence à dédaigner de filer la laine.

Je n'ai qu’à me souvenir des récits de ma vieille Marie pour voir l’humble demeure des champs, peuplée d'enfants, dont la mère pourvoyait à tous les besoins : langes pour les bébés, droguet pour les robes, étoffes épaisses pour les hommes, toiles pour les lits, catalognes pour les planchers, bas, chaussures, chapeaux, la mère filait, tissait, tricotait, cousait, tressait; tout passait par ses mains actives et ingénieuses qui ne se reposaient guère.

i IL 108 LETTRES DE FADETTE | ] SR DR ER REA re E 4 ( Levée avant le soleil, la mère ne finissait

toujours qu'à la lueur de la chandelle les tâches innombrables qu'elle s'était données pour la journée, Et pendant que les bébés dormauient dans les bers, qu'au ronronnement monotone et doux du rouet, les plus " grands s'assoupissaient autour du poêle,

. que le père fumait sa pipe en songeant aux | moissons prochaines, ix maman, infatigable, i travaillait pour que sa nichée fût vêtue, nourrie et heureuse.

Ce travail patient, ce dévouement humble et inlassable, reproduits d’une génération à l’autre, ont formé un trésor de vaillance, où puisent encore les jeunes mères d'aujourd'hui, plus fragiles, hélas ! mais dont le dévouement sublime ne se lasse pas; elles aussi donnent leur vie, l’usent et quelquefois la sacrifient au service des petits qu’elles aiment comme les mères seules savent aimer.

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Petite grand'mère

Par cet après-midi clair et dans l'air frais tout chargé des bonnes senteurs printanières, l'auto file entre les tulus reverdissants. Les chemins ne sont pas fameux, et nous sommes souvent retardés par de larges flaques boueuses où les pneus s’enfoncent d'une façon inquiétante... et voilà qu'au sortir d’un village, nous nous enlisons pour tout

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de bon. presque en face du cimetière. Il faut de l'aide et du temps pour dégager l'auto, et j'entre avec ma compagne dans le cimetière propret où un vieil homme est en train de ratisser les allées. Dans tous les enclos, le gazon est fin et vert et les plantes poussent leurs petites têtes rousses À travers la terre brune. Un grand Christ, au centre, étend ses bras au-dessus de tous ces morts qui dorment dans le pr itemps sans le voir : le vent est caressant, les oiseaux pépient et on ne sent dans ce cimetière ensoleillé que de la 4: “eur et de la paix. Nous suivons lenten.. les allées en lisant les inscriptions et 1. us nous arrêtons devan' celle-ci : Stéphanie X, épouse de X, morte à vingt-six ans, le cinq juillet 1891. Autour de la croix de pierre, cinq petites croix de bois portent des noms de bébés de trois mois à deux ans, morts depuis 1912.

C'est étrange... et pendant que nous nous livrons à des suppositions, le vieux jardinier s'approche de nous. — Vous êtes des parentes? dit-il en étendant la main vers le monument. —— Non, et nous sommes intriguées. Qui est cette jeune femme au milieu de tous ces petits enfants ? — C'est la grand'mère des p'tits. — Leur grand'mère ! à vingt-six ans ! fait étourdiraent mon amie. Il sourit narquoisement : —A vingt-ans ans on peut avoir eu plusieurs enfants, à preuve qu'elle en a laissé quatre. Ils sont tous mariés, et tous les ans, ma chère dame, ça achète ! Alors sur le nombre, il en meurt

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110 LETTRES DE FADETTEÉE

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quelques-uns, et c'est dans le terrain de la famille qu'ils sont enterrés... c'est grand... il peut en tenir gros ! achève-t-il gravement.

Pauvre petite grand'mère ! Morte en pleine jeunesse et qui se disait en se sentant mourir : tout est fini!

Mais rien n'était fini, et ses enfants l'ont continuée, et des enfants de ses enfants naitront d'autres enfants encore...

C'est la chaîne, la longue chaîne humaine.

qui, dans chaque famille, s'étend entre :

ciel et la terre, et dont chacun de nous est l'un des anneaux; et dans ce cimetière, il me semblait qu'elle était visible, et que la jeune femme, au ciel, la regardait s'allonger, et qu'elle souriait d'être l'ajeule de tant de petits-enfants.

De l'autre côté du grand voile de mystère, elle ne s'étonne plus de ce qui nous trouble. Elle comprend pourquoi les mères sont enlevées aux petits enfants, et pourquoi la mort vient chercher les bébés dans les berceaux pour les coucher dans les tombes

Elle voit que ce douloureux mystère n'es pas cruel et elle ne se demande pas comm nous pourquoi Dieu donne aux mères de enfants qu'il leur reprend si vite. Ell poursuit sa vie du côté des grandes lumières et elle attend dans la joie que la destiné des siens s'accomplisse. L'imagination hu maine peut-elle concevoir cette paix et cett félicité planant au-dessus de la souffranc humaino qui gémit et se lumente inlassabl ment sur la terre ?

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L'abandon de la terre

Dans une randonnée À travers 15 campagne, j'ai aperçu deux maisons fermées, dont les volets clos, les alentours négligés provoquèrent mes questions : Les vieux sont morts, et les enfants sont à la ville. » A la ville... cela veut dire qu'ils ont abandonné les truvaux des champs, pour travailler dans l'air vicié des fabriques, qu'ils habitent des chambres petites, sans air et sans lumière, au lieu de la maison ouverte au bon soleil et parfumée de l'air des champs:

cela veut dire aussi qu'ils ont plus d'argent et moins d'aisonce, des plaisirs faciles et démoralisants, qu'ils prennent des habitudes de dépenses extravagantes et que leur avenir, presque toujours, sera misérable.

Que d'apôtres il faudrait pour prâcher dans les camparnes l'amour de la terre, la nécessité de s'y attacher et de se donner à elle, afin qu'en retour, elle nous donne abondamment ses richesses!

Pourquoi l'aime-t-on moins, cette vieille terre, et pourquoi l'exode gran‘lissant vers les centres où l'argent attire et à la misère tue ?

N'y a-t-il pas une lacune dans l'éducation des enfants de la campagne. et ne pourrait-on leur inculquer, comme aux #nciens, l'amour

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de la terre qui les retienne fortement là où ils sont nés et où leurs parents ont grandi ?

Je le crois. Il est insensé de s'attendre à ce que, le petit campagnard, recevant exactement la formation du petit citadin, sorte des écoles et des collèges avec le goût des travaux de la ferme. Et Jes fillettes done !

J'ai vu moi-même, dans les couvents, des petites snobinettes traiter du haut de leur grandeur des enfants campagnardes, les appeler «filles d'habitant », et celles-ci rougir de leurs parents, et des douceurs rustiques qu'ils leur apportaient pour manger au réfectoire. Je n'ai, par contre, jamais entendu une réprimande aux autres, ni un plaidoyer en faveur de la vie des champs.

Les petites campagnardes comme les autres n'apprennent, en fait de travaux manuels, que de la couture de fantaisie : fils tirés, broderie, dentelle au fuseau ou au crochet.

Ajoutez à cela, le pianotage et la peinture sur porcelaine, et essayez de vous imaginer l'arrivée de cette enfant chez elle pour y rester et y travailler à la terre!

Elle a appris à mépriser ce qu'elle devrait aimer, elle ne rêve que de robes de soie et de souliers à talons Louis XV. Elle ne sait pas et ne veut pas travailler sur la ferme. L'onse demande d’ailleurs comment il pourrait en être autrement.

Est-ce que dans Îles écoles normales on prépare réellement des éducatrices pour la campagne ? Savent-elles enseigner aux tout

petits à distinguer les grains, les plantes,

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les arbres, à connaître la propriété de chacun, à savoir nommer les fleurs ? c’est en la connaissant, qu on commence à aimer la terre.

Mais les enfants de la campagne sont moins renseignés que nos enfants de la ville, bien souvent !

Et à qui la faute, sinon aux maîtresses d'école qui sont pourtant de la campagne, mais qui ne connaissent pas la terre et ne l’aiment pas!

Quand y aura-t-il assez d'écoles d'agriculture pour les filles comme pour les garçons, que là seulement soient formés tous ceux que l’on destine à la terre ?

Car c’est là qu'ils apprendront la noblesse de leur vocation, l’aisance qui est le résultat de labeurs intelligents et persévérants.

C’est là qu'on leur enseignera qu'ils 1e peuvent être heureux à la campagne q1'à la condition de se donner à la terre absolument et pour toujours. Alors seulement, ils l’'aimeront et lui donneront toute leur confiance, malgré tout. Ils accepteront les durs travaux, les traîtrises de la température, la monotonie du cycle recommençant des mêmes travaux, et inlassablement, ils laboureront, sèmeront, moissonneront, et l’année suivante ils recommenceront, dans la joie paisible et confiante d'enfants de la terre qui savent que leur mère est généreuse et qu'elle rendra largement ce qu'ils font pour elle.

Petites maîtresses d'écoles campagnardes, si vous saviez la puissance dont vous dis-

poseriez avec une connaissance sérieuse de vos devoirs et de votre rôle, comme vous sauriez préparer les tout petits à être des amoureux de la Terre...

Suite du Pin Furlant

J'ai revu la source qui chante en dégringolant dans le ruisseau clair, où se mirait la jeune fille erédule, qui, il y a deux ans, demandait aux aiguilles de pin le secret de son timide amoureux. Le «pin parlant »

ne fit que devancer l'aveu désiré, puisque j'appris, le printemps suivant, le mariage des deux enfants.

Dans beaucoup de romans, le mariage s'écrit à la dernière page, Dans le livre de la Vie, après le chapitre esquissé dans la fraîcheur des bois où jaillissent des eaux vives, suivent les pages sérieuses où le bonheur lui-même est grave, et où trop souvent l'amour meurt tragiquement.

Cette fois, ce n’est pas l'Amour qui est en faute, et les jeunes mariés du Pin Parlant font ce q'’ils peuvent pour défendre ieur liberté et leur bonheur contre l'égoïsme d’un vieux cœur de femme qui ne veut rien céder de ce qu'il cnsidère faussement comme ses droits.

Et voilà pourquoi dans la maison des champs que l'amour et ie soleil devraient remplir de la grande joie de ceux qui s’ai-

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ment, personne n'est heureux : ni la vieille fille acariâtre, ni la jeune femme tendre, ni le jeune homme indécis et faible.

Louis a 6t6 élevé par sa sœur qui était faite à l'idée qu'elle serait toujours maitresse dans la maison du « petit ». Quand il parla de se marier ce furent des lamentations et des reproches amers qui retardèrent les aveux du jeune homme et rendirent bien inquiète sa petite amie.

Enfin l'amour l'emporta... pour le malheur de Marie, qui fut reçue dans la maison de ses rêve ar la malverilance et la jalousie de la vieille « xaspérée.

Louison, comme on l'appelle ici, est un bon garçon, et il aime sa femme, mais c’est un homme qui aime la paix et qui connaît peu les femmes. Parce que sa sœur a toujours été bonne pour lui et l’a même gâté, il croit à son bon cœur et à l'utilité des conressions; il les a conseillées, avec la :: "viction qu'avec ur peu de patience tout irait bien. La petite, dont l'amour soutenait la bonne volonté, commença par se plier à toutes les volontés de la vieille.

Celle-ci, sentant son empire, en abusa et ses exigences devinrent si tyranniques qu’une année a suffi pour faire de la femme du maître la servante de la vieille.

Quand la pauvre enfant risqua quelques objections, se plaignit de la fatigue ou réclama un peu de liberté, il y eut de telles scènes, que, terrorisée, elle cessa de lutter.

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116 ZETTRES DE FADETTE

Vous me direz que dans tout cela, le rôle du mari n'est pas brillant? Peut-être, mais il y a des excuses. D'abord, il ne sait pas jusqu'où va la dureté de sa sœur qui continue à l’entourer de soins et de tendresse; il respire bien autour de lui la gêne, et quelquefois, des menaces de tempête, mais sa femme, avec le sublime désintéressement de l'amour, et afin de le ménager, lui cache bien des cho. . Et il saurait tout, qu'il ne pourrait ycut-être rien empêcher. Il faut que sa sœur vive chez lui : c’est stipulé dans le testament qui l’a fait héritier de la maison paternelle. Alors ?

Alors, ses discours et même ses colères ne pourraient qu'aggraver une situation déjà pénible en augmentant la haine de la vieille fille qui est jalouse de la jeunesse et de l'amour. Et comme trop souvent en cette dure vie, c’est la force et la méchanceté qui triomphent. La ravissante idylle a sombré dans le drame muet où disparaîtra peu à peu un bonheur si légitime pourtant.

C'est en m'informant de la petite Marie que j'avais été renseignée avec les amplifications de rigueur, et tout à fait intéressée, je résolus de voir la jeune femme chez elle.

C’est facile de trouver an prétexte à la campagne.

Elle est toujours jolie, peut-être plus qu’autrefois, mais bien différente... est-ce parce que je savais, que j'ai deviné tant de tristesse dans ses yeux pendant que bravement elle souriait en rappelant notre dernière “encontre ?

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La vieille, raide et défiante, ne nous laissa pas une seconde. Je dis gaiement à la petite femme : — Et quand y aura-t-il un berceau dans cette jolie maison ? — Avant qu’elle ne pût me répondre, la vieille jeta rudement : «Les temps sont trop durs, j'espère ben qu'il n'y aura pas d'enfant de sitôt ! » C'était la confirmation de tout ce qu’on m'avait dit au village et que j'hésitais à croire. (Cette vieille femme n'a pas de cœur et que Dieu ait pitié des malheureux condamnés à vivre avec elle !

Le secret de son cœur

La lumière se meurt, le vent fatigué s'est tu, aucune étoile ne brille au ciel sombre, et le soir est triste comme la guerre et lourd comme les deuils de la terre.

Les mains calleuses du vieux maître de poste n'ont rien trouvé pour moi dans le sac regardé avec tant de convoitise, et je reviens lentement par la petite rue étroite et vieillotte où l'herbe pousse entre les planches du trottoir. L'angelus, tout à l'heure, la remplissait de sonorité dévote, mais c’est maintenant un silence à me faire croire que je suis seule dans ce village assoupi.

Pourtant en approchant des dernières maisons, je vois quelqu'un qui veille dans l'ombre grise. Assise sur le perron, la jeune

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fille regarde vaguement, très loin; sur ses genoux il y a une enveloppe : elle la prend et la passe comme une caresse sur ses joues, puis sur ses lèvres, et elle la repose sur ses genouxet ses yeux recommencent à fixer son rêve. Intriguée, je ralentis le pas, et, la petite étant presque me voisine je lui souris: « Bonsoir! il fait lourd ce soir, c'est de l’orage quise prépare. Vous êtes bien heureuse, vous ! il ÿ avait pas de lettres pour moi ce soir. -— Oh ! la mienne n'est pas arrivée ce soir.. »

Elle la passe encore sur sa joue, avec son petit geste tendre, et je vois qu’elle n'est pas décachetée. «Mais elle n’a pas été ouverte, votre lettre ! — Cela ne servirait à rien...

je ne sais pas lire. — Mais on peut la lire pour vous?—-On! non. C’est de mon ami qui est à la guerre. Il écrit pour moi toute seule. Je sais qu'il est bien, puisqu'il m'écrit, et, ajouta-t-elle en rougissant, je sais bien tout ce qu’il me dit encore. »

Sa voix tremblait et ses yeux s’emplirent de larmes.

Après un petit silence rempli d'émotion, j'offris en hésitant : « Si jamais vous vouliez connaître les mots de sa lettre, et peut-être lui faire éerire une réponse, voulez-vous me le demander? Je serais très discrète, et je comprends si bien votre délicatesse et votre chagrin. — »

Elle serra l’enveloppe dans ses petites mains jointes : — « Merci, madanie, j'irai peut-être... »

Et je la laissai, si mignonne avec ses grands yeux clairs qui illuminaient son visage mince et pâle dans l'obscurité grandissante.

Je la laissi avec sa lettre fermée entre les doigts, demandant aux feuilles bruissantes de lui murmurer ce mystérieux message, et percevant la douceur des mots qu'elle « savait » mais qu'elle ne pouvait lire. Cette petite enveloppe intacte, quel acte de foi touchant ! Ii vit et il l'aime... Risquerat-elle de livrer les précieux aveux à des indifférents? Elle n’a rien à apprendre, elle sait si bien... elle se souvient.

Elle est bien étrangère à nos ingénieuses complications, la petite âme confiante et fidèle, gardant pieusement ses lettres fermées, et attendant patiemment son soldat qui se bat en cette France lointaine qu'elle ne sait même pas imaginer. Et je pensais, en rentrant chez moi, à ces lettres reçues dans un délire de joie, puis relues et disséquées jusqu'à ce qu'elles créent de l’angoisse. Après avoir tiré des mots toute leur valeur, c'est entre les lig1es que nous lisons, pour y chercher plus ou moins que les mots ne semblent dire.

Elle a 4es larmes dans les yeux, la petite fiancée, mais la joie habite son cœur, puisqu'elle vit dans le royaume de l'Amour qui est bien «le roya..ne des certitudes ».

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Vieilles lettres

Figurez-vous une longue malle étroite et basse, couverte de peau de bête non épilée mais bien usée : elle a de vieilles ferrures solides et une clef énorme qui fuit rêver de trésors difficiles à garder.

Et ce sont des trésors, en effet, ces vieilles lettres jaunies dont un grand nombre sont centenaires. Et il y en a de ces lettres, le vieux coffre en est rempli. ! Lettres d'amis, de parents, voire même de bons serviteurs qui écrivent à la maîtresse au cours d'une absence. Ces dernières ne sont pas les moins curieuses : écrites d’après le son, les mots s'enfilent les uns aux autres ; il faut lire vite, vite: si on arrête pour respirer, c'est fini, on ne s'y retrouve plus, on a perdu la centaine.

Il y a d’amusantes lettres de vieilles demoiselles dont la mission semble être de tenir la famille au courant des nouvelles, et les familles sont grandes, les naissances nombreuses, les mariages aussi, et les plumes s’affilent et écrivent en grande écriture diffficile à lire, nvarce que les s imitent les f, que c’est du vieux français, et qu'on a tant à dire qu’il faut bien se hâter afin de ne pas manquer l’occasion.

Ah ! les occasions, on les guette, allez, en 1804, lisez : «J’attends de vos nouvelles

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par les sauvages qui vous auront vue, ma toute belle, ce qui va me donner la tentation de les embrasser. » (C'est un cousin galant À sa cousine Cléophée.

Voyez-vous, par tout le pays, les gens À l'affût d'une chance pour faire partir leurs lettres, et parce que l'humanité est illogique, on en écrivait bien plus alors que maintenant. De longues lettres sur papier de format immense et d'une épaisseur à l’avenant. On laissaiten blanc la quatrième page et elle formait enveloppe que l'on fermait avec de la cire ou des pains à cacheter.

Comme on prodiguait la cire, il y a dans les iettres de grands trous qui nous obligent à reconstituer cinq ou six mots, et c'est amusant comme tout de compléter les phrases de ses aïeux. Les formules de politesse sont cérémonieuses; nos ancêtres seraient bien scandalisés de notre désinvolture et de nos saluts brefs.

J'ai vu une amusante collection de lettres de collégiens de 1804 à 1812 : ils écrivaient du collège de Québec où on leur permettait d'écrire une fois par mois. Les «culottes »

et les « capots » nccupent un espace considéra: ‘e et prennent une grande importance dans ces lettres. Rien de plus comique que les détails de toilette donnés par ces enfants qui passaient toute l’année très loin de leurs parents et qui attendaient les occasions parfois longues à venir pour recevoir des objets indispensables. Pauvres petits! Ils s’ennuyaient, et ils n'étaient pas toujours con-

Te

solés doucement, Certaines lettres m'ont frappée par leur ton sévère. C'est une mère qui écrit à son enfant qui se désolait : elle l'appelle généralement : "non fils », rarement « mon enfant », et c'est le bout de sa tendresse, L'écoher vient d'avoir onze ans, elle le lui rappelle pour lui recommander de bien travailler, « parce que le temps perdu né se ral/rappe pas »,-- « je vous enjoins de cesser ces jérémiades inutiles qui sont une perte de temps et de papier, »

Pas un mot doux, pas une consolation, pas un encouragement maternel, c’est ce qu'on peut imaginer de plus froid, de plus sec et de plus austère. Quand elle ne gronde pas, elle tutoie son fils, c'est sa caresse.

Je serais curieuse de savoir ce que fut plus tard ce parent si duren: at traité : je m'en informerai sûrement avant de recommander la méthode de sa terrible mère.

Des lettres de jeunes filles in'ont paru délicieuses : sœurs, cousines, amies qui correspondent régulièrement. Il y a là une fraîcheur d'impressions, une activité gaie, et des boutades spirituelles bien françaises. Quelques confidences apportent la note sentimentale et sérieuse. On ne savait pas Jlirter en 1804, à Montréal et à Québec, et encore moins à la campagne d'où les parentes répondent si poliment aux lettres de la ville. Voici un extrait d’une lettre datée du 27 mai 1812, de Montréal. Une jeune femme écrit à une de ses amies, mariée depuis peu et qui habite un village où son mari est médecin.

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