‹ Lettres de Fadette [microforme]Chapitre 9 sur 17 · UT LL · texte numérisé non relu

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deau occupés à Préparer la crèche, où cette nuit même, le petit Jésus viendrait. La botte de paille que la Soeur disposait avec art, tirant les brins tout autour, dans un désordre étudié, me serrait le coeur d'une pitié qui mettait en émoi mon petit coeur de six ans.

Je ne comprenais pas bien que le petit Jésus ayant déjà été si mal sur Sa paillasse, et étant tout-puissant, n’exiveât pas une installation meilleure, mais ne Pouvant le blâmer, parce que je l’aimais trop, j'étais indignée contre les soeurs, le bedeau et le bon vieux curé, qui, ses lunettes sur le nez, allait et venait, surveillant les travaux, les approuvant, et interrompant la lecture de son bréviair- pour dire d’un air satisfait : “C’est bien, très bien [”

Le temps passait : l’église s’emplissait d’ombre: hypnotisés, serrés l'un contre l’autre, nous ohservions en silence les préparatifs si simples de ce mystère si troublant. On avait posé deux lampes allumées, l’une sur un bout de colonne, l’autre sur la rampe du balustre sur laquelle nous étions accoudés. A un moment donné, le curé, les religieuses et le vieux bedeau ayant disparu quelques secondes dans la sacristie, un silence profond régna dans l’église: je ne perdais pas de vue la crèche: tout à coup, une souris s’échappa de la paille, sauta à terre avec un petit bruit sec qui nous fit tressaillir et disparut dans les draperies.

Toute mon émotion se résolut dans une terreur et un crêve-coeur sans nom. Quoi!

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N. » seuicment, le pauvre Jésus coucherait là te t seul, au fro:d et au noir dans cette boite rexxlie de pailie, mais des souris courraient sur sou nciit cerps, le mérdraient peut-être, et il ne pourrait se défendre ! C'était trop cruel à la fin! Et je pleurais tant que je pouvais, et Pierre, sans trop savoir pourquoi, pleurait encore plus fort.

Le curé revenant à ce moment s’informa de la cause de ce désespoir. ---“Bon! bon, console-toi, la petite! Tu connais Florette, ma grosse chatte d'Espagne? C’est elle qui va venir ga’ ler l'Enfant Jésus, et les souris n’y toucheront pas, c’est moi qui te le dis!”

Dix ans après, il me taquinait encore à ce propos, et il ajoutait toujours : “N'importe, c'était d’un bon petit coeur, tâche de ne le donner qu’à celui qui en sera digne”.

Pauvre bon vieux curé !

Pendant bien des années, je considérai avec un peu de dédain le boeuf et l’âne si inuules, des “bête de parure” comme je disais, et je devinais un bon chat, invisible derrière la

crèche, mais actif et plein de sollicitude, guettant les souris qui auraient pu approcher du cher petit Jésus.

Hiver blanc

Qu'il faisait joli, dehors, ce matin! Je suis sortie à sept heures, et tout était blanc. Le givre léger enveloppait chaque branche d’une

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petite mousse fine, les clôtures ressemblaient à des volants de dentelle, les voits étaient en- Capuchonnés de neige, et sur les chemins moëlleux et immaculés, les moineaux cherchaient vainement leur sale petit déjeûner.

Tout était blanc, même les cheveux des petites filles biondes et brunes, que le frimas argentait si délicieusement au-dessus des frimousses jeunes.

Pour trouver de la couleur, il fallait regarder le ciel: au-dessus de la Montagne trainaient quelques vapeurs roses oubliées par l'aurore, et sur un grand pan bleu, au-dessus de nos têtes, des nuages légers comme des duvets s’évanouissaient doucement.

C'était ravissant ct vous auriez eu plus de plaisir à jouir de cette fête blanche qu’à dormir derrière vos volets clos.

Mais, en auriez-vous joui? Avez-vous seule-

se promène tout seul en fredonnant?

Ah! mes Pauvres petites Soeurs des villes | Vous courez toujours affairées, positives, trop prises par les petits détails de la vie pour en remarquer le grand décor, et pour aimer ses changements incessants, comme vous aimeriez une Personne. A Ja Campagne, on a l’àme plus Contemplative, et je sais bien des femmes qui vous diraient Comme elles sentent la

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sympathie des choses, comme elles trouvent sages, leurs vieux confidents les arbres, et comme est compréhensive ct fine la rivière qui chante la complainte ou ia romance que leur coeur réclame.

Pourquoi, vous privez-vous de ces grandes joies que Dieu a mises à la portée de tous “: Pourquoi remarquez-vous mieux la dentelle précieuse des rideaux aux vitres, que les réseaux mervrilleux, bruns, blancs ou verts des branches qui se croisent sur les ciels gris ou bleus? Si à vingt ans vous passez en automate au milieu de la poésie des choses, que serez-vous à quarante?

J'en ai bien peur : vous serez une femme accablée par son milieu, esclave des riens de la vie, maussade, lasse, ennuyée, et peut-être ennuyeuse?

Vous aurez perdu ce grand ressor” €: l'enthousiasme, cette vitalité intérieur qui. à certains moments, donne un si grand coup d’aile! Cette intensitè de vie, on la puise dans l'amour de la nature, dans cette beauté simple et vraie dont le trésor nous offre sans cesse des richesses nouvelles.

La plupart d’entre vous ignorez cette joie simple. Aveugles à la beauté des choses, insensibles à la grande émotion qui agenouille tout l’être dans une reconnaissance attendrie, vous souriez en haussant les épaules, petites filles pratiques! “Tout ça, « est de la puésie, dites-vous. Pourvu que je sois bien mise et

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me font la Couleur du u vent?”

n, et c'est justement ce nde amie.

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que je m'amuse, que ciel et les Chansons q

Rien, je le sais bic que déplore votre gra

découverte d’un coin féérique dont l’ami a dit des merveilles à i

plus blancs, laissant la laideur grises:

animé par l’air vif, file comme le vent. La Montagne, là-bas, semble fermer ] ; Mesure qu’ils approchent ?

aiS non, voici la forêt fleurie

; Chaque branche noire Petit fardeau de blancheur, et à perte de vue, les champs se déroulent, d’un blanc immaculé qu'aucun pied humain n°

8 de lumière, ils vont

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très loin rejoindre le ciel bleu. Dans les pins touffus qui bordent la route, de grandes orchidées neigeuses se sont épanouies:

leurs formes gracieuses et :ourmentées s’accrochent aux aiguilles sombres, comme des choses frêles qui ont peur de tomber.

Ils se sont arrêtés: le calme est presque magique. Aucun bruit ne s'élève parmi tant d'espace, sauf le tintement des clochettes que le petit cheval, en piaffant, secoue avec impatience. L’air frais se pose sur eux comme une caresse, un enchantement mystérieux émane de l’étrangeté du décor, du silence, de la douc2ur d’affection qui est en eux: ils en sont enveloppés et pénétrés.

Lui, absorbé dans une tristesse dont il ne veut ni se distraire ni parler, elle, comprenant, que ce qu’elle peut donner de meilleur à son ami, en ce moment, c’est sa sympathie muette.

Ils se taisent et leurs silences se comprennent. Ce n’est pas seulement par les expressions voulues de leurs pensées que les êtres humains communiquent...

Plus les âmes sont rapprocuées, moins les paroles sont utiles.

Quels mots diraient, sans les exagérer ou les atténuer, les révoltes de cet homme contre le sort mauvais, l’accablement qui le terrasse aux heures noires ou le courage viril qui le pousse à l’action quand il se ressaisit? Aucune phrase, non plus, n’exprimerait parfaitement la tendresse intelligente

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et forte de l'amie qui a deviné que le son de la voix humaine éparpille les pensées profondes, et que les pensées profondes naissent dans l'âme humaine qui souffre et lui font une vie nouvelle et supérieure, où

tels silences. Quand on en est là, on a trouvé plus et mieux que l'amour: l'amitié merveilleuse, plus délicate et moins exigeante que l’amour dont les silences inquiètent et affolent, l'amitié, prête à donner tout sans

tes! Le plus rare, parce que c entre deux âmes, et ici-bas, ce ne sont que les êtres exquis qui savent rechercher l’âme de leurs aimés et la préférer à tout.

Notre influence

Il y a dans chacune de nos âmes des légions de petits esprits mauvais ou bienfaisants que

si peu pour penser! Mais ils font leur oeuvre bonne ou mauvaise et ils nous mènent,

Voilà aussi comment je vois le rôle des femmes dans le monde: elles sont légion pour le bien, légion aussi pour le mal, et le monde est mené par elles, ct il dépend de l'influence prédominante des unes ou des autres, que la société soit saine ou mauvaise.

Celles qui exercent une influence néfaste ne le savent pas toujours. Les jeunes filles, par exemple, ignorent souvent qu’elles provoquent l'oubli du bien, qu'elles sont conscilléres dangereuses, non parce qu'elles agissent mal, mais parce qu’elles n’ont aucun souci du bien, qu’elles vivent comme des petites marionnettes; elles ressemblent aux idoles antiques: “elles ont des yeux et elles ne voient pas”, des oreilles, ct elles n’entendent pas”, et à côté d’elles, pendant qu’elles s'amusent, un frère, un cousin, un ami sont en train de se perdre, de devenir ivrognes, ou joueurs, qui ne le deviendraient :as, si, trouvant son csprit et son âme, la jeune fille s’en servait pour aider ces grands enfants, plus fous que méchants, et si faciles à influencer, qu’elle les retiendrait de sa petite main, si elle pensait à la leur tendre.

Vous parlerai-je des méchantes dont les insinuations furtives, les sourires équivoques, les coquetteries mauvaises provoquent toutes les folies et appellent toutes les extravagances? Non, celles-là veulent être des tentatrices,

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ct mes pauvres petites réflexions les impressionneraient peu.

J'aime mieux ouvrir les yeux de celles qui ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes, et qui, se croyant vertueuses er honnèûtes, contribuent à la perte des jeunes &ens. Et parmi celles-là, il y a les femmes du monde qui, dasn leurs bals et leurs réceptions, ont la condescendance coupable de préparer un buffet, où les hommes boivent de l'alcool et où les très jeunes gens, imitant leurs ainés, apprennent à boire par vanité, pour faire comme les plus aguerris.

L’habitude est faite d'actes répétés et de toutes les occasions de céder, et si un jeune homme sort beaucoup, il aura contracté l’habitude de boire autant dans vos salons que dans les bars, mesdames ! Vous n’y avez peutêtre jamais songé? Ne commettez pas cette mauvaise action de tenter ces pauvres enfants:…i] ne sont que cela, en somme, ---et n'oubliez pas la terrible responsabilité que vous assumez.

C’est en étant assez réfléchies pour toujours peser la conséquence de leurs actes, c’est en ayant assez de conscience pour protéger la conscience des autres, c’est en ayant l’indépendance de réagir contre l:s usages dangereux, que les femmes sont dans leur véritable rôle de gardiennes, et c’est un rôle très noble qui est négligé surtout par légèreté et insouciance.

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Ce sont pourtant les femmes qui auront d'abord à souffrir des conséquences mauvaises de leur négligence de ce côté.

Ces jeunes gens que je vous supplie de “garder”, d'aider à être des “hommes”, ce sont les hommes de demain, vos maris, mesdemoiselles, les maris de vos filles, mesdames, les pères de la génération future, l'avenir de notre pays qu’ils feront à leur mesure! Cela ne vaut-il pas la peine de s’y arrêter sérieusement?

DOVE L'attente

Plusieurs de mes lectrices connaissent probablement le supplice de l’attente? On a commencé par attendre avec un coeur léger, une joie à laquelle tout autour de soi s'associe; les meubles, les tentures, les personnages des gravures vous sourient avec bienveillance...

mais l'heure fixée passe, et une ombre assombrit votre joie... les minutes se succèdent et une sourde impatience vous gagne, et de plus en plus, vous énerve. Vous devenez agitée, fiévreuse... on ne vient pas... pourquoi ne vient-on pas? Cette idée vous obsède et fait fuir toutes les autres. Rien maintenant ne peut vous distraire.

Pour fixer votre pensée, lasse de tourner sur elle-même, vous prenez un livre, mais le livre ne trompe pas l’ennui de l’attente: les

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mots que vous lisez n'ont Pas de sens, ct vous éprouvez une irritation de ne rien Comprendre Vos mains soulèvent la dentelle des rideuux clairs, au travers desquels vous voyez Pourtant très bien. Le piano est là... peutêtre trouverez-vous la diversion désirée et détestée tout à la fois? Vous n'avez plus le Coeur à la joie, mais c’est surtout quand le Coeur est inquiet et tiraillé que la musique berce et fait oublier... elle brise le fl trop tendu de l'idée et fait couler le temps... chaque note qui s'envole emporte une seconde...

Quelques minutes passent ainsi plus Calmes, vous oubliez un instant votre souci, puis un pas dans l'escalier vous fait sauter! Enfin!

Mais non... c'est le facteur! et vous vous

remettez à attendre, et i] vous semble que ja. mais plus vous ne serez si heureuse qu'avant, tant vous êtes ennuyée et peut-être... inquiète. Pourquoi? Vous ne sauriez le dire, vous tes près des larmes, et il ne vous vient pas À l'idée que vous êtes une créature déraisonnable... non, vous Vous croyez plutôt une victime et une martyre!

Vous ne tenez plus en place, la musique vous fait horreur, et le livre est jeté loin de Vous: comme un petit fauve en Cage, vous arpentez le salon, et plantée devant la pendule qui marque Paisiblement les secondes et les minutes, vous parlez haut : “déjà cinq heuresi... je n'y comprends rien!”

La sonnerie de la porte vous laisse indifré.

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rente... c'est bien fini, on ne viendra pas... l'après-midi est perdue! Au milieu de vos lamentations apparait l“‘objet” de l'attente, radieux, inconscient le plus souvent de ce retard, léger en somme, et qui vous a fait tant souffrir,

Et voilà que vous vous êtes torturée follement pour rien, La leçon vous sera-t-elle utile ? Apprendrez-vous à attendre doucement, paisiblement, en Personne sage? Mais non! puisque c'est précisément parce que

vous êtes déraisonnable que vous ne savez pas attendre !

En carême

Je serais désespérée de prendre ma plume Pour vous écrire aujourd’hui si nous n'étions en plein carême! Je me sens stupide, ni plus ni moins, et je vous Paraitrui ennuyeuse, c'est sûr, mais ne serai-je pas tout à fait dans l'esprit du carême et en même temps je vous y mets: alors... al.

lons-y!

Ah! le béni temps tout de même où l’on peut se reposer de s’amuser, où, du moins, il est possible de trouver un prétexte pour se dispenser de s'amuser! Je vous ferai un aveu, mes petites amies, et si vous êtes sin-

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nuyer! Au moins on choisit le lieu où l'on s'embètera en paix, mais on subit les salons et les compagnies où il faut s'amuser malgré soi. Et il vient facilement ce dégoût des fades plaisirs mondains, toujours les mêmes! Que les très jeunes filles ne se lassent pas de danser, de se pomponner, de faire les belles, et de se l'entendre dire, je le comprends; mais que des jeunes femmes ayant mari et enfants et une maison à conduire, se laissent entrainer dans la ronde folle, qu'elles y sacrifient leur santé et la paix de leur foyer, vrai, cela me dépasse!

C'est vous dire que je suis souvent ‘“dépassée”, car de ces folles petites femmes, il v en a!

Comn.e le Monde choisit toutes les occasions possibles de créer une mode, il profite du carème pour mettre à la mode un des prédicateurs. Le pauvre homme n’y peut rien: il est peut-être un saint qui ne songe au Monde que pour le combattre, le monde l'a élu et c’est par lui qu’il fait marcher les petites dames snob! Et les voilà toutes prises d’une belle ardeur peu sainte pour aller entendre les sermons de carême: “Oh!

ma chère! il est superbe!” — C'est le mot d'ordre. C'est très amusant de constater que souvent les bons petits tours du diable tournent contre lui, et cette manie d'aller entendre le prédicateur à la mode est une de celles qui réussit le moins à la politique de messire Satan. C’est que parmi tant de

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petites Âmes frivoles et légères qui sautillent sur le chemin de la vie, se contentant d'être jolies, adulées et parées, il y en a de très pures, dont le coeur n'est pas gâté.

Elles vivent dans la griserie d'une fête perpétuelle sans penser à rien, et si tout d'un coup, et plusieurs jours de suite, il leur arrive d'entrevoir la vérité; si elles s’aperçoivent que leur vie de poupée est une fantasinagorie, et que derrière la joie et les plaisirs frelatés du monde, il y a pour tous des devoirs sérieux, des sentiments profonds, un autre sens à la vie, elles s'arrêtent pour y penser.... c'est leur âme qui s'éveille, et l'on peut tout espérer! Car, si durant six semaines, les idées sérieuses entrent dans l'esprit, si le coeur est remué par des sentiments nobles et sincères, si l'enfant consent à laisser ses jeux et à vivre en personne raisonnable, si cette personne raisonnable comprend qu'il y a une vie chrétienne à laquelle elle a le droit et le pouvoir de participer... Ah! vous voyez d'ici la grimace du diable qui s’amusait tant de voir les offices du carême transformés en réunions à la mode!

La conscience

Dans ja grande église sombre, la voix un peu rude du prêtre évoque la conscience, cette âme de notre âme qui avertit, défend,

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juge et ne se lasse jamais de se faire entendre, ne devenant muette que pour ceux qui la tuent... et mème alors, qui nous dit qu’elle n’a pas des résurrections éclatantes?

La foule, att ntive et émue, écoute, et il me semble percevoir le battement de tous ces coeurs humains remués par lâpre parole de l’apôtre qui dit à pleine voix l’histoire secrète de chacun. Et voilà toutes ces vies, divisées en tableaux fugitifs mais distincts, qui se déroulent, éclairees au profond de l’âme, par le flambeau vivant qui a parlé et qui parlera. Et toutes ces femmes sont penchées vers le passé: celles qui n’ont jamais réfléchi et celles qui se sont regardées vivre.

Elles revoient leur âme de jeune fille si blanche et si calme, où la conscience, en harmonie avec la conduite, discute rarement et parle plus pour encourager que pour blâmer.

Puis voilà qu’elles apprennent la vie, l’amour, la souffrance, et elles voient un jour que le mal est partout dans le monde; ou bien, elles l’ignorent, ne veulent Pas y croire, et il entre quand même dans leur vie et les épouvante.

Elles revivent les heures troublées où elles ont été tentées, elles revoient leurs victoires si douloureuses, elles souffrent encore de leurs défaites, Leur conscience toujours active et ardente, droite, i:1périeuse, inflexible, s’est faite le bourreau qui tourmente, le juge qui condamne, le gardien qui protè. :: elle a vécu à travers toute leur existence d’une vie

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intense et indestructible: elle ne se reposeru jamais de crier, et les pauvres Âmes ne se reposeront jamais de l’entendre crier!

Et c’est cela la vie, la vraie, la vie profonde et intérieure qui fait de nous des êtres supérieurs. Tant que nous ne vivons qu’à la surface, que nous ne prêtons l'oreille qu'aux voix extérieures, nous sommes de pauvres marionnettes dont les ficelles sont livrées au caprice du hasard. Nous ne vivons vraiment qu’en prenant conscience de notre conscience, en discutant avec elle, en lui obéissant ou en l’étouffant, c’est-à-dire que nous ne vivons que dans la lutte. Avant qu’elle ne commence, cette lutte, les jeunes âmes sont des fleurs: leur vie est presque végétative. Et quand la lutte cesse, c’est que nous glissons dans l’inconscience qui précède la mort.

N'’est-elle pas déconcertante cette loi de guerre qui régit l’humanité et est-il donné à certains de la comprendre?

La plupart la subissent sans penser; il y en a qu’elle révolte, d’autres qu’elle ennoblit, mais personne ne s’y soustrait, même ceux qui s’en vantent.

Et c’est pourquoi la vie nous use et nous fatigue. Le travail matériel dans le repos et la paix, c’est une joie, ce qui le rend pénible c’est de l’accomplir dans la révolte ou avec une âme tourmentée et agitée. Et ce qui trouble une âme c’est le conflit perpétuel entre son désir et son devoir, c’est la voix de sa

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conscience qui tient toutes les fibres de l'être en sujétion et qui clame et gémit si nous tentons d’échapper à son autorité.

A voir toutes ces têtes de femmes courbées sous la bénédiction finale, je sentais qu’elles avaient, au moins un mome”t, vu et senti ce grand mystère de la pauvre vie humaine et qu’elles en restaient toutes saisies et graves.

La trop bonne

“Moi, ce n'est jamais mon tour d’être fàtiguée ou malade: le jour de ma migraine il y en a toujours une autre à soigner, à la maison. Je me secoue et ça se passe”, me disait, en riant, une Vaillante petite femme, un peu maigre et pâlotte, dont le tour de se reposer ne devrait pas être passé trop souvent, si on veut la conserver jolie dans ce monde où il y a tant de laides personnes.

On rencontre ainsi de ces femmes si naturellement dévouées et empressées à servir les autres, que ceux qui vivent avec elles finissent par oublier qu’elles sont sujettes à la fatigue et à la faiblesse.

C’est à elles que l’on demande la sortie imprévue, le service qui dérange, la visite ennuyeuse, quand on ne demande pas les trois à la fois, et le tout arrive par surcroît, dans une journée déjà remplie.

Toujourx souriante et bonne, cette ange À qui des aïles seraient si utiles va à droite

et à gauche, monte au grenier ou descend à la cave, réparant la gaucherie de celui-ci, finissant le travail de celle-là, cherchant les choses introuvables, remédiant aux négligences et aux oublis de tous, et — c’est sur cela que j'attire votre attention, — se fatiguant outre mesure. Sa maison se transforme tour à tour en hôpital, en hôtel et en ouvroir. On vient s’y jeter comme en un refuge béni: on s’y installe, on s’y meurt, elle nous héberge et nous guérit.

Et ce sont là des faits qui n’étonnent personne, parce que c’est si na’ 1rel pour cette femme d’aider les autres et des les tirer d’embarras, qu’il ne vient à l’idée de puisonne qu’elle se met elle-même dans de gros embarras pour leur rendre service.

Elle s’oublie elle-même si totalement, si parfaitement que les autres l’imitent: elle est bonne aussi naturellement que vous et moi respirons!

Mais quand on a une bonté d’ange, il faudrait en avoir aussi la nature pour ne pas souffrir des conséquences. Et cela n’est pas, et bien des dévouements faits femmes ont payé de leur vie cet excès de bonté dont généralement les gens abusent.

A celles qui sont si bonnes, il est inutile de dire: ‘“ménagez vos forces, soyez raisonnables.” Si vous disiez à la rivière d’étre immobile, aux étoiles de ne plus briller, elles ne sauraient vous obéir: ces femmes

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sont faites pour ne jamais s’immobiliser et pour rayonner sans cesse,

C’est donc ceux qui vivent de leur mou-

vement et que vivifie leur rayonnement qu’il faut avertir. Prenez garde, veillez sur cette activité excessive, si mal servie parfois par la force physique. Une femme n’est pas une machine. Vous êtes tous des égoïstes d'exploiter les forces vives de ce grand coeur. N’attendez Pas qu'elle soit disparue, pour vous rendre compte de tout ce qu’elle fait pour vous et du peu de sou:i que vous avez d'elle. Les regrets stériles et les remords tardifs ne vous la rendraient Päs! Ouvrez les yeux maintenant, et rendez en attentions délicates, en tendresse protégeante, ce dévouement qu'elle vous prodigue si largement.

V’erglas

O la brise menteuse et le soleil trompeur !

En remplissant l'air de caresses et de vagues parfums exquis, la semaine dernière, ils ont forcé les âmes des arbres à sortir de leur long Sommeil: les plus éveillés, ceux qui sont pressés de vivre et de fleurir, lilas, saules, sorbiers, ont poussé dehors leurs frêles bour- 8eons, et en face de ma fenêtre, je vous jure que le vieux cormier paraissait frémir et res-

susciter et que l’on voyait du vert courir dans ses veines!

Mais le vent du Nord, jaloux et mauvais, s'est déchainé et les petites pointes vertes ont noirci dans la tourment; puis du ciel de plomb, la pluie glaciale s’est mise à tomber lamentablement comme les malheurs sur les pauvres !

Et maintenant, voilà tous les arbres écrasés par la glace qui les courbe: leurs branches sont étreintes brutalement et enfermées toutes vives dans la cuirasse froide et étincelante qui étouffe les minuscules bourgeons. Le moindre mouvement les fait gémir; elles grelottent, essaient de se rapprocher les unes des autres et se brisent en se frôlant.

Pauvres arbres! Ils ressemblent étrangement à une petite âme humaine rencontrée sur ma route. Elle était un peu engourdie dans un isolement triste qu’elle avait cru éternel: soudain, l’air s’adoucit autour d'elle, il y passait un grand frisson qui la fit tressaillir. C'était la vie sommeillant en elle qui se remettait à chanter: elle écouta le chuchotement mystérieux et un peu confus des voix intérieures qui s’élevaient et montaient, montaient ,et bouleversée,ravie elle se demanda incertaine : “Mais, suis-je bien moi?” et r’ai-je plus sommeil?”

Que lui arrivait-il? L’éternelle aventure humaine! Une autre âme passait, l’attirant subtilement dans son rayon, l’enveloppant d’effluves sympathiques, lui communiquant une force mystérieuse et “uce, et sous l’in-

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fluence de cette tendresse inespérée, le pauvre coeur imprudent se remettait à battre à grand coups, essayait de s'épanouir et voulait croire que la vie est douce!

Hélas! l’âme éveilleuse passa, s’éloigna insouciante et l’autre, comme les arbres d’aujourd'hui, fut prise dans la glace qui la serra, et tua en elle le bonheur qui voulait vivre.

Eperdus, ses yeux se promenèrent sur un monde désormais vide, … tout s'était teint de néant autour d'elle. Elle espéra que la souf. france la tuerait, car au moindre souffle qui remuait près d’elle, le froid mortel la torturait et la brisait, mais elle ne mourut pas.

Comme sous le soleil qui les fait resplendir et étinceler, les arbres de cristal demeurent fiers et tombent pendant qu’on admire leur beauté, la petite âme déçue demeura debout et fière: elle continua de sourire et de rayonner, et si un jour, un grand coup de vent l’abat, il se trouvera des Passants pour dire :

“Dommage qu’elle soit morte! En voilà une

qui était heureuse”. Q chères âmes! O chers arbres! Que la glace est cruelle!

Elles savent aimer

Une des grandes vérités qui m'a frappée et qui ressort de la lecture de tous ies Evangiles de la semaine sainte et de Pâques, c’est

la fidélité et le courage féminins constamment mis en opposition avec la lâcheté des apôtres et des disciples du Christ. D'abord, Judas le trahit et le vend! Pierre le renie, et tous les disciples s’enfuient pour n'être pas compromis. Quand Jésus écrase sous le fardeau de la croix, pas un ami n'est jià pour l’aider, et c’est un étranger qu’on oblige à le secourir. Cependant, sa mère et toutes les saintes femmes l’ont suivi et ne le perdent pas de vue. Sainte Véronique n'a pas peur d'écarter les soldats pour s’approcher de Lui dans un élan de pitié touchante et brave. Et elles le suivent au Calvaire, jusqu’à son dernier soupir; elles ne le quittent plus, et quand il est dans le tombeau, elles y reviennent: douloureusement obstinées, elles méritent de Le voir et de L’entendre quand Il ressuscite, et cette faveur est le couronnement et la glorification de la fidélité de leur coeur.

Il a fallu que les apôtres apprissent à aimer et à ne pas trembler. Elles l’ont su sans l’apprendre.

De cela, nous devons être fières! On nous raille si souvent, on a tant de plaisir à faire remarquer notre légèreté et notre caprice, notre faiblesse et notre inconstance, que c'est un grand bonheur pour nous de relire ces belles pages où “notre” supériorité éclate et reçoit une si magnifique récompense.

Ayons donc une très haute opinion de nous-mêmes, non pour en tirer vanité, mais

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50 LETTRES DE FADETTE a

pour nous rendre inaccessibles à tout ce qui, en nous amoindrissant, nous mettrait à à trop bon marché, Laissons aux hommes ) ; ces supériorités que leur orgueil réclame; ils ont beau faire, ils ne nous enlèveront pas celle-ci qui est de nuiser dans la souffrance des êtres aimés des forces miraculeuses pour les soutenir, pour leur pardonner, pour les aimer à travers toutes les obscurités et les défaillances humaines.

Soyons glorieuses de savoir aimer profondément, bravement, toujours, avec une hi confiance indéracinable dans la puissance ‘ de notre amour Pour vaincre les obstacles.

Si vous aimez ainsi, vous ne direz jamais:

“J'en ai fait assez!” ou: “Je ne puis endu- »4 rer davantage...” vous irez comme les saintes femmes jusqu’au Calvaire, jusqu’à la mort, jusqu’après la mort, tenant votre amour de toutes vos forces morales et physiques pour qu’il ne tombe pas, fermant les yeux s’il le faut, ne comprenant pas, si c'est mieux, et attendant, douloureusement ohstinées, la résurrection de ces Coeurs que votre amour finira par animer et vivifier, Pauvres petites âmes désolées et fidèles.

Les corneilles

Dans deux jours, l’Alleluia de Pâques chantera dans l'air attiédi l’arrivée du Printemps! Mais, chers lecteurs! Quelle dose d’imagina-

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tion il faut avoir pour se représenter en marche, venant vers nous, un Printemps pimpant et fleuri! C’est que son précurseur est si crotté, si vilain... et pourtant il laisse sur son passage un souffle de joie, et il semble à tous que bientôt le bonheur sera possible, et qu'en essayant bien fort, on réussira à le saisir.

Les moineaux s’égosillent dans les arbres nus, et ce matin, j'ai positivement vu des corneilles près de la montagne. Du battement lourd de leurs grandes ailes, elles rythmaient leurs coassements étranges d’une tristesse douce que nous aimons au sortir du long hiver. Elles reviennent en bandes pressées, confiantes dans les promesses du vent du sud, ce grand menteur qui les ramène de si loin!

Elles auront froid pourtant: mars leur réserve ses dernières tempêtes, et avril, malgré ses petits airs doux, leur servira de rudes giboulées. Cachées aux creux des vieux arbres, elles maudiront leur imprudence qui ressemble à celle de l’année dernière, mais tous les serments actuels ne les empêcheront pas de recommencer exactement la même chose l’année prochaine.

L'expérience des corneilles comme l’expérience des hommes leur sert plus à grogner qu’à s'améliorer!

Je suppose que parmi ces voyageurs, il y a de bonnes vieilles corneilles qui n’approuvent pas ces déplacements hâtifs: elles préchent et grondent en jurant que “de leur

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temps on était plus raisonnable!” Et quand

surviennent les désappointements, elles crient

sans répit aux petites corneilles transies : “Je vous l'avais bien dit”,

Elles se croient très sages, ces vicilles rabàcheuses, elles n'en sont Pas moins des vieilles folles, et elles le Prouvent en ne se taisant pas.

Les jeunes corneilles ont toujours été pressées d'arriver, et elles le seront toujours. Et pourquoi les en blâmer, si elles sont plus heureuses d’un voyage prématuré que d’une attente ennuyeuse. Et voilà le point à considérer, quand on se mêle de donner des conseils!

Les femmes qui ont beaucoup d'expérience

ont le tort de vouloiren faire de la sagesse pour les jeunes. Celles-ci ne profiteront que de leur propre expérience. +. et encore! Chaque âge a ses qualités. 11 est bon que les jeunes femmes soient ardentes, confiantes, d’une activité dévorante, imprudentes à force d’audace. Elles commencent, elles ont tant à faire! La sagesse et la modération de leur mère? Elles ne sauraient vraiment qu’en faire et elles ne se laissent pas impressionner par cet “autrefois”, évoqué avec tant de persistance par les matrones de leur entourage,

Ah! cet autrefois, où l'humanité entière grimpait à l'échelle de la perfection... elles n’y croient pas aveuglément, et d’ailleurs, ce n’est pas le passé qui leur importe, c’est le

présent, l'aujourd'hui si compliqué, si encombré et si difficile!

Et ce sont ces difficultés que les sages conscillères de nos jours ne comprennent pus toujours! Difficultés de service, manque de temps par surcroit d'occupations, émancipation des enfants obligés de se tirer d'affaire plus jeunes, contagion du luxe qui nous gagne presque insensiblement, etc.

Quand les jeunes femmes ont fait tout leur possible, qu'elles sont exténuées et qu'elles entendent les critiques, les conseils et les souvenirs rétrospectifs, qui semblent réduire à néant toute leur peine et tout leur travail, je parie quelles voudraient avoir des ailes et imiter les jeunes corneilles qui au moins peuvent se sauver des vieilles corneilles!

Pâques

Je vous écris d’assez loin; le printemps ici est plus doux qu’à Montréal et la journée de Pâques a été radieuse! Imaginez de vieilles cloches douces et un peu féêlées qui ont chanté presque toute la journée, un ciel parfaitement bleu, au pied de la montagne où, sur les hauteurs, la neige dessine encore de fantastiques figures, la rivière coule à pieins bords, charriant ies derniers glaçons épars qui miroitent comme des blocs ds cristal vert. Par delà la rivière, la plaine

ne es tes ee Es

s'enfuit toute brune et rejoint ja forêt toute bleue, A travers la fine vapeur qui s'élève de la terre humide et chaude, les chaumiéres se profilent tremblotantes: on dirait que le sol soupire d'amour en exhalant vers le ciel des colonnes d'encens.

En revenant de la grand'messe, mon amie et moi étions silencieuses, pénétrées doucement de la joie que l'on respirait, que l’on sentait monter et descendre en parfums va- &ues et en bruits très doux: le clapotis de l'eau, les trilles des oiseaux, les derniers sons de l’angelus qui mouraient dans l’espace, — C'est bon de vivre! — fimes-nous ensemble... et un éclat de rire souligna cet accord parfait de nos voix et de nos pensées. A ce moment nous entrions dans Ja petite avenue qui conduit à la maison, et nous aperçumes le vieux Luc assis sur un tronc d’arbre: i] fumait sa pipe d'un air si malheureux que mon amie s’arrêta pour lui demander ce qui le tourmentait, Luc est son domestique depuis plusieurs années.

C'est un bonhomme taciturne, doux et entêté,

—Moë, j'ai... rien, madame!

—0 Luc, dites-vous la vérité? Un beau jour de Pâques comme aujourd'hui, il ne faut pas avoir de la tristesse! — Bédame, )a tristesse, vous savez, on l'appelle pas, mais à vient sans invite! — Puisque vous admetîez que vous avez du chagrin, mon bon Luc.

vous allez me dire Pourquoi, et cela vous

M haltetgitaéé sacs ts titane titi rosttanrittusiéée

LETTRES DE FALETTE 55

mms à amer mme

fera du bien; je puis peut-être vous aider?... — Personne peut m'aider, allez!

J'la porte tout seul, le crapaud! —

Un soupçon traversa l'esprit de Madame X. — Dites donc, Luc, vous avez fait vos Pâques? — La figure du vieux se contracta, il eut une hésitation et tot à coup, avec explosion: — Non, madasmet Des Pâques, j'en fais pas de pu... de Pu... ben des années! Et c'est ça qui me ronge, qui me dévore, parce que, vous le savez ben, ma chére petite dame, j'suis Pas plus méchant qu'un aut’! — Je n’y comprends rien, mon Pauvre Luc; vous allez à la messe le dimanche et même la semaine quelquefois, et Adèle m'a dit que vous Jeûniez tout le Carême, et vous êtes si à votre devoir et bon, bon!

Pourquoi ne faites-vous pas vos Pâques? — Bonnement parce que j’peux pas! fait-il, têtu, — Dites-moi la raison, voulez-vous?

Elle a des yeux Caressan?s et doux auxquels le vieux Luc ne sut pas résister, — Quand j'étais aux Etats, y a ben des années, je m’ai mis d'une société secrète, et les camarades m'ont dit: “Asteur, mon vieux, tu peux pu faire tes Pâques tant que t'en s’ras, et j'les zai pu faites, tonnerre! — Mais que faisait-on dans cette société? à quoi vous engagiez-vous? … J'le sait-v moë9 J‘’m'en suit en r’venu jicitte queuque mois après, mais j'ai jamais pu leu dire que j’voulais pu en être d’leu . «udite société!

et j'en suis, j’en suit encore! — Mais c’est

fou, ça, mon pauvre homme, vous êtes libre comme le vent, et rien ne vous empêche de faire vos Pâques! N'en avez-vous jamais parlé au curé? — Ça servait à rien de faire des parlements tant que je me démettais pas de leu damnée société, et comment les rejoindre pour leu dire que j'veux pul — Ecoutez, Luc, je vais arranger cela, moi! Ne soyez pas plus triste et bonjour.

L’après-midi, après vêpres, le bon curé fut mis au courant. Il vint lui-même trouver le bonhomme au jardin, ce matin. L’entrevue ne fut pas longue et je viens de les voir partir ensemble. Je crois bien que le pauvre Luc reviendra l’âme légère, et qu’à l’avenir Pâques ne le fera plus rager.

Ames d'enfants

Après la pluie très douce a paru un soleil bienfaisant qui remplit le monde de vie frémissante: sur les arbres, les bourgeons se gonflent, dans la terre chaude, les plantes poussent patiemment leur petite tête verte, et voilà qu’elles brisent la croûte brune, qu’elles pointent si délicatement, si exquisement fréles qu’on les voudrait protéger toutes contre les atteintes brutales.

Ont-elles une petite âme vague qui est éblouie d'air et de lumière au sortir de la prison de terre où elles ont préparé leur beauté ?

C’est parce que je le crois que j'aime le plus petit brin d’herbe, et que j’évite d’écraser la moindre fleurette,

Ainsi suis-je revenue de la montagne les mains vides: sur mon chemin les anémones rosées et les violettes fines n’ont pas été cueillies; je me suis agenouillée pour respirer leur parfum et leur fraîcheur et j'ai continué ma route sans un regret de ne leur avoir point fait de mal.

Que n’avons-nous le même scrupule avec $ âmes des enfants et les âmes des jeunes ulles, encore éblouies et grisées de la beauté qu’elles découvrent en ce monde.

Trop souvent, par nos désenchantements, nos dégoûts, nos rancunes, nous atteignons rudement leurs âmes fraîches et nous les meurtrissons irréparablement.

Je ne pardonne pas aux pères leurs diatr’ bes contre l’universelle malhonnèteté des hommes; aux mères, leurs discours fulminants contre l’égoïsme des hommes; aux blasés, leurs rires sardoniques, aux découragés, leur tristesse qui se refuse à l'espoir; aux malveillants, leurs lunettes fumées au travers desquelles ils voient noirs le ciel et la terre.

Il serait plus sage, plus efficace et moins dangereux de mettre dans le coeur des enfants le culte de Fhonneur et la religion du dévouement, d'y développer la foi, l’espérance et l’amour, les laissant croître, ainsi dans

la Vérité, mais en laissant subsister la Beauté.

Permettons à ces âmes frêles de se dévelop- 'E per en se fortifiant contre la Vie: elle se révèlera bientôt à elles, grave et triste, mais profondément belle si nous leur avons appris à l’aimer comme le plus beau don de Dieu.

Quel sera l'effet de ces déclamations outrées contre les hommes avec qui il leur fauur à dra vivre, contre la vie qui les attend, contre pl ! les devoirs qu’on leur présente comme des ii épouvantails? Pensez-vous que cela les aide. ra? Autre chose est de les éclairer avec tact et prudence, de dissiper les illusions dangereuses, ou de les éclabousser en remuant de- LE vant eux toutes les tristesse et toutes les vilc- : nies.

Certains enfants de vingt ans me navrent | & avec leur défiance, leur esprit critique, leur LES parti-pris de révolte contre toutes les autorifi tés: ils ont perdu leur fraîcheur d'impression, 6 leur gaieté, leur confiance dans la sincérité et ; la bonté humaines: que leurs parents se de mandent, si, inconsciemment, ils ne sont pas les auteurs du mal?

D, €>, A4 Mois de Marie

Je serais très malheureuse si je ne revenais pas dans mon village pour le ‘’Mr's de Marie”, et ceux qui n’en ont jamais “fait”

un à la campagne ont perdu une impression exquise,

Éd Et Las dép de | nl n lt ÉeS te dd on id ie dé de did à à ji

D'année en année, c’est le même charme que l'on retrouve et comme un chapelet qui continue celui de l’année précédente...

et le temps s’écoule, amenant si peu de changement que vous vous sentez toujours un esprit et une âme de Mois de Marie quand, après l’Angelus, la cloche carillonne pour l'office du soir,

J'aime à me rendre d'avance sur la petite place de l’église qui domine le fleuve :

dans le crépuscule rose le clocher pointu regarde si les étoiles ne commenceront pas bientôt leur ronde autour de sa flèche, :t de toutes les maisons, des chemins verdissants, des vieux jardins clôturés, sortent lentement les fidèles qui causent bruyamment avec les “rencontres”; les jeunes filles se groupent sur le perron, où les hommes, plus loin, “tirent une dernière touche” en attendant le curé... et on entend la maîtresse d’école, déjà installée à l’orgue, qui essaie ses accompagnements.

Et quand le curé arrive un peu essoufflé, car il est presque en retard, il frappe dans ses mains comme on fait à l’école: — Al.

lons, mes amis, entrons, entrons, je commence le chapelet.

C’est un envolement de jupes claires dans l'escalier du jubé; posément les fumeurs secouent la cendre de leur pipe et la mettent dans leur poche, tout en se rendant à leur place, à temps Pour répondre au Credo.

C’est simple, c'est recueilli, c’est frais

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comme le parfum de la verdure qui décore l’autel en attendant que la chaleur le fleurisse.

Après le chapelet, un cantique et un petit sermon de quinze minutes. C’est un des talents de notre curé: il parle peu et bien, évitant les inutiles délayages, et tout son sujet tient dans ces quelques minutes bien employées. Il serait à citer comme modèle à de grands prêcheurs qui abusent un peu de la patience de leurs auditeurs. D’ailleurs, c’est un saint, notre curé! Dieu et les âmes! Il n’a pas d’autre souci, et on le sent si bien dans ses paroles et ses actes qu’on a le désir de lui ressembler! Et ça, voyez-vous, c’est la meilleure prédication du monde! C’est le curé qui vient souvent lui-même en surplis allumer les cierges :

leur douce lueur d'étoile rend encore plus sombre la nef où la prière de tous rend l’air comme vibrant de ferveur: nulle part ailleurs je n’ai ressenti une telie impression de recueillement pieux. Et je ne vous ai encore rien dit des jolies voix pures qui chantent de très vieux cantiques et du plainchant dont le latin est très purement prononcé. C’est que le curé y a vu: il est venu lui-même enseigner aux chanteuses à se tirer de ces subtiles difficultés avec un résultat qui vous étonnerait, critiques de la ville!

Puis, quand un à un les cierges s'éteignent, l’église se vide très doucement et on

parle encore bas sur le perron de l'église, car les portes sont ouvertes et les cierges fument encore...

Et tous les soirs c’est la même chose, et tous les ans aussi, et les mères qui ont chanté les vieux cantiques entendent leurs filles les chanter à leur tour et elles ne peuvent croire qu'avant longtemps elles seront grand'mères... Il leur semble que c’est hier qu’elles attendaient sur le perron leur amoureux qui commence pourtant à avoir des rhumatismes et qui les presse de rentrer, car le serein tombe.

J'ai déjà entendu plaindre les jeunes filles de la campagne par leurs compagnes citadines. Moi, je les envie et je les admire:

leur vie entière oscille entre ces deux pôles sacrés du travail et de l’amour, et elle est certainement plus intense et surtout plus féconde que l’existence absurde des jeunes Montréalaises dont les jours fuient au milieu d’une agitation incessante et d’un mouvement perpétuel.

Les lettres

Les jours passent doucement, silencieusement: même sans le vouloir on se recueille ici, et pour se mettre à l’unisson de l’harmonie universelle, on écarte peu à peu les agitations, les inquiétudes, les soncis vrais ou imaginaires qui font sur la vie comme des taches

d'huile, plus grandes chaque fois qu'on les revoit.

La conscience s’éclaire et le coeur se dilate: on voudrait être meilleur et on sait mieux aimer dans la paix divine qui vous enveloppe; et comme on trouve le temps de raconter toutes ces merveilles à ses amis, ils vous écrivent à leur tour, et le grand événement de la journée au village, c'est la distribution des lettres à l’heure de l’angelus du soir.

Vers les grosses mains noires du bonhomme Baril qui tient solidement la liasse précieuse, se tendent avidement les mains fines et roses, les bonnes mains potelées, les vieilles mains ridées: et toutes sont frémissantes et paraissent sentir que le bonheur ou l’angoisse peut leur arriver dans l'enveloppe qu'elles saisissent... et si elles ont attendu en vain, les mains sont tristes, comme les yeux!

À mesure que les noms s’égrènent, l'espoir a diminué, et quand la dernière lettre est donnée, on ne croit pas encore à ce désappointement et on insiste : --- “Rien pour moi, M. Baril? --- Bédame! vous voyez bien!

Comme elles en sèment de la joie et de la tristesse, les lettres! Et comme, avant de les ouvrir, on devine peu quelquefois ce qu’elles nous réservent!

Il y a les lettres qui donnent de grands bonheurs que l'on voudrait enfermer sous verre pour les conserver intacts. Hélas! On peut bien conserver les lettres, mais comme

Dee p: fais

les bonheurs s’envolent vite! C'est qu'après une lettre, on en veut une autre, et si elle tarde, on l'attend, d'abord doucement, puis avec inquiétude, puis avec fièvre, et toute la joie des lettres passées se dissout dans l'attente anxieuse qui vous creuse des trous dans le coeur.

Puisque la lettre qui doit vous apporter du bonheur peut finir par créer de l'inquiétude, que dire de celle qui vous fait vibrer à la souffrance de ceux qui vous appellent, que vous sentez seuls, tristes et découragés?

Et l’autre, celle qui est si banale, qu’en la lisant il vous semble qu’une fée mauvaise a touché votre vie pour la tenir toute, Rien ne brille plus en vous ni autour de vous. Vous attendiez le rayonnement et la chaleur, et c'est de l’ombre froide qui vous transit; vous attendiez une tendresse, et c’est du papier noirci que vous tenez là et que vous jetez au feu pour lui communiquer la seule chaleur qu'il connaîtra jamais!

Petites lettres grises et blanches, soigneusement fermées, qui gardez si jalousement vos secrets, nous vous aimons et nous vous crai- 8nons, et vous ne vous doutez pas que souvent nous vous ouvrons en tremblant bien fort.

mere — ne + ee.

Flanerie

Flâner ! Se donner un grand congé où l’on se dispense d'avoir des tas de choses à faire, où l’on écarte les soucis, les devoirs, les obligations, les conventions, les cérémonies, les indifférents et même les amis! Et l’on s’en va seule dans un coin plein d'arbres, de lumière, de petits sentiers qui mènent nulle part, de gros rochers gris qui vous ménagent des repos exquis après de rudes ascensions. On ne se dit jamais : “Il est l’heure de rentrer, on m'attend, il faut aller là ou voir celui-là!” On est libérée, enfin, des autres et de soi-même, puisque pour être un succès, ce beau congé comporte une absence absolue de pensées, d'observations et de réflexions introspectives. Car ça, vous le savez bien, exclut tout repos. Quand on pense, ou bien l’on tourne dans un cercle, ou bien l’on vrille dans les profondeurs sans jamais percer à jour. C'est très fatigant et si décevant !

Mes chers amis, je jouis actuellement d’une semblable trève! Je n’entends que le bavardage des oiseaux, les beuglements des vaches, et aux hc'es des repas, les remarques quotidiennement répétées de mon hôtesse, dont la sollicitude heureusement ne se préoccupe que de mon bien-être matériel. Je me repose si profondément, j'ai l’âme si doucement engourdie par la paix et le silence environnants que

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