‹ Lettres de Fadette [microforme] (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · I (LS · texte numérisé non relu

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ce:—“Elle aurait dû y penser d'avance. Des fils, ça ne se fait pas sur commande, à l'heure de la guerre!”

De grâce, chères lectrices, n'allez pas tirer des conclusions extrêmes de ce qui précède, et comprendre qu’il ne faut pas lire de romans ou qu'il faut avoir douze enfants en treize ans!

Méditation

De vivre à la campagne un peu seule, et plus en communion avec les choses qu'avec les gens, me rend attentive et peutètre naïvement crédule. Je m’habitue à écouter le silence et je cherche à pénétrer son mystère... puis à tant écouter, je distingue partout des voix, et je trouve un sens à tous les mouvements. Il y en a tant de voix! Voix qui chuchotent dans les herbes hautes courbées par la brise, et voix qui chantent dans les hautes branches des arbres; voix qui rient dans les vagues coiffées d’écume qui se poursuivent et viennent s’abattre sur les pierres de la grève, et voix qui soupirent dans les vieux pins toujours verts. Et les nuages ont une physionomie si expressive que je comprends ce qu’ils ont à dire, et les fleurs et la lumière et l’ombre me racontent aussi leurs secrets, et leurs

secrets ressemblent si étonnamment aux

miens, que j'ai enfin découvert qu'ils me redisent mes propres confidences!

Et ce qui fait le charme de ces entretiens merveilleux, c'est la mémoire de la nature qui cinmagasine mes secrets depuis si Jongletips, qui ramène mes confidences de si loin, qu'elles me semblent d’abord des étrangères que j'accueille avec réserve, puis, peu à peu, je les reconnais et je revis ainsi des heures d'autrefois, charmantes, douces et oubliées.

De revoir le passé me rend bonne parce que cela me rend plus vivante et plus heureuse. Dans la clarté fraîche et lumineuse des bois de mai, il me semble que je me baigne dans la force et la pureté. Croire à la laideur paraît impossible dans toute cette beauté, et je me dis qu'il y a plus d’ignorants que de vicieux, plus d’inconscients que de méchants, et que si tous ceux qui errent étaient plus aimés, ils seraient meilleurs.

On m'a souvent dit que j'avais le grand tort de croire au bien trop facilement et que j'étais désarmée ainsi devant le mal?

C'est possible, mais si c’est un défaut, il n'est pas “laid” et il ne nuit qu’à moi.

Car mon défaut, en somme, consiste à deviner sous les actions vilaines, des motifs, qui, en les expliquant, excusent un peu celui qui les a commises, et à trouver si à plaindre les méchants, qu’à force d'en avoir pitié, je les aime un peu.

Savez-vous ce qui arrive quand on témoi-

90 LETTRES DE FADETTE g#ne de la bienveillance, et qu'on parait croire à la valeur morale d'un individu que tout le monde méprise?

Ceci,—et je l'ai vu: que le pauvre homme s'efforce de mériter la confiance dont vous lhonorez. Relever un homme dans sa propre estime,—et vous le faites en paraissant l'estimer,—c'est un moyen puissant de le relever en réalité. Et par contre, croire en la méchanceté de quelqu'un, lui laisser voir que vous y croyez, c'est le rendre en général plus méchant qu’il ne l’est.

Il faut bien réfléchir à cette vérité en élevant les enfants. Que de belles petites âmes ont été gâtées par les maladroits sévères et soupçonneux qui leur ont suggéré le mal qu'ils prétendaient corriger et qui n'existait pas encore!

C'est ce que Guyau a voulu dire quand il proposait aux éducateurs cette règle importante: “Autant il est utile de rendre conscients d'eux-mêmes les bons, autant il est dangereux de rendre conscients les mauvais lorsqu'ils ne le sont pas encore”.

Le phénomène

Il est arrivé un phénomène au village!

Vieux et jeunes sont aux aguets pour suivre ses évolutions et il est agité le phénomène!

Vous n’en douterez pas quand je vous aurai

dit que c'est une jeune citadine “dernier cri” dont les jupes molles et étroites se moulent sur les formes rebondies, au grand scandale de notre honnête population à qui elle a procuré bien d'autres surprises! Je pense que la plus horrifiée est l’hôtesse de la jeune fille, sa tante, une bonne dame antique et dévote, qui n'ose plus regarder ses voisines de crainte d'apprendre quelque nouvelle incartade de son extravagante nièce.

Cette jeune fille est de l'espèce des flirts vulgaires qui font de l’oeil à tous les hommes, et nos hommes sont en ébullition! Jusqu’à notre vieux notaire qui a arboré un noeud de cravate flamboyant, qui ren'fle le vent, tète haute et allure conquérante, dès qu'il voit venir de loin la pimpante jouvencelle qui lui lance des oeillades meurtrières. Madame... Notaire a l'humeur sombre, et ses critiques à l’adresse du petit démon ne sont pas frappées du sceau de la charité chrétienne!

Nos écoliers en vacances n’ont jamais été à pareille fête! Chacun d’eux a trouvé en lui un petit poète, et la maîtresse de poste, par qui passent les “billets doux”, est devenue mélancolique depuis que tant d'amour lui glisse entre les doigts sans qu’elle puisse en retenir une parcelle. Et les potins vont leur train, les histoires sont brodées et surbrodées, et la pauvre petite folle est devenue un personnage, le personnage!

Ses toilettes, sa démarche, l’argot qu’elle

emploie, ses coquetteries, sa vulgarité tapageuse, tout devient le sujet de discours vertueux, de leçons de morale et de protestations indignées...

Le personnage ne vaut pourtant pas la peine qu'on y attache tant d'importance!

Vous reconnaissez le type: c'est la petite écervelée, déhanchée, décolletée, déchainée qui encombre nos boulevards: elle n’est ni bien méchante, ni bien dangereuse: elle e:° mal élevée, vulgaire, bruyante; pour nos bonnes gens, elle incarne le monde et le mal.

Elle ignore probablement qu’elle scandalise notre population et attire la pitié des gens sensés. Elle se croit un modèle d'élégance quand elle n’est qu’un échantillon de juvénile inconvenance. Pour elle, flirter est un jeu comme le tennis: elle n’a jamais cru possible de passer devant un groupe d'hommes sans leur faire de l'oeil, Que n'entend-elle les réflexions qui la suivent!

Je regrette de dire que si ce type est unique à X.,, il se rencontre fréquemment dans les campagnes à la mode, et qu’il appartient plus souvent qu'on ne le croit à ce qu’on dénomme la “Bonne Société”. Je me demande si l’intérêt de la dite Bonne Société ne serait pas de faire visage de bois à ces petites folles qui sont en train de devenir des femmes légères ...et pires!

Je ne saurais trop mettre les jeunes gens en garde contre ces flirts et toutes les flirts, qu'elles soient distinguées ou vulgaires. Tou-

LETTRES DE FADEITE 93 tes perdent à ce jeu lu fraicheur de leur esprit, et le velouté de leur coeur... comme les papillons dont ln poudre d'or reste aux doigts de c°'x qui les touchent.

Les flirts me diront que leur coeur reste libre et qu'elles s'amusent innocemment, J'en doute beaucoup, j'ai vu trop d'hommes se prendre à leur yluaux... et il est rare qu'à jouer dans le feu on ne se rotisse pas un peu.

L'art de s’accorder

Faites le tour du monde, et partout vous entendrez les femmes dire que la présence d'un homme à la maison yÿ complique et y augmente le travail étrangement : qu'il dis- Paraisse une semaine, c’est un repos, un congc: il semble qu'il n’y ait plus rien à faire! Toutes ces remarques se résumeraient dans celle-ci: Qu'il est assez difficile de vivre paisiblement avec les hommes: ils sont exigeants, égoïstes, si préoccupés de leurs affaires qu'ils n’ont aucune notion de ce qu'ils demandent aux femmes de temps et d'attention.

Voilà ce que presque toutes les femmes disent: se demandent-elles parfois, si c’est loujours bien facile de vivre avec elles?

Voilà deux grosses questions qui n’en font qu'une et sur laquelle quelques réflexions ietteraient peut-être un peu de lumière.

Dans la lutte pour la vie, l'homme est habitué à chercher inlassablement son propre intérèt et à batailler pour faire triompher son opinio. , cela le prépare mal à déguiser ses impressions et à réprimer ses exigences chez lui où il se sent le maitre.

Aussi, la vie avec lui ne peut être facile, que si sa maison lui plait, et s'il approuve ee qu'on fait pour lui, depuis le diner qu'on lui sert jusqu'aux sourires qu’on lui dispense.

Ce qui revient à dire, me crient les femmes indignées, qu'il ne sera aimable et facile que si nous sommes parfaites! A peu de choses près, c'est cela! Et je ne vois là rien d'impossible à atteindre, car la perfection dont il s’agit n’est pas la vertu transcendante réservée aux saints, mais l'exercice de la bonté et de la finesse féminines dont tant de femmes ont des trésors en réserve. L'homme raisonnable ne demande, en somme, que d’avoir la paix chez lui, de ne pas dépenser plus qu'il ne gagne et de jouir matériellement de l'argent qu'il confie à sa femme pour les dépenses familiales.

Les femmes sont-elles bien préparées à rencontrer ces trois demandes si justes? Si clles le sont, la vie devient facile et roule doucement. Si elles ne le sont pas, il est possible que deux bonheurs soient brisés avant que l'accord se soit fait.

Quand lentends parler d'un couple heu-

reux, je sais qu'il y a de fortes et de bonnes qualités chez l'un et chez l’autre,

Les belles choses de ce monde ne s'obtiennent pas sans effort: vivre en paix et heueux avec un autre, c'est très beau: ne nous étonnons pas si c’est un peu difficile! I y faut l'effort patient, le sacrifice de soi, la réflexion, la volonté constante d'être agréable à l’autre, Quelques êtres ont ce “don”, mais comme pour le génie, ce sont des êtres exceptionnels. En général i] faut apprendre l'art de vivre bien avec les autres; on y arrive après l'avoir gagné, mais n'oublions pas que le résultat en vaut la peine puisque c'est notre bonheur qui s'assure avec celui de l'autre.

Je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, en vous disant que pour s'entendre et vivre heureusement ensemble, il ne suffit pas de s’aimer, il faut se comprendre.

Comprendre un être humain, pénétrer le mystère de cette âme qui ne se connaît peutûtre pas elle-même, n'allez pas croire que c'est tout simple! Nous sommes aussi maladroits à nous exprimer qu'a deviner les autres! Nous sommes à la merci du hasard, de nos nerfs, de nos intentions secrètes, et il est si rare que nous nous sentions assez en confiance pour parler en toute sincérité, qu’il n'est pas étonnant, étant donnée notre légèreté, que nous jugions inexactement et injustement ceux avec qui nous vivons. Dans ce cas, plus d'entente possible.

y6 LETTRES DE FADETTE

A tous les malentendus, il n'y « qu'un remède: essayer de se comprendre, sans parti-pris, sans préjugés, sans arrière-pensée, mais honnètement et loyalement.

Fin du Jour

Dans le vieux jardin paisible et parfumé, après une journée bien remplie, j'aime à me réfugier dans un coin charmant où deux gros pommiers s'étendent en dôme de verdure audessus des bons vieux fauteuils rustiques si accueillants pour mes amis.

Ils y viennent souvent, et nous causons de tout ou nous nous taisons, avec Île sentiment, qu'à parler ou à nous taire, nous nous comprenons bien.

Là nous arrivent les murmures des petites vagues agitées et ceux de la brise, des bruits d'ailes accompagnent les énormes contrebasses des “waworons”, et si la lune vient se mirer dans le lac, c'est une féérie!

Ce sont les bonnes heures, ces heures de fin de jour, et malgré les déclamations pessimistes à la mode, il m'arrive rarement de trouver que ma journée ne valait pas la peine d'être vécue.

Ma vie est pourtant bien simple et je ne fais jamais rien autre que de la voir dérouler chaque jour son simple programme de petiis devoirs immédiats qui s'imposent à 4 bonne volonté.

Et les devoirs s'enchainent les uns aux autres avec une régularité un peu monotone qu'anime, heureusement, le grand flambeau intérieur qui fait voir plus haut et plus loin que les menues besognes journalières...

En elles-mêmes elles sont insignifiantes, mais elles tirent leur importance de re qui les détermine, et quand c'est l'affection et le besoin de faire avec notre activité du bonheur et du bien-être pour ceux que nous aimons, chaque petite tâche devient une oeuvre grande ct absorbante, qui remplit si bien notre vie, qu'il n'y a plus place pour l'ennui et la lassitude morale.

C'est dans la douceur des soirées silencieuses et éclairées par les étoiles, qu'on s'é-

tonne parfois de la stabilité des choses et de l'inconstance des coeurs humains!

Hier nous causions de séparation à l'amiable d’un jeune ménage, de leurs brouilles et de leurs rancunes irréductibles, et je me disais que ces adversaires d'aujourd'hui furent des äimoureux, qu'ils s'aimèrent beaucoup dans la solitude étoilée qu'ils recherchaient pour mieux se le dire.

Peu d’années ont suffi pour les aïigrir et les animer l'un contre l’autre, et sous les mêmes étoiles ils font des projets pour ne plus vivre ensemble jamais! C’est que trop d'êtres s'aiment à fleur de coeur:

ils ont des affections-champignon, tout en surfaces et dont les racines sont des fils.

Donnez-moi des âmes profondes, où l'ami.

lié croit en s'enfonçant avec les années, et dont les racines atteignent le fond même de l'être, si bien, que rien ne la détruit: la né- #ligence, les séparations, les abandons font pleurer peut-être, mais ces larmes elles-mémes alimentent l'affection qui vit quand mème,

Ces fidèles partiront pour l'autre monde avec leurs amis dans leur coeur: ils y sont installés pour l'éternité.

Après un voyage

Hélas! 11 à fallu redescendre des hauteurs, remettre le collier, et recommencer à tourner dans le petit cercle de la petite vie de mon petit village charmant et que j'adorais autrefois, mais cette année, il a été envahi par les “gens de la ville” qui, au lieu de se plier aux habitudes rustiques, implantent chez les campagnards leurs moeurs citadines. C'est une épreuve, allez!

On voit sur la grand'rue des toilettes mirobolantes, jupes extra-collantes et décolletés exagérés; on rencontre des joueurs de tennis qui décapitent à coup de raquettes les petites fleurs curieuses qui essaient de regarder par-dessus le trottoir; les jeunes gens et les jeunes filles se sifflent pour s'appeler d’un coin à l'autre, et rient bruyamment des

LETTRES DE FADETTF 9e

mn ot te

airs scandalisés et dignes des bonnes dames bien élevées qui les prennent pour des acteurs tout au moins!

Le bon curé est tout effarouché et nous a recommandé, au prône, de ne pas imiter les gens qui n'ont rien à faire et qui devraient bien profiter de leurs loisirs pour enseigner le savoir-vivre à leurs enfants...

Enfin, tout vu cañin-caha, et pour comble, voilà la “société” du villoge prise de la maladie des “thés”!

I y en u tous les jours, même le dimanche, el pas moyen de s'en sauver, Si on en a accepté un, on est flambée, tous les autres y passent. Voilà comment je me irouvais, hier, chez Madame X. Dix autres victimes partageaient les gâteaux et l'embétement. A dix, nous aurions pu nous distraire en causant intelligemment! On s'est contenté de parlotter sur les chapeaux: ceux de l'hiver dernier, ceux de l'hiver prochain! Oui, deux heures durant, j'avais envie de trépigner!

Quand j'ai pu me sauver, j'ai couru chez la bonne-fecmme Novelle... une vieille protégée que je vais voir souvent, car elle est paralytique et passe ses journées seule, sa fille étant en service, quelques heures par jour, chez “du monde de la ville”. Quand j'entre, elle égrène toujours entre ses longs doigts secs un vieux chapelet de bois qui ne la quitte pas. Elle sourit en m'apercevant, baise la petite croix et roule le chapelet autour de son poignet. Elle a une figure paisihle.

LETTRES DE FADETTE elle ne se plaint jamais et me prend en pitié, moi, quand je viens au soleil!

—Vous devez vous ennuyer, pauvre madame Novell:, toujours seule, sans autre chose à faire que de dire votre chapelet? —Primo, ça m'ennuie pas de dire mon chapelet, pi, faut pas crère que j'suis si seule que ça!

—J'ouvre des yeux curieux. —Ecoutez, c’est un secret, mais vous êtes bonne pour moë et j'vas vous le dire. J'ai perdu, dans le temps, un beau petit gas de quatre ans. Vous n'avez jamais vu de si beau et de si fin..

et la preuve, c’est que depuis que je peux pu grouiller, y vient, là, tous les jours, su l’pied du litte, et y m’raconte ben €@:s5 nouvelles et des histoëres du paradis: comme y est ben, comme c’est beau, qu’y m'attendra à la porte pour me mener au père Eternel, pi qu'y me recommandera comme ane bonne mère...

Non, j'm’ennuie jamais!—Et ses pauvres yeux éteints souriaient.

Cela m’a reposée des chapeaux, des toquets et des toquées.

La guerre

La terrible nouvelle nous attriste tous. La guerre est déclarée, et là-bas, “chez nous”, en France, on a commencé à se battre. Je ne saurais vous parler d’autre chose, nous

ie RE comm nantes ne ner

sommes ct nous serons obsédés par cette idée qui nous poursuivra partout.

Comme, aux heures tristes, nous nous sentons bien f‘ançais, et dans notre amour pour la France et dans notre haine pour la déloyale Allemagne qui a voulu que son attaque soit un geste de traître!

Ici nous nous inquièterons et nous prierons, C’est hélas! tout ce que nous pouvons faire: pendant que des milliers de Français partiront avec l’armée pour organiser les secours ct se dévouer pour leur patrie.

Il y aura là des femmes et des jeunes filles, non pas en régiments d'amazones, mais en légion d'anges de dévouement.

On ne peut s'empêcher de comparer l'élan magnifique des dames françaises de la Croix- Rouge aux extravagances des suffragettes anglaises, et on se demande si celles qui revendiquent le seul droit de soigner les blessés et d’ensevelir les morts, appartiennent à la même espèce humaine que celles qui ne songent qu’à détruire et à tuer pour établir leurs prétendus droits. Ces dames de la Croix-Rouge qui, si nombreuses, s'offrent à servir la France, appartiennent réellement à l'armée: elles sont entrainées par une discipline sévère, une science réelle d'infirmière, une habitude de “servir”, dans le sens noble du mot, qui vont les rendre des collaboratrices puissantes dans l’oeuvre de sauvetage nécessité par les horreurs de la guerre.

La dame de la Croix-Rouge est “embriga-

Lrat

ee ne me

dée et en service commandé”. En même temps que les soldats, elle reçoit un ordre lui assignant tel ou tel service dans un endroit plus ou moins éloigné, et elle a vingtquatre heures pour s’y rendre.

Je ne puis proposer à l’admiration féminine rien de plus beau ni de plus touchant que cette levée en masse de femmes fran- Çaises prises dans les rangs des classes nobles ou bourgeoises, mais nécessairement instruites; elles réalisent dans sa perfec.

tion le role patriotique de la femme: un rôle de bonté et d’abnégation où elles prodiguent leur courage, leur force, leur habileté, leur âme tout entière.

Leurs pères, leurs maris, leurs fils, leurs frères se battront avec toute la bravoure traditionnelle, et elles suivront, fortes et sublimes, traquant la mort, recueillant la vie et la conservant partout où elle git encore après le courage. Saluons-les, nos chères soeurs françaises, elles nous donnent une leçon admirable: sachons la comprendre en apprenant à n’ètre jamais des écrasées mais des généreuses et des vaillantes.

La ‘‘petite âme”’

Un proverbe lombard dit : “La femme « sept âmes et une petite âme”. Est-ce dans cette petite âme oubliée et dédaignée que

les suffragette: ont enfin trouvé l’'étincelle qui leur inspire la déclaration qu'elles viennent de faire au roi d'Angleterre?

Elles renoncent à leurs luttes et à leurs revendications, parce que leur “petite âme” s'est émae de compassion pour les familles des braves soldats en guerre. I faut dire que, préalablement, le roi leur avait accordé Un pardon général;—la reine Marie a dû lui suggérer Çal—les suffragettes ont répondu à la générosité par la générosité, et je leur dois réparation d'honneur, moi qui les ai honnies la semaine dernière. Comme elles vont se sentir heureuses de redevenir bonnes et de redevenir de vraies femmes! De celles qui préchent l'amour par la bonté, de celles qui répandent la lumière de vie et de joie autour d'elles, provoquant chez tous ceux qui les approchent un épanouissement de l’âme.

C'est une impression de femme que je vous dis Jà, mais il me semble que maintenant, nous verrons l'Angleterre plus lumineuse et plus attirante... l'ombre mauvaise des femmes révoltées et haineuses est disparue, et l'Angleterre à donné la main à la France!

Dans notre pays on respire mieux, la bienveillance générale dilate les coeurs, et si la guerre nous attriste, elle a cependant fait sortir des âmes humaines tant de beauté, que chacun individuellement en devient meilleur.

—Je viens de lire que la fabrique d'armes de Herstal, un des faubourgs de Liège, a été attaquée par les Allemands cherchant à s’en

em; rer, et défendue par les ouvrières qui parvinrent à repousser l'ennemi.

Tous les ouvriers en état de se battre étaient partis pour la défense de Liège: il ne restait à la fabrique que des femmes et quelques vieillards.

Elles s’armèrent de fusils et de pistolets, et deux fois, repoussèrent les soldats allemands en tirant sur eux. Les munitions venant à manquer, elles s’organisèrent pour verser de l’eau bouillante sur les assaillants qui abandonnèrent la partie, perdant 200 hommes, morts ou blessés. Dans la “petite âme” de ces ouvrières se réveilla, devant le danger, ce courage qu’elles ne soupçonnaient pas elles-mêmes peut-être?

Cette “petite âme”, vous le comprenez comme moi, ce sont les réserves mystérieuses de vertus peu pratiquées, mais dont le germe est en nous, héritage d’ancètres, résullat caché d'efforts méritoires, et si, dans le courant ordinaire de la vie, les “sept âmes” diverses, complexes et fantasques de la femme, font et défont les prévisions masculines el souvent les désappointent, dans cette dernière vetite âme, les hommes trouvent au jour et à l'heure où ils en ont besoin, les trésors qui . auvent, les forces qui aident, tou ce qu’ils appellent quand ils n’en peuvent plus et qu'ils se réfugiert dans notre faiblesse pour ne pas désespérer.

Ayons confiance dans cette petite Ame

LETTRES DE FADETTE 105 si bien cachée dans les profondeurs, et ne jugeons pas sévèrement sur des apparences superficielles.

Qui a jamais regretté de croire à la Bonté?

Et ne savez-vous pas que le seul fait d'y croire la crée?

Encore la petite âme

Un calme ravissant m'entoure, rien ne bouge et toutes les ailes semblent repliées:

mouches, abeilles, insectes bourdonnants qui cmplissent l'air des pelouses ensoleillées sont peut-être intimidés par la demi-obscurité du bois touffu où je fuis la chaleur. Seules, les fourmis et les araignées courent sur leurs longues pattes, à travers le dessin mobile qu'esquissent sur le sol brun les taches brillantes de la lumière filtrant à travers le feuillage.

Je les observe, actives et affairées, piquant au plus court pour atteindre leurs fourmilières où leur toiles: inaccessibles au caprice et à la fantaisie, elles ne dévient pas de leur but, et pour un peu, je les envierais!

O mes petites soeurs, nous ne sommes pas aussi sages qu'elles, et nous ne nous défions pas assez du caprice et de la fantaisie, ces ennemis de la pauvre âme humaine toujours en quête d'imprévu, si vite lassée de ce qu’elle possède, si avide de ce qu’elle ne peut

atteindre. Et pendant qu'indécise et molle, elle néglige ce qu'elle doit faire pour rêver à ce qui l'attire, le temps s'en va, mobile comme les nuages, instable comme les flots; il s'en va avec nos jours et nos années, ct toujours dans l'attente vaine, dédaignant ce qui est, l’âme humaine sommeille sans voir que bientôt le temps n'existera plus pour elle...

Voilà à quoi je pense en regardant Zigzaguer les petites bêtes pressées qui ne se doutent pas qu'elles sont mes professeurs de sagesse, comme d’ailleurs le bon silence et l'isolement bénis de Ja forêt.

Quelle délivrance nous éprouvons à dépouiller l'être artificiel que nous devenons si facilement en ville! Fini d'entendre mentir les autres et de mentir soi-même par bienséance, complicité, dédain d'entrer en lutte, lâcheté de dire sa pensée!

Echapper à l’atmosphère de vanité et de médisance où le scandale est le plaisir des conversations, c'est reprendre possession de son âme, de son âme droite et sincère qui laisse arriver à elle la vérité et ose la regarder en face. Regarder en face la vérité de sa vie, qui le pourrait au milieu des grelots, des fanfreluches ct des potins mondains? Et pourtant, quoi de plus nécessaire pour nous sortir de la somnolence où nous berçons notre illusion d’être bons et d’être utiles.

La bonté est essentiellement active, et trop souvent nous sommes satisfaits de ne pas

être méchants. Ah! ne laissons pas dormir la “petite âme” dont je vous parlais l'autre jour, alors que s’agitent nos sept autres âmes qui font mille embarras et lient si bien nos volontés et nos bonnes volontés.

Vous vous souvenez du géant Gulliver, immobilisé par les nains minuscules qui courent sur ses bras, sa poitrine, ses jambes, et sa tête, en l'entourant de liens si fins qu'on les voit à peine, et si solides, que le géant devient prisonnier de ces diablotins.

Nos sept âmes, remplies de forces mauvañses font auprès de nous la même beso- #ne, quand notre “petite âme” rêve au lieu de penser, de vouloir, d'aimer et d'agir. Ce sommeil est le péché des braves et honnêtes gens qui respectent la loi et ne vivent que matéricllement. Ils ne font pas de grandes fautes; ils en font une infinité de petites qu'ils n’effacent jamais, faute de les voir:

elles finissent par former une couche épaisse qui ternit Je cristal de leur âme, empêche toute lumière d'y tomber et tout rayonnement reflexe d'en sortir.

Souvenir

Le soir tombe tôt en septembre, et déjà le riant aspect des montagnes s’est transformé:

elles se profilent menaçantes et noires sur le ciel un peu couvert, et dans le fleuve que

le vent agite. L'incessant balancement des eaux amène sur les flots une clarté intermittente: cucillie par la houle des vagues, cette clarté gagne, par léntes ondées, les futaies légères du bois, puis elle monte et se mêle à Ja houle du feuillage, pour s'accrocher enfin aux murs du couvent posé comme un grand oiseau blanc sur l'extrème pointe qui s'avance en dominant la rive.

J'ai l'impression que ce couvent fut bâti pour la mission expresse de recucillir la tranquillité ct le silence des environs, et de les transformer en paix sereine et profonde pour l'offrir en don aux âmes craintives qui s'y sont réfugiées. La cloche tinte... et à travers les rideaux baissés, des ombres glissent, observant les distances et toutes semblables.

Je m'imagine les voir entrer dans la chapelle où vacillent les lampes du sanctuaire:

des vapeurs d'encens flottent sous la voûte mêlées au parfum des fleurs, et les voix pures et chantantes des Soeurs psalmodient les dernières antiennes et elles terminent dans la prière la journée commencée dans la communion.

Pendant qu'elles prient, un vent froid s’est élevé; il fouette les vagues, secoue les arbres, tourne en sifflant autour des murs, mais tout est bien clos: ni le vent ni le diable ne pénètrent dans l’asile béni où les vierges reposent dans leurs dortoirs blancs.

Je reviens dans la tourmente, vers ma mai-

LETTRES DE FADETYIE 109

son dont les fenêtres éclairées m'apparaissent au haut de Ja côte et me rassurent contre toutes les traitrises du noir. J'aperçois encore le petit couvent ct un souvenir me frappe et s'impose ; celui de l'imposante et splendide abbaye du Mont Saint-Michel qui m'a laissé une impression très profonde: elle révèle une vie étonnante, et elle pourrait illustrer à elle seule l'histoire du Moyen Age. En parcourant ces cryptes d'aspect saisissant, ces salles immenses, Ces galeries du cloitre, ces escaliers interminables, ces couloirs sombres, les cachots, les oubliettes, les chemins de ronde, il est facile d'y faire revivre ces moines-soldats, ces abbés-capitaines, qui, de leur citade!le imprenable, défiaient les éléments et les hommes, n'inclinant leur front altier que devant Dieu dans leur église merveilleuse, en dentelle de pierre, si vaste, si élevée, si gracieuse dans sa magnificence et malgré sa iudité désolée d'aujourd'hui!

Et à côté de ces dures figures, voici une vision de beauté féminine; l'image de Tiphaine de Raguenel, dont les soyeuses robes blanches caressèrent les pierres rudes, s'est levée devant moi pendant que je visitais les chemins de ronde.

Tiphaine de Raguencel était l'épouse de Bertrand du Guesclin, elle s'enfuit de Pontorson où les Anglais voulaient la retenir prisonnière et elle se réfugia au Mont Saint-Michel

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pendant que son mari combattait les Anglais... Je me demandais quel coin mystérieux de ces galeries suspendues eut ses préférences, quand, dans la nuit, elle s'attardait avec le vicil abbé astrologue, à consulter Îles étoiles et à scruter le mouvement des ondes et des astres, pour deviner le sort de celui qu'elle aimait, Elle avait vingt-cinq ans et elle adorait son soldat qui se battait si loin! Fidèle et aimante, elle mêélait l'astrologie à la prière pour mieux le suivre et mieux Île protéger.

Il me semble que lu présence de cette jolie Tiphanie, pure et frèle devait semer une douceur étrange dans ce donjon où tout ne disait que la force et la dureté...

Et voilà comment rêve votre amie Fadette quand, dans la nuit, le vent furieux veut l'emporter comme les feuilles qui tournoient affolées.

Aidons-les !

J'ai marché longtemps dans la campagne sous le joli soleil pâle,... la rivière, soulevée par le vent, courait très vite, et les dernières feuilles, comme des petits oiseaux blessés, v tombaient légèrement et s’en allaient au fil de l'eau.

Longtemps je regardai les feuilles glisser dans l'eau et l'eau glisser sous le pont. Le

tubleau était charmant et le silence apaisant, et cependant, une étrange angoisse en sortait, el des larmes de fond d'âme, de celles qui brülent les paupières, m'empéchaient de voir la beauté parfaite autour de moi,

Comment ne pas penser que ce mème soleil si doux éclaire des champs de ba’aille et des scènes de désolation, et que sur les feuilles mortes de là-bas, au méme parfum sauvage, des morts, par centaines, sont couchés, avec de grands veux ouverts qui regardent L ciel sans le voir!

Dans l'automne de F: ‘*, aussi charmant que le nôtre, les voix . mères emplissent l'espace de leur douleur, pendant qu'agonisent leurs fils dont Île Sang ensanglante le sol!

Et il x a des semaines que dure cette horreur, ct elle continuera des mois encore!

Oppressés par cette angoisse grandissante, il semble que nous soyons immobilisés dans l'attente... l'attente d’une victoire lointaine. l'attente d'une défaite possible... et toujours ils se font tuer, 1à-bas, dans l'automne gris et doux!

Mais perçant la tristesse accablante, une voix claire s'est élevée dans mon âme: elle prie et commande, elle blâme et pardonne, et son accent impérieux et touchant fait cesser les larmes inutiles pour indiquer le devoir qui s'impose à vous, à moi, à nous toutes!

Les Françaises ont donné à ja Patrie tous

ceux qui pouvaient la défendre; les soldats sacrifient leur vie sans hésiter, et nous ici, nous nous contenterions de pleurer? Ce se ruit lâche...

I faut travailler, il faut nous priver afin de donner tout le superflu, il faut étouffer en nous la futilité, l'égoïsme, la vanité, l'ex travagance, afin qu'en nous ne vive que la bonté pitoyable et active. Un grand nom:bre de femmes, parmi nous, ont répondu à l'uppel de la charité, et généreusement, elles donnent et travaillent, Mais toutes n'ont pas compris encore... et il y a tant de misères là-bas, tant de misères ici!

Nous pouvons travailler pour les soldats qui combattent, pour les blessés des ambulances, pour les réfugiés ruinés, pour les bébés qui naitront dans cette tourmente, pour les familles sans chefs, pour les sans-travail, tous nous crient leurs besoins et implorent notre aide.

Ne soyons ni muettes ni inactives; au lieu de pleurer sur tous ces maux, essayons de les soulager.

Non! ne nous immobilisons pas devant l'eau qui court en emportant les feuilles mortes, mais donnons au temps qui passe de bonnes actions à emporter. Prenons nos aiguilies, ouvrons nos bourses et surtout notre coeur à tous les malheureux. Si chacune de nous fait sa part généreusement, notre secours sera efficace.

Jamais. il n'v eut plus belle accasion de

nous Montrer bien femmes, bien Françaises et bonnes Canadiennes.

L'angelus

Dans l'ombre qui s'étend ct enveloppe d'un inéme voile la beauté mourante du ciel et la bouc de ln terre, les Angelus, de tous côtés, se sont mis à sonner.

Messagers de repos, leur voix lente et rythmée à délivré les esclaves du travail: par centuines, hommes et femmes sortent des fabri.

ques, des magasins et des bureaux, et pendant que les sons graves vibrent dans l'air laciul. ils se pressent, frileux, vers la chaleur et la liberté du “Home”,

Aux âmes lasses a ssi, les angélus apportent l'apaisement, une promesse de repos, ct peut-être, le souvenir de jours enfuis où le sommeil paraissait nous voler du bonheur, et où les journées, toujours trop courtes, pussaient trop vite! Hél: $, On apprend parfois très jeunc la bienfaisance des nuits qui üpportent l'oubli, et des enfants mème ont soupiré d'aise quand l'angélus leur annonçait la fin des journées Listes.

Quels amis sûrs que les Angelus! "amais oublieux, jamais en retard, ils sont idèle ent aux rendez-vous, et leur äme sympathique Se fail également l'écho de nos joies ct de nos désolations.

On les aime toujours, en y pensant peu,— comme font parfois les amis,—mais que Îles jours seraient vides s'ils cessaient de sonner, et quelle catastrophe annoncerait leur silence!

Toujours ils ont commencé et clos nos journées et que de morts leurs tintements tristes nous annoncèrent! Et quand notre tour sera venu de partir, un soir, à l'Angelus, les glas le diront à ceux qui restent, et, comptant les coups, ils murmureront: “C’est une femme”! Ils ne sauront pas si vous étiez jeune ou vicille, les morts n'ont pas d'âge, mais ils pricront peut-être pour la morte inconnue dont les glas pleurent dans le soir.

O chers Angelus, je vous aime dans les villes, quand vos voix, s'envolant des hauts clochers, se croisent au-dessus de nos petites agitations! Vous essayez de nous rappeler aux seules réalités, mais si peu vous entendent et comprennent votre langage!

Je vous aime davantage encore loin de la fièvre ct du tapage. Je vous aime à la campagne, quand nos voix adoucies nous arrivent des montagnes voisines, et qu’à chacune on peui donner son nom. C'est celle de Piémont qui chante en bas, et celle de Sainte- Adèle si haut perchée, et dans le lointain, au nord, celle de Sainte-Marguerite reconnaissable encore... et, des clochers très éloignés, une rumeur harmonieuse nous avertit que là comme chez nous, c'est l'heure de l’Angelus.

Et à la campagne, mes amis, ce n'est pas

“passé de mode” de dire l'Angelus, et j'ai vu quelquefois interrompre une conversation animée par ces simples mots: “C’est l’Angelus”, et tous debouts, rous disions les belles paroles de la merveilleuse histoire, (C'était simple et touchant et vous eussiez été émus comme moi, de voir ces belles âmes pratiquer ce qu’elles croient, sans hésitation ni respect humain. J'ai eu souvent la même impression émue au sujet de la prière du soir en famille. Les veiilées commencent tôt au village, et pour peu que vous devanciez l'heure, vous trouverez la famille à genoux dans la grande salle: le père dit la prière du soir, un des petits, le chapelet, et votre arrivée ne dérange rien, on ne vous regarde même pas: vous vous joignez à eux et vous les aimez tant d’être croyants, simples et pieux!

Les âmes douces

On rencontre beaucoup de mécontents de la vie, et à force d'entendre leurs lamentations et leurs critiques, notre âme se nuance à la couleur de leur âme et notre marche en avant en est ralentie, Quelle bénédiction, quand, à un tournant, nous faisons la connaissance d'une âme douce envers la vie.

De sa sérénité et de sa joie émane une grande force pour les gens ordinaires, portés à voir l'envers des choses et à souffrir plus

des défauts d'autrui qu'à jouir de ses qualités.

Les âmes douces ont une perception très fine de la Beauté: elles la devinent, elles la trouvent, elles savent la faire sortir des choses qu'elle rend vivantes, et des gens qu'elle rend aimables.

On entend les amers repr: cher aux bienveillants de vivre dans l'illu.:on! Voyons qui, réellement, vit dans l'illusion! Est-ce celle qui permet à l’amertume d’empoisonner sa vie, et à la défiance d'arrêter les élans de son coeur, dans la croyance qu’elle connaît la fausseté humaine? Ou, est-ce celle qui devine, que sous des apparences défavorables, il peut Y avoir des trésors cachés qu’elle s’'ingénie à mettre au jour?

“Quand on a beaucoup souffert par les autres”, m'objecterez-vous, “on perd confiance dans l’humanité entière, et si l’on s’est senti très mal dans la vie, il est naturel de n’en pas dire de bien”.

Voilà où nous ne sommes pas d'accord.

Ce n'est pas parce que deux, quatre ou six personnes ont abusé de ma confiance ou trompé mon attente, que je ne puis espérer trouver des amis loyaux et dignes de toute ma confiance. Et tout en reconnaissant que la vie a des jours cruels, je serais ingrate et je manquerais de sincérité, si je ne savais admelire qu’elle garde aussi en réserve de beaux bonheurs graves, et des joies exquises, pour ceux qui ne perdent pas leur temps à

LETTRES DE FADETTE 117 crier après les bonheurs impossibles et à dédaigner les joics quotidiennes.

Ceux qui dénigrent la vie souffrent d'une infirmité morale qui les empêche de la voir sous tous ses aspects. Ils se mettent de niveau pour la regarder: le seul moyen d’en avoir une idée exacte, c'est de monter et de la regarder de haut.

Les plus grands aveugles ne sont pas ceux qui ne peuvent pas voir, mais ceux qui ne veulent pas voir. Les mécontents et les ‘mers se plaisent surtout à se voir euxmêmes: ils ne $ ‘artent jamais de leurs soucis, de leurs de, . tions et de leurs rancunes. Ce n'est pas la vie cela! C’est leur vie, la vie qu'ils Se font, car, en mettant dans leur âme plus de douceur et plus d'énergie, ils la transformeraient totalement.

Se sont-ils déjà demandés, ces désappointés, ce qu'ils ont été dans la vie des autres, de ces autres qu'ils jugent avec tant de sévérité”

Is <. disent négligés et mécontents, mais comment se sont-ils révélés à ceux qui ne les comprennent pas?

Is désirent rencontrer de la bienveillance, cl de l'indulgence pour eux-mêmes: est-ce bien de cela qu'ils font preuve avec ceux qui les désappointent ?

Il me semble qu'à travers les âmes douces envers la vie, la lumière de la vérité pénètre, comme passent les rayons du soleil dans un ciel limpide, et quand elles sont bonnes pour

tous, ce n’est pas parce qu'elles vivent dans l'illusion mais parce qu'elles voient plus clair dans le mystère des âmes.

Elles ne sont pas très exigeantes, car elles se voient elles-mêmes à la lumière qu'elles dégagent: en jugeant les autres elles n’oublient pas leurs lacunes et leurs défaillances.

Pourquoi êtes-vous charmantes et bonnes avec quelques êtres? dures et égoïstes avec d'autres? —“H.r"e que ces derniers sont détestables”, me répondrez-vous peut-être.

—Pardon, ils ne sont pas détestables; vous ne les aimez pas, ce qui est bien différent!

Aimez toutes les âmes, et le contact d’aucune ne vous rendra méchantes. C'est facile à dire!

Oh! je sais que c’est moins facile à faire, mais crovez-moi, c’est moins J° faute des autres que la nôtre.

Impression d'automne

Et voici que subitement l’été a disparu! Il a suffi de deux jours de pluie pour donner au vent sa voix lugubre d’automne; et là, dans le brouillard et la pluie, il arrache les feuilles qu'il disperse e. brise les pauvres fleurs du jardin. Tout est trempé, amolli, dégoûtant! Et les âmes comme les plantes ont pensé périr de froid sous le déluge glacé que nous versait inlassahlement le ciel!

Vous savez, je sais et nous savons, qu’il est

LETTRES DE FADEITE 119

parfaitement déraisonnable de se laisser influencer par la température au point d'en perdre momentanément le courage.

On nous le dit et nous l'admettons: hélas!

constatation et admission ne nous empèchent pas de nuancer notre humeur à la couleur du temps!

Il semble que la pluie monotone ct grise rende plus lourds les devoirs ennuyeux, et quand le soleil n'éclaire pas les petits problèmes de la vie, nous sommes tentés de croire que notre énergie et nos peines sont gaspillées en pure perte.

Cette impression,—car ce n'est pas autre chose—est tellement nuisible à certaines femmes, qu'à la longue, elles deviennent plus mobiles que les girouettes, au grand détriment de la païx et de la joie familiales. Et je ne vois rien de mieux à leur conseiller que de faire intervenir plus souvent dans leur vie le simple Bon Sens, que je vois, moi, comme un personnage rond et confortable, qui observe gravement, parle avec calme et sourit avec une douce malice de nos agitalations vaines et de nos défaillances injuslifiées.

Que peuvent la pluie ou le soleil sur une àme qui garde en elle la joie saine de vivre bien et utilement, en faisant ce que comportent son état et ses obligations? Vous et moi devrions voir qu'il est extrêmement simple d'être, sinon très heureux, au moins satisfaits et paisibles

Il s’agit de bien voir ce que nous avons à faire dans la vie, dans “notre” vie, et de le faire, résolument, avec persévérance et gaieté. Ah! la gaieté et l'égalité d'humeur, quelles aides à travers les innombrables et inévitables ennuis qu'il n’est au pouvoir de personne d'éviter!

Rire d'une contrariété, tourner en plaisanterie un contre-temps, c’est pesque les faire disparaitre... tandis que l’'impatience et l’aigreur leur donnent des proportions tragiques.

A quoi sert de se crisper, de grogner, de gronder, de crier?

A rien d'autre qu’à vous rendre laides et souvent ridicuies, car tout ce tintamarre n’a jamais rien arrangé de ce qui allait mal, allez!

“C'est facile “d'écrire” cela, me dit en narguant une mienne amic qui veut absolument n'avoir pas tort quand elle envoie sa bonne à tous les diables.

C'est assurément plus facile de l'écrire que de le vivre, je l'admets; mais il est possible, par des efforts répétés et énergiques, d’acquérir la philosophie souriante qui simplifie les choses, et qui rend la vie si unie, si douce et si bonne, malgré ses revers, qu’elle est vraiment alors une bénédiction.

D:sons-nous donc qu’il faut endurer l’inévitable, et apprenons à l’endurer aimablement, ce qui nous délivrera de l'amertume attachée à l'endurance maussade.

Nos heures

Sur l'eau grise qui ne bouge pas, fume un brouillard triste: c'est un matin terne comme un crépuscule où tout meurt hors de soi et en soi!

Dans la maison silencieuse, je marche sans but, comme un fantôme dans un rêve: je n'ai ni joie, ni chagrin, ni espoir, ni regrets, je n'ai rien! Et ce néant dans lequel sombre mon âme n’a rien de pénible. Je regarde l'eau immobile et profonde, et je ne souhaite pas d'être au fond, je regarde un oiseau qui file dans le ciel blanc et je ne désire pas m'échapper d'ici... J'entends les moineaux piailler, une vache qui beugle, et dans le lointain, le roulement sourd d'une voiture lourde, mais ces bruits ne me disent rien:

je ne pense pas, mon esprit sommeille et mon coeur dort. La voiture approche, je lève les veux: c'est la voiture des morts dont la croix d'argent est drapée d'un crêpe qui se roule et se déroule dans l'air froid... Une dizaine d'hommes suivent le pauvre convoi:

ils causent entre eux, il y en a même qui rient derrière le mort cahoté sur la route défoncée...

Nonchalamment, je Jes suis des yeux, et tout à coup, la somnolence morne qui m'engourdit est traversée par quelque close de sain, de fort, de poignant, qui met des larmes dans mes veux et de la vie dans mon âme,

122 LETTRES DE F ADSTTE

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C'est que j'ai pensé aux morts toujours vivants! A ceux dont le souvenir est une douceur et une force, à ceux dont les oeuvres ont continué à grandir,—eux partis,—semant le bien, consolant la pauvre humanité, et l'armant contre la misère physique et la détresse morale.

Is ont passé, non comme nous, hélas, qui ne faisons rien, mais comme le Christ, “en faisant le bien”, et toutes les âmes rencontrées par eux ont gardé quelque chose de leur âme sainte et bonne. Savons-nous ce que nous devons à tous ces morts aimés et regrettés, et à ces autres morts inconnus, dont la pensée et le coeur, indirectement, sont entrés dans nos vies pour les préserver ou les embeliir?

Oh! ne gaspillons pas nos vies! Ce serait mourir deux fois. Et n'est-ce pas gaspiller sa vie que d'oublier, fût-ce une heure, que nous vivons?

Laissons le ciel être gris, et la terre se dénuder, et le vent pleurer et les oiseaux nous fuir! Les oiseaux reviendront, la terre refleurira, et le vent chantera très doux sous les caresses du printemps, mais elles ne reviendront pas, les heures perdues que, mollement, nous laissons tomber sans y penser!

Elles nous ot t précédées, elles nous attendent au bout de la route où nous conduira un jour le lourd “chariot” drapé de noir. Elles uitendent toutes: les heures enfantines, légères et souriantes; les heures de jeunesse

joyeuses et pures; les heures de grand bonheur et les heures d'atroce douleur, toutes les heures de notre vie: heures actives, heures lasses, heures mornes, heures floues, heures ardentes, heures de péché et heures de grâce!

Pressées ensemble dans l'attente, elles se mélent sans se confondre. Chacune a ses yeux de joie ou de détresse et garde l’empreinte dont nous l'avons marquée irrévocablement, tou,ours sans y penser! Bon gré mal gré elles se feront reconnaître, car elles nous ont attendues pour nous suivre dans l’audelà mystérieux, où Celui qui nous les donna toutes blanches, au commencement de notre vie, lira ce que nous y avons écrit, toute notre vie.

Pour les blessés!

De mon fauteuil tiré près de la fenêtre, j'avais longtemps regardé la neige tomber mollement et recouvrir le pavé et la rue, s'accrocher en passant aux toits et aux lucarnes pour les encapuchonner de blanc.

C'étan joli tout ce blanc après tout ce noir! Mais avec la pensée qu’à Montréal la neige n'est pas longtemps jolie, me vint le grand désir d’aller la voir tomber sur mes montagnes et dessiner, sur leurs flancs, des jonchées de fleurs étranges avant de les recouvrir toutes.

Etant libre comme le vent, mon hésitation ne fut pas longue, et je pris le train de quatre heures, heureuse comme une pensionnaire en congé.

Et voilà qu'en route je rencontre ma voisine de campagne: elle jette les hauts cris quand je lui dis mon intention d'aller coucher dans ma maison fermée, Elle me gronde, me bouscule, et finalement me convainc et m'emmène chez elle, ravie au fond d'avoir cédé,

J'Y trouve gens et meubles à leur place, et les bruits familiers du village m'arrivent au travers d'une “parlerie” vertigineusc.

C'est qu'il s'est passé des “choses” au village! Pour une nouvelle, c'en est une, vu qu'il ne Ss'Y passe ordinairement que des baptémes et des enterren: ats, et j'avais été avertie préalablement que les “choses” sortaient de l'ordinaire.

Ma curiosité ne fut pas longtemps augacée, car on grillait de me dire que le village est révolutionné par l'organisation de l'oeuvre France-Amérique dont les réunions ont lieu, ici même, et presque en permanence. Parlezmoi de zèle quand on s'y met!

Nous sortions à peine de table quand arrivèrent les charitables ouvrières apportant de gros paquets, qui, en un tour de mains, furent ouverts, classés, et dès avant les glas de huit heures, nous étions à l'oeuvre.

La salle étant trop petite, nous nous étions installées dans la vaste euisine où le poèle

ronflait sourdement, et où le chien et le chat, se sentant tout à fuit chez cux, nous recevaient avec toutes leurs marques spéciales de parfaite cordialité, Sur lu longue table recouverte de toile cirée s'empilaient de bons tricots de laine du pays, de moetleuses couvertes, des couvre-pieds à petits losanges d'indienne, d'autres, faits de belle catalogne blanche, des milaines, des “crémones", des Casquettes, des foulards et des hardes de loutes descriptions lavées, reprisées, repassées, le tout représentant un travail consciencieux et persévérant.

L'animation et la gaieté ne tardèrent pas à emplir la salle de jolis gestes et de bons éclats de rire: on se taquinait, on potinait #entiment... une demoiselle qui a évidemment cessé de rêver au bonheur à deux, m'exblique que c'est commode d'avoir les réunions chez ma voisine qui n’a “ni enfants, ni “nari... aucun embarras!” conclut-elle catégoriquement, Personne ne se scandalise et sa boutade passe comme une lettre à la poste.

Une grande corbeille remplie de belles pommes fameuses circule parmi les couturières qui les mordent à belles dents sans pour cela perdre un coup de langue, et jamais vous n'avez vu plus d'activité! Les unes laillent, les autres cousent et dans un coin,

comme t blan- 8e qui continue à tombe dehors.

Vers dix heures, voilà les hommes qui reviennent chercher leur femme, mais Île départ ne se fait pas à la première invitation, et p leur faire prendre patience on les invite à “allumer”, Hs s'intéressent aux travaux, tâtent les étoffes et avisant une caisse en train d'être remplie, ils s'empressent de critiquer l'emballage.

Ah! la question est prestement réglée!

“Ce n'est pas bien fait? Faites-le, vous autres, c'est en effet bien plus votre affaire que la nôtre!”

Et, séance tenante, il est décidé que les caisses seront assemblées et fermées par les bons maris qui font si bien les choses. Un verre de cidre pour finir, et par la porte onverte, nous les voyons s'enfoncer dans la neige et la poudrerie, et leurs plaisanteries et leurs rires nous arrivent avec les rafales du vent qui augmente.

La bonne soirée! La bonne soirée! Parions que si nous faisions le tour de la province, beaucoup de villages nous réserveraient Ja méme agréable surprise!

Noel

Et Noël est arrivé! Le Noël joyeux des enfants qui illumine les sapins verts et les alourdi de jouets; le Noël touchant, qui couche dans les crèches des églises, le doux

Enfant Dieu; le Noël grisant des fiancés qui se sont embrassés sous le gui ct qui atten.

dent, impatients, l'éveil de l'année nouvelle qui les unira..,

Lu joie de ces enfants et de ces amoureux est la seule joie sans ombre des Noëls de celle année! Hs sont adorablement égoïstes ct on leur pardonne ce bonheur fugitif qui leur fait oublier la guerre dévorante qui désole le monde!

Nous qui ne sommes ni des enfants, ni des f'ancés, nous pensons constamment aux Noëls de là-bas qui seront vécus dans le feu et dans le sang!

O les pauvres petits, partis si bravement el qui ne reviendront pas! C'est leur dernier Noël, et s'ils ne le savent pas, n'ont-ils pas prés d'eux, les frôlant sans cesse, la mort qui les gusotte, qui les marque, et qui, en les attendant, prend leurs camarades et leurs uimis?

O les Noëls d'hôpital! Ces blessés, ces mutilés, ces mourants, dans les lits blancs alignés si près les uns des autres. Leurs plaintes se confondent dans leurs rêves de fièvre, et la même vision de Noël les hante peut-être...

De très loin leur arrivent les carillons d'antan, et leurs yeux extasiés aperçoivent la maman, blanche et douce, qui les attend dans la salle du réveillon...

O les agonies de Noël «ur les champs glacés, les enterrements hat dans les trous

=: ni ; à RE RENE

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rente croate Mes

béunts, les combats furieux où les sold:

emportés, montés jusqu'à la furie, tuent.

tuent sans arr“.er, des jeunes gens de leur äge, des pères, des hommes comme eux, que des femmes aiment et pleureront de toutes les larmes de leur coeur.

O les Noëls de tous les êtres qui tremblent pour 'eurs aimés, et qui les donnent vingt fois par jour à la Patrie, en ajoutant, avec l'angoisse de Jésus au jardin des Oliviers:

“Mais, si c'est possible, mon Dieu, éloignez de moi cette douleur!”

O les Noëls des pauvres gens qui n’on plus un tr°t sur leur tète et qui errent sur ies routes, ignorant où ils sont et où ils vont! Dans leur coeur brisé, entendent-ils l'écho des doux Noëls, v'cus hier encore, dans leur pays maintenant dévasté, ou bien, ont-ils oublié Noël dans leur détresse affolée?

Mes amis, ce n’est pas assez de gémir sur le sori de ces malheureux, mais de toutes nos énergies et de toutes nos ressources, il faut les secourir! Les oeuvres organisées sont nombreuses; il faut, sans tarder, joindre notre humble effort à l’élan des âmes généreuses qui marchent en avant, organisant les secours et les coordonnent.

La Croix-Rouge, l'Aide à la France, l'oeuvre de secours pour les Belges, etc., autant de manières de faire notre part, de témoigner notre pitié efficacement .

Faisons de ce Noël un jour très beau, marué du désir profond de donner, sans comp-

ier. notre travail, notre argent, notre coeur enfin, notre coeur français à nos frères de France qui font l'admiration du monde entier et dont nous sommes fiers, nous qui pleurions ici quand on les dénigrait autrefois.

C'est bien de les admirer, et on ne peut faire autrement que de les aimer: mais, je vous en prie, ne nous faisons pas trop prier pour les secourir!

‘* Je vous la souhaite bonne et heureuse ”’

Mes amis,

Je vous arrive aux dernières heures de l'année el je vous tends la main bien amicalement en vous souhaitsat, à la canadienne, une bonne et heureuse année! Mais vous ètes graves, moi aussi, et après notre poignée de mains, nous nous taisons. C’est que je vous ai souhaité l’impossible, croyez-vous?

Vous vous dites que l’année qui s'en va est triste et que l’autre sera peut-être plus triste encore?

Oui, elle est triste, mais elle est belle aussi! I a tenu tant de désintéressement, de bravoure et d’héroïsme dans les jours de ses derniers mois! La France, qui semblait repliée sur elle-même, s’est levée dans l’épreuve: grande, lumineuse et forte, elle a repris sa place bien haut, bien haut au-dessus de

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