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Mais avant d'être couchés sous les grandes croix qui nous couvriront de leurs bras étendus, que de morts nous enterrons chaque jour dans notre coeur!
Peu à peu les croix s'y dressent, toujours plus nombreuses et plus rapprochées: nos rêves, nos illusions, nos espoirs, nos bonheurs, nos tendresses, nos confiances! Comme il y en a des morts dans notre coeur!
Les cloches sonnent toujours; elles se cherchent et se répondent: leurs ondes sonores chuchotent des choses d'antan, elles évoquent des images effacées, il semble que leurs grandes voix s’enflent de tout ce qui déborde de notre âme qui se souvient.
Le passé surgit, le plus lointain passé, confus d’abord, ainsi qu'une forme entrevue dans le brouillard, puis se dessine plus détaillé peu à peu, et tout entier, il passe devant nos yeux, si près, si nettement, qu'il est à notre portée, que nous pourrions l’attirer à nous.
Et toujours, depuis notre petite enfance, ces cloches ont pleuré à mesure que la mort échelonnait les deuils dans notre vie: la mort passait, mais la vie continuait. Nous pleurions nos morts, mais la vie nous emportait, et si leur souvenir demeurait vivace, la grande douleur s’adoucissait, fondue dans notre coeur comme se fondent dans l’air endormi les derniers sons de la cloche qui se tait, Comme il yen a des morts dans notre vie !
Comme ii yen a des morts dans notre coeur!
Tant et tant qu'il a fallu que notre âme devienne plus grande et plus profonde pour les conserver tous, plus intelligente et meilleure Pour continuer à aimer la vie! Dans la souf.
france elle a appris la pitié; elle a compris que la mort est quelquefois douce et bienfaisante, et les glas de novembre ne lui apportent pas seulement les lamentations des pauvres âmes, mais leur espoir et leur triomphe.
Car si les cloches pleurent sur la terre, c'est en saluant le ciel, et au glas lugubre succède le carillon qui chante les espoirs réalisés, la foi couronnée, les tendresses assouvies, les vérités éclatantes, l'affranchissement des âmes, le bonheur enfin, l’impossible bonheur de la terre.
Dans le Brouillard
Le brouillard, d’abord léger comme un tulle fin, s’est épaissi peu à peu: il est maintenant tendu comme un grand voile, qui, à dix pas ferme notre horizon. On avance en se demandant si, parmi les ombres que l'on entrevoit, indistinctes quoique si près, ne se trouve pas notre meilleur ami à qui nous apparaissons aussi comme un fantôme, et on est pénétrée d’une impression de tristesse,
Notre âme a, comme la nature, ses heures de brouillard: qui ne les a pas connues?
LETTRES DE FADETTE il
Enveloppée dans le tissu impalpable, mais compact dans lequel elle se sent étouffer, elle va à l’aveugle, toujours bornée par la brume qui recule à mesure qu'elle avance. Elle ne reconnait plus ceux qui la précèdent, slle ne peut voir ceux qui la suivent: celle se sent infiniment seule et désolée, dans une solitude peuplée de fantômes. Elle a peur, elle ne sait de quoi: elle se meurt de fatigue, elle ne sait pourquoi. Ce qui dissipera le brouillard d'aujourd'hui, c'est une saute de vent: il fera froid, cluir et sec et la brume disparaîtra. De quoi est-elle faite cette brume? De vapeurs humides et malsaines.
Ainsi en est-il des brumes dan: quelles nos Âmes se sentent perdues. C'est e vague sentimental, la tristesse malsaine et imprécise, les désirs inquiets, les regrets dangereux: ils enveloppent notre âme, ils l'isolent dans la vie peuplée, ils l’immobilisent dans la vie active. C'est un état dangereux: il faut en sortir par un violent effort de volonté, par la raison sèche, par le froid des réalités regardées en face, acceptées parce qu'il le faut, et parce qu'on le doit.
Ne nous laissons Pas enrouler dans les voiles qui rendent les choses indistinctes et va- Poreuses; redoutons la mollesse qu'entrainent ces heures de lassitude, où les souvenirs troublants nous mordent au coeur, Elle est triste la vie,dites-vous ? Oui, hélas, souvent! Mais ce n'est pas dans le vague du brouillard qu’il