‹ Lettres de Fadette [microforme] (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · CRT LL SN TS · texte numérisé non relu

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et bavaréer les corneilles, cela dégoûte des tramways, des autos empestés, de la foule courante, et Ja tentation de partir définitivement m'a saisie, emportée si vite. que me voici rendue ici sans avoir eu le temps d’y penser!

“Ici”, c'est dans une grande vieille maison, un peu en désordre pour le moment, mais par toutes ler fenêtres ouvertes entrent des flots de soleil, des gazouillis d'oiseaux, un petit vent frisquet narfumé de senteurs va.

gues et exquises. Que je vous plains, mes anis de la ville)

Vous ne viendrez à la campagne que lorsque tout sera reverdi et fleuri: ce sera l'été. Moi, j'assisterai aux fêtes du printemps: je regarderai les feuilles se déplier, les bourgeons gonfler et eclater, les oiseaux bâtir leurs nids, la terre brune fumer au grand soleil quand elle aura été retournée par la charrue,

Et quand la pluie vous désolera dans la ville boueuse, moi, je la bénirai, et ce sera si joli de la voir reverdir les gazons et fleurir les lilas!

J'arrive à l’époque du “Breda”! Mes voisines sont très affairées. Les maisons se vident. Dehors les matelas, les tapis et les meubles! Tout est brossé, battu, secoué, peint, vernis! C’est une débauche de propreté, et les ménagères se démènent avec un entrain contagieux,

Cest qu'il s'agit de ne pas lambiner...

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le jardin attend: il faut le bècher, le semer, le planter, tirer les allées au cordeau, tailler les haies. Aussi, la bourgeoise gronde si les jeunesses, grisées par le printemps qui leur fait de l'oeil, ne portent pas à ce remucménage tout l'intérêt qu’il faudrait.

Je les laisse à leurs occupations et je me promène. Par le chemin qui monte, j'ai marché jusqu’au petit lac où les nuages pressés se mirent en passant. Les érables autour sont déjà tout roses et les vieux pins ont un air rajeuni: le vent, qui les traverse, chante en me voyant la petite complainte que j'aime... cest bon d’être là encore, comme l'année dernière, comme les années précédentes, depuis toujours, presque!

La douceur du décor familier me pénètre de douceur: j'oublie là les faux décors de la grande comédie humaine, où, trop souvent, hélas, je joue avec ennui mon petit personnage. Devant l'insaisissable infini, je sens profondément que lui seul est réel et que nous sommes fous de l'oublier.

Plus et mieux que jamais, je comprends qu'une seule chose importe: “Laïsser grandir son âme et y habiter”.

La maison fermée

Loin du chemin, presque appuyée sur les deux gros pins qui lui servent de dossier,

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la petite maison fermée se dresse muette, sans regards, sans vie... et pourtant non!

fermée et muette, soit, mais tragique et vivante, elle a une âme que l’on sent encore vibrer de sanglots. C’est qu’elle a contenu d’inexprimables douleurs, la petite maison qui avait été installée avec tant de sollicitude aimante pour recevoir le jeune couple qui semblait l'incarnation du bonheur humain.

Six mois d’un bonheur très doux, puis une chute fatale du jeune Aomme causa une lésion grave du cerveau: il flotta entre la vie et la mort: il ne mourut pas; ce fut pire, il perdit la raison et il fallut l'emmener un jour, car la jeune femme allait accoucher, Elle mourut, en donnant naissance à un petit être frèle qui s’éteign'* aussi, peu après. Et l’on ferma la maison.

Toute leur histoire tient dans ces quelques lignes! Leur grand bonheur et leur grand malheur a tenu aussi dans si peu de jours et dans si peu d'espace! Et tout cela, on le sent quand on passe devant la maison fermée. A l'écart des autres, dans le mystère des grands arbres qui la couvrent de leur ombre, elle a bien la tenue discrète, l'attitude douloureuse et farouchement silencieuse de la jeune femme dont le coeur a saigné, là, jusqu’à en mourir.

Ce beau printemps me rappelle le jour de leu. mariage. Ils étaient radieux et beaux, on avait envie de joindre les mains devant leur extase. Et après un an, il ne reste d’eux

66 LETTRES DE FADETTE que le souvenir enfermé dans la maison close où ils ont tant ai'ié et tant souffert.

Ce souvenir est plus poignant dans ce renouveau du printemps qui ressuscite les choses mortes et laisse dormir les pauvres morts! Hier, je m'arrètai émue devant la maison: un couple d’amoureux passait... le rire clair de la jeune fille me remplit les yeux de larmes. Je pleurais sur l’autre que j'ai connue, et sur crlle-ci que je ne connais pas! Je pleurais sur notre aveuglement et notre ignorance à tous.

Je suivais des yeux ces jeunes qui s’en allaient dans la lumière, interrogeant l’avenir et l'appelant dans un désir éperdu d’être plus heureux encore.

Et le bonheur qu'ils rêvent les empêche probablement d'apprécier à sa valeur celui qu'ils tiennent; et ils comptent pour rien, ou si peu, d’être jeun2s, amoureux, de croire à la vie et au bonheur, parce qu’ils ne veulent penser qu’à demain, ce demain qui peut être la mort de leur belle confiance, ou la fin de leur vie!

Et c'est l'Humanité entière qui marche ainsi, pressée, .1écontente du présent, inquiète, tendant les bras vers un lendemain chimérique et délaignant l’aujourd’hui lumineux et serein.

Et il fallait peut-être qu’il en fût ainsi, afin que, leurrés par l’appel du lendemain, nous allions inlassables, d'un espoir à un désappointement, d'une joie à un deuil, toujours

LETTRES DE FADETTE 67 confiants dans un avenir que nous atteignons pour en appeler un autre qui semble préférable. Et la vie se Pas5e dans cette hâte vers le demain qni est la mort. la mort prochaine ou éloignée, mais la mort inévitable. Nous sommes fous!

Etoiles filantes

La soirée est douce et claire: des myriades d'étoiles se détachent sur le ciel, bleu malgré la nuit, et elles dansent à nos pieds sur les vagues frissonnantes de luimère du fleuve qui sommeille. Au loin on aperçoit le gros oeil du phare qui s’ouvre et se ferme régulièrement, et tout près, trois vachts glissent et leur voiles blanches ont des reploiements d'ailes.

Le silence nous enveloppe et nous pénètre, soudain, une étoile, en une longue fusée d’or, décrit un sillon lumineux, et parait tomber dans l’eau, et la voix aiguë d’une fillette crie: “Oh! l'étoile s’est décrochée! l’as-tu vue, ma tante?”

Une voix grave répond: “Ca, ma fille, c’est une étoile filante... quand on fait un souhaïit à leur passage, on l’obtient toujours!”

La petite personne a-t-elle souhaité des poupées merveilleuses, et en rêvera-t-elle cette nuit?

Il se peut, car nous qui sommes de très

grandes personnes, nous attendons les yeux fixés sur le ciel, qu'une autre étoile file dans l'espace, et je suis sûre que chacun formule intérieurement le souhait “toujours exaucé”, a dit la vieille dame!

Mais il ne tombe plus d'étoiles ,;et nous révons aux éblouissements éphémères, véritables étoiles filantes qui laissèrent dans nos vies des traînées lumineuses si tôt absorbées par le noir, le grand noir de la vie.

Mais, éternels enfants que nous sommes, après une étoile décrochée et disparue, nous en cherchions une autre, et les chimères vivantes remplaçaient les chimères mortes. Et rien ne nous corrigera... nous voulons oublier, si peu que ce soit, la vie plate et si lassante parfois!

Et alors nous berçons nos âmes fatiguées aux contes bleus, aux formes illusoires, aux émotions fugitives, et nous sommes heureux, si nous échappons quelquefois à la monotonie toujours prête à nous rouler dans ses plis sombres.

Est-ce un bien, est-ce un mal? Qu'importe!

La louange ou le blâme ne serviraient de rien, Car nous n'avons pas le choix. Nous sommes ainsi faits: avides de rêves et victimes faciles du mensonge.

Depuis la pauvre Eve chimérique et vaine, tous les humains ont été trompés par les apparences parce que la réalité ne leur suffisait pas.

Ft les étoiles qui tombent en s’éteignant ne

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ressemblent-elles pas lamentablement aux âmes déçues qui s'engloutissent dans le néant de leurs rêves, quand Ja force qui les retenait fixées dans leur ciel les a soudainement et nonchalamment laissées tomber dans le vide!

Leur charité !

Elles sont parties... La table à thé en déroute, les petites assiettes vides, les chaises ct les fauteuils dispersés au hasard des causeries me rappellent les propos variés, frivoles et méchants, entendus cet après-midi, et je suis un peu triste... car je les avais réunies pour que nous organisions ensemble une couture de charité pour l'hiver, et jamais la charité ne fut plus offensée que par toutes ces femmes qui ont passé l'après-midi à croquer des bonbons, des gâteaux ct leurs amies!

Autrefois, quand on disait devant moi :

“Personne ne juge plus sévèrement et plus injustement une femme qu'une autre femme”, je protestais, je niais, je criais à la calomnie. Maintenant je fais moins de tapage devant ces accusations. C’est, qu’à les observer, j'ai reconnu que les femmes ne s'aiment pas entre elles, et qu’elles se critiquent avec un acharnement rageur qui les rend laides!

En général, les jeunes filles sont moins méchantes: elles sont plus insouciantes, plus

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absorbées par leurs plaisirs, moins réfléchies, et elles causent plutôt pour s'amuser ensemble que pour s'amuser aux dépens les unes des autres.

Mais dès qu’elles sont mariées, c'est une autre histoire!

Avez-vous observé que lorsqu'une femme s'en prend à une autre, elle vise d’abord la figure comme font les chats; puis c’est la toilette: la jeune écervelée décrète que celle qu'elle débine dépense trop ou lésine pitoyablement; puis elle entre dans le détail de la tenue de maison, de l’éducation des enfants, des relations familiales, et on jurerait à l’entendre, qu'elle a vécu avec ce ménage tant celle sait illustrer tous ses dires. Et la pauvre malheureuse peut s’estimer heureuse si la vilaine bavarde ne l’accuse pas de coquetteries et d’intrigues mystérieuses et coupables!

Cet après-midi, on a commencé au moins trois récits, tendant à révéler des petits scandales, et j'intervenais sans me lasser, pour ramener mes dames à “nos moutons”, c’est-à-dire à notre société de charité. O ironie!

Dernièrement, je faisais remarquer à une de mes amies qu’elle devenait un peu méchante avec sa manie de critiquer et de condamner à l’aveuglette. —Mais je ne fais que répéter . : que tout le monde dit: —Mais, ma pauvre enfant, “tout le monde” dit peut-être une chose fausse! Qu'une femme malveil-

lante invente une méchanceté, qu'elle la dise à trois ou quatre qui la répètent comme vous, sans preuves, parce qu'elles l'ont entendue... ct voilà que “tout le monde” dit un mensonge qui peut être une infamic. Et le “tout le monde” qui a colporté, est le “tout le monde” qui croit, sans hésiter, toutes les vilenies courantes... C'est ainsi que se perdent les réputations, et n'allez pas croire que vous n'avez pas votre part de responsabilité quand se déroulent les conséquences de ces calomnies; j'en ai connu de terribles, et une des victimes de ce que “tout le monde dit” a perdu sa réputation, la confiance de son mari, le respect auquel elle avait droit, grâce à cet odieux dicton “qu'il n’y a pas de fumée sans feu”. Ses amis avaient beau nier l’accusation et la défendre de leur mieux, l’ombre mauvaise ne s’est pas dissipée, et aucune des mauvaises langues qui lui ont si lâchement nui n’a de remords probablement, et si on leur racontait la lamentable histoire de leur victime, elles diraient comme vous:

“Oh! je n’ai fait que répéter ce que tout le monde disait!”

La mauvaise humeur

Nous étions une quinzaine à la gare du village: une jonchée de confetti s’étalait aux pieds de la petite mariée comme un tapis de

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fleurs d'amandier. Elle était rose, émue et charmante; lui avait à la fois l'air glorieux et ennuyé du vainqueur qui trouve qu'il y a tout de même trop de monde pour contempler sa gloire,

Et ils sont partis... ce petit voyage, symbole du long voyage de la Vie qu'ils entreprennent ensemble, a été commencé dans Île bonheur du rève réalisé, dans l'espoir et l'amour de deux jeunes coeurs qui sont sûrs de l'avenir.

Nous sommes revenus silencieux, vaguement tristes. L'angoisse au coeur, la mère s'est dit: “Sera-t-elle heureuse?” Les petites amies: “S'occupera-t-elle encore de nous ?” Les jeunes gens: “Encore un de casél...

Sera-t-il mieux que nous?”

est le temps qui répondra à tous, et le temps commence à parler quelquefois dès les premiers mois; si le petit ménage ne roule pas au commencement sur une belle route égale, il y a des risques que le chemin devienne de plus en plus raboteux, et le Bonheur qu'ils ont atteint est un bien fragile trésor: s’il est trop secoué, manié avec brusquerie, promené par trop de cahots, il peut se féler... garel il ne résiste pas longtemps, après la première félure. Au risque de m'attirer les critiques des lectrices émancipées qui n’admettent pas qu’il y ait une hiérarchie dans la famille et que le père en soit le chef, je parlerai aux jeunes femmes de l'un des obstacles de la route conjugale qu'elles peu-

vent aplanir: Cet obstacle, c'est la mauvaise humeur. Laquelle? La leur et celle de leur mari.

Qu'est-ce au juste que la mauvaise humeur ?

Presque toujours, c'est le mécontentement de soi dont on accable ceux qui sont à sa portée. Comme ce que l'on dit et ce que l'on fait, sous l'empire de la mauvaise humeur, n'est pas pour nous rendre fiers, plus on manifeste son bumeur plus elle revient détestable et agressive, et si la mauvaise humeur de l’autre” répond à l'appel, on en arrive vite à l'exaspération.

Je ne ferai pas ici d'insipides comparaisons entre les femmes et les hommes: les deux sont sujets à la maladie, mais je ne cesse de m'étonner que la finesse des femmes ne les avertisse pas de la &aucherie d'augmenter le mal,—quand c'est leur mari qui est “pris”,—soit en prenant des airs de victimes, soit en relevant la balle au bond pour la :ancer à toute force, au risque de tout casser,

Il y a un troisième procédé à employer.

C'est le moins compliqué, mais non le plus facile: c'est de se taire tout simplement.

Car une femme a bien des manières de se laire, et mon “tout simplement” qui n'a l'air de rien, est précisément la nuance du silence a observer vis-à-vis une mauvaise humeur.

Le silence d'une femme peut être conciliant.

aimable ,résigné, douloureux, indigné, révolté, méprisant, insolent... oui! Et il y a des etc.! Vous concevez, alors, qu'il ÿ a un choix à

en

faire, et que le “tout simplement” est le silence bon enfant st paisible, qui sait, que la bourrasque passée, le soleil reparaltra, et qui endure la mauvaise humeur comme on en:

dure la pluie, sans se croire pour celu une victime de l'homme! Ce silence fait éviter les discussions, et il faut écarter les discussions dans la vie de famille! Elles ne servent ni à éclairer les questions, ni à amélicrer les gens: elles énervent el aigrissent : elles posent en adversaires deux amis qui sont presque forcés de s'égratigner et qui en conservent les marques.

J'aurais bien à dire encore, mais il fait grand soleil et j'ai à promener ma bonne hu-

ineur.

Son secret

Une émotion profonde bouleverse le village depuis que l'on a trouvé, hier matin, dans les pelles du moulin, le corps d'une jeune fille que nous avions vue au mois de Marie la veille. Elle fut trouvée au petit jour, avant même que les parents se fussent doutés de sa disparition. Un mystère planc sur cette triste affaire. L'hypothèse d'un erime semble être écartée, un accident n’est guère admissible, la nuit, quand ses parents la croyaient endormie chez eux. Il reste dor qu'elle se serait suicidée: c'est l'opinion générale et je ls partage, malgré la dif-

jdttisii

ficulté d'imaginer qu'une jolie fille de vingt ans ait “voulu” mourir, On en parle généralement à l'aise de quit.

ter la vie, mais, grands comédiens a nou:

sommes, nous avons tous peur de nur: et dès que la mort s'approche un per, 5;

oablions nos discours de blasés et 11 0, accrochons à la vie.

Je n'ai pas voulu voir la petit ée, ca je désirr conserver le souveri int * :

visage fin et des grands yeux inoui: À faisaient involontairement pens: : u

d'une petite bête tiaquée et affolée, ‘»:1r" enfent! Elle à eu peur de la vie... la su n'était pas do’: : entre un père ivrogne et une belle-mère rude et exaspérée par l'inconduite de son mari... Tout de même, se tuer, à vingt ans, }arce que sa vie de famille est pénible, cela paraît excessif, hors de proportion, et je me demande s'il n'y a pas là un chagrin d'amour? C'est bon genre, de hausser les épaules et de rire des chagrins d'amour, c’.:t cependant le chagrin qui tue le irieux une femme, et peut-être le seul qui fasse de ces désespérées qui haïssent la vie,

La pauvre! Quoi qu'il en suit, vivante, eile a bien gardé son secret, et la mort sera aussi discrète... nous ne saurons jamsis quelle angoisse a tordu son coeur avant qu'i! cesse de battre.

Ah! mes petites amies, vous qui parlez d'aimer comme de danser, vous qui jouez à ainior et don: la coquetterie peut biéssér si

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76 "ETTRES DE FADETTE

doulourceusement un cocur de brave homme, vous qui riez de tout et qui croyez rire toujours, je voudrais que vous vous fissiez de l'amour une idée sérieuse et vraie. Sachez que la souffrance vient toujours avec l'amour, que c'est elle qui l’affine et le plante aux profondeurs du coeur, et préparez-vous à accepter sans lâcheté toute la douleur de l'amour, Elle l'accompagne sournoisement et quand elle se montre, il faut lui faîre face, et ne désirer ni se tuer, ni tuer l'amour dans son coeur. Ce serait y tuer la vie de l'âme et c'est un suicide aussi!

Le Bon Dieu passe

La soirée très douce est éclairée par les éioiles ct un fin croissant de lune: je regarde les nuages courir sur le ciel, voiler les lumières puis les découvrir: je n’entends que le vent dont la plainte est basse et continue comme un grand chagrin de femme qui pleure... mais, du fond de la vallée, un son bien connu s'élève et monte, de plus en plus distinct, dans le grand silence de la campigne.

Mon coeur se serre! Le Bon Dieu va passer et la petite clochette l'annonce.

Quand le Bon Dieu passe si tard, c’est qu'un pauvre mourant l'appelle et l'attend avant le grand Départ, le Départ qui jette les

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hommes dans l'inconnu, et dont nous vons peur, comme Îles petits enfants ont peur du noir!

La clochette s'agite et les sons se rapprochent, comme s'ils couraient un peu halelants: des maisons closes, les gens sortent et se crient: “Est-ce le vieux Michel?" “Peutetre la petite Mélanie?”

Ils se prosternent pendant que la vouure passe rapidement, emportant le Bon Dieu, le curé, et la lanterne qui dessine sur le chemin blanc des zigzags fantastiques.

On les entend encore quelques secondes, puis plus rien que notre angoisse, à nous qui restons, pendant que l’autre, là-bas, s’en va!

C'est le silence encore, mais un silence profond, solennel, peuplé de questions engoissantes qui ne reçoivent pas de réponses.

La vie passe rapidement, et nous amère chacun notre tour, chacun à notre heure, devant le pont redoutable jeté entre les deux mondes, et qu'il faut traverser tout seul, ne sentant plus les mains amies nous encourager, ni les coeurs aimants battre avec les nôtres.

Moi, pauvre ignorante, je ne sais rien du mystère de la mort, mais les savants et les philosophes n'en savent pas davantage. Depuis des siècles, les hommes ont voulu savoir ce que deviennent leurs morts et comment ils les reverront, mais Dieu garde ses secrets pendant que les chercheurs font des

78 LETTRES DE FADETTE suppositions, et personne n'a jamais su ce qui se passe de l’autre côté du pont mystérieux!

Une pensée tout de méme devrait tout adoucir: c'est que Dieu ne nous demande pas de comprendre, mais tout simplement de l'aimer et de croire qu'il nous aime. Peut-être un soir comme aujourd'hui, dans la nuit lumineuse et pure, la clochette d'argent tintera et nous préviendra, de loin, que le Bon Dieu vient à nous, pour nous accompagner et nous aider à passer le grand pont. Ïl sera avec nous quand toutes les affections humaines ne pourront rien pour nous, et nous trouverons peut-être que ce n’est pas si dur de mourir? Qui sait?

Inquiétude

Depuis une grande heure j'attends... Mes yeux sont fixés sur la nappe d’eau tranquille où se mirent les fines branches de saule; au-dessus, le ciel très pur, très vaste, enveloppe la rive et l’eau d’une lumière bleue, tendre comme une caresse... et j'attends quoi? Des idées, mes amis, tout au moins une idée à mettre dans cette lettre qui serait tout simplement exquise si elle pouvait réfléter la douceur des choses qui m’environnent.

Et pourtant, je ne suis ni calme, ni joyeuse; mes pensées vivent et bruissent autour de moi

en vol d'insectes agités; si j'essaie de les saisir elles m'échappent... et au bout de mon crayon qui tente de les fixer, je ne trouve qu'un désappointement.

Hélas, c'est à cela qu'aboutissent tant de nos désirs, tant de nos efforts, qu'à n’en regarder que leur résultat visible, on se découragerait d'agir et de travailler sans relâche.

Mes amis, tous nous les connaissons, ces jours tristes, où il nous semble que notre dépense d'énergie, d'amour et d'activité s’en va à l’insuccès, à la lente et inévitable destruction de tout. Mais ce n’est pas vrai, et cette tentation de tristesse découragée est dangereuse, et doit être repoussée. Nous devons nous forcer à croire que le désappointement n'est pas la fin de l'effort, il est l'obstacle qui retarde mais qui ne doit pas nous arrêter.

Arrêter, c'est lâche... c'est se coucher à mi-côte, dans la poussière du chemin; c'est non seulement refuser d'avancer, mais encombrer la route de ceux qui montent en mème temps que nous. Non, notre courage, c'est notre trésor précieux: tenons-le ferme quand tout va mal et que notre âme s’amollit: la bourrasque passera: il s’agit de ne pas s'avouer vaincus, de recréer l'espoir qui s’éteint, de ne pas cesser d'agir et de nous intéresser à tout, de vivre absolument comme si tout était bien; et, sans révolte, sans faiblesse, d'attendre doucement que les choses s'arrangent... car elles finissent toujours

par s'arranger, si nous n'y mettons obstacle par nos propres impatiences et l’'amertume qui nous rend incapables de profiter des éclaircies dans notre ciel.

Je ne connais rien de plus efficace pour nous faire honte de nos lâchetés que de regarder les plus malheureux que nous. Songez qu'il existe de pauvres êtres qui n'ont ni foi, ni amour! Ils souffrent comme les bêtes, sans savoir pourquoi; ils vivent en haïssant la vie et leurs semblables; ils meurent en désespérés, sans savoir où il vont...

Ceux-là sont à plaindre qui ont l’âme vide de Dieu et de tendresse humaine, et nous qui ne leur ressemblons pas, n'avons pas le drait de nous laisser abattre par le découragemenit.

Qu'y a-t-il de plus admirable que le courage ferme, patient et doux que rien ne déracine? Il habite les âmes grandes et quand je le rencontre, je m'incline: il est fait de tant de vertus!

La ‘‘Croche'”

J'ai une nouvelle amie, une pauvre fille boiteuse, difforme, qu’on appelle “la Croche” au village, sans soupçonner qu’elle a une âme d'une beauté exquise qu’elle cache sous des dehors froids et un peu fiers qui tiennent à distance les pitiés maladroites.

Son histoire est simple, navrante comme

LETTRES DE FADETTi 81 tout ce qui est humain, lumineusement belle comme tout ce que touche le divin. Je l'ai entendue bribe à bribe, j'en ai vu passer l’anwoisse dans les yeux sombres et ardents, j'en ai conservé la douceur surhumaine, et pour vous qui souffrez, et pour vous qui ne pensez pas à ceux qui souffrent je veux l'écrire très simplement comme elle me fut confiée.

On l'a toujours appelée “la Croche”, et elle n'a jamais entendu sans tressaillir le sobriquet crucl. Elle à commencé à avoir peur des autres à l’âge où les petits ne soupçonnent pas la méchanceté: les enfants se moquaient d'elle, les grandes personnes discutaient brutalement son infirmité devant elle; «{ sa pauvre petite âme délicate apprit à souffrir avant même de connaître la signification des mots tristes. Elle chercha donc la solitude, les endroits où personne ne pouvait la voir ou l'entendre. Quand elle eut appris à lire, elle lut tout ce qui lui tombait sous les yeux, sans choix, sans discernement, avec une ardeur qui augmenta avec les années: là seulement, dans les livres, elle oubliait sa misère et elle sortait de la vie qui lui semblait si monotone et si dure. Elle affina ainsi son esprit, exagéra une sensibilité déjà un peu maladive, se donna, malgré le décousu et l'inopportunté de ces lectures, une personnalité et une culture qui, pendant de longues années, ne firent qu'augmenter sa souffrance morale,

Celle-ci grandissait avec les années et lui

82 LETTRES DE FADETTE fit traverser, vers la vingtaine, une crise de révolte dont le récit me fit pleurer.

Souffrante et aigrie, ne rencontrant que l'indifférence, sentant profondément l'injustice qui l'isolait même dans sa famille, où ses soeurs avaient “honte d'elle”, et où régnait une belle-mère dont l'autorité était dépourvue de douceur et d’affection, celle en vint à accuser Dieu de cruauté, et tous les soirs, “quand il n'y avait personne à l’église pour me voir pleurer, j'allais lui crier ma souffrance et la lui reprocher. Que lui avais-je faits pour mériter une vie nue et vide, sans beauté, sans jeunesse, sans tendresse, sans intérêt d'aucune sorte? Pourquoi moi plutôt que mes voisines? Et il faudrait vivre ainsi toujours, sans changement en moi et utour de moi! Je serais toujours “la crohe”, et les autres seules seraient belles, imées, heureuses? Et on dit que vous êtes . bon Dieu? Vous ne l’êtes pas pour moi!” Tous les soirs, dans l’église déserte lu plainte de l'infirme montait désolée et rien ne lui répondait que le pas lourd du bedeau qui préparait l'autel pour la messe matinale... et quand les pas se rapprochaient, elle savait qu'il venait fermer l’église, et l'âme lourde, elle s’en allait, en boitant, vers la maison où les rires et les jeux des réunions jeunes la faisaient se réfugier dans sa chambre, et jamais personne n'était venu lui dire bonsoir.

Les mois passaient, et les années, et aucune

LETTRES DE FADETTE ss

douceur n'arrivait à cette âme farouche et révoltée qui se défiait des sympathies humaines et refusait de chercher la sympathie divine.

Une après-midi de printemps ou le bonheur était dans l'air... pour les autres, la jeune fille vint, après vèpres, s'écraser dans l’église, lasse à mourir! Non de la lassitude physique qui lui était familière, mais d'une affreuse désespérance qui la faisait crier d'angoisse.

Elle regardait en avant d'elle... c'était toujours le même isolement, les mêmes humiliations, la mème vie végétative qui l’étouffait: en arrière, chaque souvenir qu’elle évoquait était une blessure qui saignait à y toucher... celle aurait voulu ne plus se souvenir, ne plus penser, s'enfoncer dans le néant...

ne plus vivre!... Et voilà qu'une tentation monta des profondeurs obscures de son âme, se fit insidieuse et douce, lui présenta la mort comme un repos... ce serait facile... dans le lac profond... on ne douterait jamais de la réalité d'un accident... Personne n'avait besoin d'elle... et Dieu sait si elle n'avait pas besoin de la vie, elle!... La mort ne lui faisait pas peur... bien moins que la vie!

Et l'âme troublée, frémissante, elle se laissait griser, aveugler par la tentation qui la soulevait.

Soudain un coup puissant de la cloche remplit l'église d'un frisson solennel, puis un second, un troisième, et les tintements se suc-

84 LETTRES DE FADETTE cédèrent, se répondirent, devinrent le carillon joyeux des baptèmes.—Une pensée amère vint la distraire de l’obsession de la mort désirée: —"“Encore un pauvre petit être qui vient souffrir sans savoir pourquoi et que le prètre vient de bénir!”—Bénir! Le mot très doux lui suggère un Dieu penché sur le monde, le bénissant, le protégeant, l'aimant: elle tressaillit... et l'aimant, elle, la pauvre crache?

Et lu cloche continuant à chanter, peu à peu enveloppait, caressante, l'âme douloureuse, et lui disait des choses merveilleuses: “qu'on n'a pas besoin de savoir pourquoi on souffre, qu'il suffit d'accepter doucement ce que Dieu veut: et qu'il nous aime, cela il n'en faut jamais douter! Puisque nos âmes Lui ont été données dans le baptème, qu'il les a acceptées, qu'elles sont bien à Lui, il n’est pas possible qu'il nous abandonne, indifférent à la douleur qui nous fait mal: 1 voit plus loin que nous, plus haut et mieux aussi. Si au lieu de L'accuser de dureté nous nous jetions comme des petits enfants dans Sa tendresse, nous serions consolés, nous serions aimés...

infiniment...

Les cloches se taisent et l'infirme écoute encore les secrets ineffables que lui murmure lu voix: elle commence à entrevoir que, de sa souffrance, peut naitre de la sérénité pour elle, du bien pour les autres; elle va comprendre qu'il est possible qu’elle devienne heureuse du sacrifice volontaire et accep-

té de la beauté ct de la jeunesse ensoleillées qui Jui sont refusées... “En voyant la profondeur de ma détresse, conclut-elle, le bon Dieu n'a pas voulu que le démon profitât de ma faiblesse: il s'est approché de moi, Il m'a parlé Lui-mème, et ma vie est transformée, éclairée par en dedans, surveillée vt gardée par la Bonté et l'Amour en qui je crois.

“Je suis encore “ln Croche”, mais une croche douce et patiente qui sait qu'au ciel elle sera belle, et qu'ici il n'est pas nécessaire d'être belle pour être aimée de Dieu plus que celles qui sont droites et jolies. Je sais beaucoup de choses qu'il m'a dites... et j'ailends tout ce qu'il me promet”,

Incomprises

Elles sont légion les femmes qui se disent “incomprises” de leur mari, et qui ont tellement compliqué le bonheur qu'elles l'ont rendu impossible à elles-mêmes et aux autres. Je ne nie pas qu'un certain nombre d'entre elles n'aient pas eu de chance, mais quelques-unes ont fait absolument tout ce qu'il fallait pour manquer le bonheur. Et c'est à leur sujet que me revient souvent à l'esprit certain petit conte d'Emile Gebhart qui remet au point leurs erreurs. Cela s’appelle: “Comment un troubadour devint moine”, et c'est l'histoire de la petite Viola, “La

petite Viola ne pouvait se résigner à aimer d'amour son mari, le baron Thierri, sire de Bouxières. (Cette misère était, paraît-il, fréquente au treizième siècle. Viola était toute mignonne, vive comme une hirondelle, rieuse et songeuse: on l’appela Viola à cause de ses veux couleur d'améthyste claire. Lui, le baron, an géant, toujours dans sa ferraille, cuirassé, casqué, aimait vivement Viola.

Mais il aimait aussi les grands coups d'épée, les aventures armées sur les bords de la Moselle, soit contre l'évèque de Toul, soit contre l'évêque de Metz, oncle et tuteur de sa femme.

S'il bataillait sur les terres des évèques, «était, disait-il, pour s'entrainer à la croisade, où son grand-père, son père et ses frères avaient laissé leurs os.

Ce qui divisait le plus les époux, c'était la littérature. Thierri était ignorant comme une carpe. Viola avait lu tous les romans de la Table-Ronde”.

Je ne puis continuer à citer, ce serait trop long: vous y perdrez le ton délicieux que l'auteur emploie à conter et cette joie ironie qui n'égratigne qu'à fleur de peau, mais vous attraperez la morale, et c'est ce qui importe à Fadette quand elle se mèle d'en faire!

Ecoutez donc ce qui arriva à ce ménage mal assorti. Viola n'avait pas de plus grand plaisir que d'écouter un troubadour qui lui racontait et lui chantait toutes les aventures d'amour im:ginables.

Un jour, le mari partit pour les Croisades ct il emmena Claudins, le troubadour en question, et après quelque temps, Viola apprit que son mari était prisonnier, “Elle s'en fut sur une nef le chercher, Elle rencontra le vaisseau qui lui rumenait Thierri. Ils revinrent donc ensemble et Claudins avec eux, cils furent ussuillis par des pirates”.

Le baron se battit comme un lion, tua les pirates et sauva sa femme, tandis que le beau Claudins grimpait comme un chat au sommet d'un mât pour être à l'abri des coups. Ce jour-là Viola put juger le troubadour et aussi son mari!

Car les maris si culomniés gagnent quelquefois à ètre appréciés dans des circonstances où les troubadours font triste figure.

Et de nos jours comme au moysn-âge, la littérature, où plutét le roman, divise nombre de ménages qui s'entendraient à merveille, si, au lieu de vivre parmi les chiméres, la femme s'occupait tout simplement à élever beaucoup de petits enfants.

Rien de tel pour sortir une femme des rangs des “Incomprises" et la faire rentrer dans l'armée des “Comprises” et qui comprennent la vie, leurs devoirs, et leur mari par-dessus le marché.

A propos des familles nombreuses, j'ai entendu une amusante boutade de femme: on citait la phrase d'une Française dont le fils était à la guerre et qui regrettait de n'avoir pas trois ou quatre fils à donner à la Fran-

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