‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 10 sur 16 · LA CHARPILLON · texte numérisé non relu

LA CHARPILLON

UNE des aventures les moins hrillantes qui soient arrivées à Casanova dans son éclatante carrière est certainement celle qui se déroula à Londres vers la fin de 1763 avec Marianne Charpillon, la femme perverse, qui, servie par des nerfs d'acier et un visage d'ange, tint en échec tous les assauts que lui donna l'expert et atidacieux don Juan, pendant plusieurs semaines, avec autant de succès qu'elle avait su résister à ses flatteries.

Cette aventure, que Casanova raconte dans deux longs chapitres des Mémoires avec une grande sincérité, est parmi les plus connues de sa destinée. A ussi, au lieu de la résumer, nous avons eu l'idée de reproduire une version inédite, écrite par Casanova lui-même à cette époque. Ce texte a dû être dicté pour établir sa justification dans la prison où la cruelle sirène et ses complices avaient tenté de le faire enfermer pour le reste de ses jours.

a II y a quatre ans et demi que j'ai fait donner à Paris 4.000 francs à ces femmes en marchandises; j'en ai retiré trois lettres de change acceptées et endossées par elles; mais les friponnes partirent de Paris avant leur échéance, changèrent leur nom de Ansbcrg en celui de Charpillon et vinrent mener mauvaise vie à Londres avec un Français qui s'appelait

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Rostaing et qui prit ici, à Londres, le nom de Charpillon et se fit croire mari de la Ansberg et père de la demoiselle. Cette demoiselle a dix-sept ans, et elle n'a à Londres aucun caractère. Elle est maîtresse tantôt d'un, tantôt d'autre, et gagne par là de quoi entretenir sa mère, sa grand' mère, ses trois vieilles tantes et son prétendu père; il n'y a qu'à s'informer dans le Danemark street, et leurs infamies sont connues. Elles n'ont rien, et si elles veulent vivre, elles sont obligées de se servir de moyens que les lois chrétiennes et civiles défendent.

« Je suis arrivé à Londres il y a six mois et je les ai vues chez elles, et la jeune fille m'agaça avec ses charmes plusieurs fois vendus, et suspendit ma juste colère et mes prétentions pour vouloir être payé.

(( A la fin, voyant qu'il n'y avait dans cette maison que des fripons au jeu, qui y faisaient perdre l'argent à tous ceux qui y allaient, et des manèges d'infamie fondés sur un commerce d'amour illicite, revenu en moi-même, je les ai quittées, et je fus exposer les titres de mes prétentions de 4.000 francs argent de France à M. Withead, avocat; j'ai pris il y a trois semaines un rit (sic) et je les ai fait arrêter. A u bout de deux jours, elles sortirent cautionnées et nous plaidons à présent. Il y a six semaines que je n'ai parlé à aucune de ces vilaines femmes.

« J'allais tranquille à ma maison cette nuit, lorsque j'ai vu M. Rostaing, qui se fait appeler ici Charpillon pour faire des dettes, et Rostaing dans une autre maison. J'ai vu cette nuit ce Rostaing en capote qui m'appelle par mon nom et me montra aux officiers pour me faire arrêter. J'ai obéi et je fus stupéfait lorsque fai su qu'on m'arrêtait à cause que ces indignes femmes m' accusaient que je voulais les tuer. Jamais je n'ai eu cette intention criminelle et jamais je n'ai fuit cette menace. Je respecte trop les lois et mes nueurs et je

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méprise trop ces femmes pour me noircir d'un crime si affreux. »

Ce récit, dans la simplicité concise et claire d'un document qui devait servir comme défense devant le juge, ne vaut certainement pas les deux chapitres où Casanova, avec une grande abondance de détails, nous raconte sa mésaventure de Londres. Mais il a cependant une très grande importance; grâce à lui nous pouvons faire deux constatations irréfutables : la réalité du fonds, complètement historique, des Mémoires, et l'art remarquable avec lequel Casanova utilisa ce fonds et le mit en valeur; art si parfait que pendant de longues années on alla jusqu'à attribuer les Mémoires à Stendhal et que, plus récemment, on a pu rapprocher précisément l'épisode qui nous occupe du beau roman de Pierre Louys : lya Femme et le Pantin.

(Cf. Bibliophile Jacob, Catal. des livres de M. Dutac(|. E. Maynial, Casanova et son temps, 1911. — Mémoires, IV, 141, VI, 282, 481 sqq.)

[Lettres en français dans l'original.}

Je ne sais pas, Monsieur, si vous avez oublié l'engagement de samedi passé; pour moi, je me souviens que vous avez consenti de nous faire le plaisir de venir dîner avec nous aujourd'hui Imidi, le 12 du mois. Je voudrais bien savoir si votre mauvaise humeur vous a quitté; cela me fera plaisir. Adieu, en attendant l'honneur de vous voir,

Marianne de Chakpillon.

i\ fou sieur,

Comme je prends beaucoup de part à tout ce qui vous regarde, je suis très mortifiée d'apprendre la mauvaise n(juvelle de votre incommodité; j'espère que cela sera si peu de chose qu'aujourd'hui ou demain nous aurons le plaisir de vous avoir chez nous bien portant.

Et, en vérité, le présent que vous m'avez envoyé est si joli que je ne sais vous faire comprendre combien il me fait plaisir et combien j'en fais de cas; et je ne sais pas ce qui vous pousse à vouloir toujours me faire enrager de me dire que c'est ma faute que vous êtes rempli de bile, pendant que je suis aussi innocente qu'un enfant qui \ient de naître et que je voudrais vous rendre aussi doux et aussi patient que votre sang deviendrait un vrai sirop clarifié; cela pourrait vous arriver si vous suiviez mon avis. Je suis, Monsieur,

Votre très humble servante.

[Marianne Charpillon].

Ce mercredi à deux heures.

A Monsieur de Sein gai à Londres.

Ne pouvant malheureusement reproduire le portrait de la Charpillon, je veux au moins citer le passage dans lequel Casanova a chanté la beauté de cette fille, digne, à ce qu'il semble, d'inspirer à un Gainsborough une de ses toiles merveilleuses.

« La Charpillon... était une de ces beautés auxquelles il est difficile de découvrir le moindre défaut physique. Ses

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cheveux étaient d'un beau châtain clair, et d'une longueur et d'un volume étonnants; ses yeux bleus avaient à la fois la langueur naturelle à cette couleur et tout le brillant des yeux d'une Andalouse; sa peau, légèrement rosée, était d'une blancheur éblouissante, et sa taille élevée... et élancée. Sa gorge était peut-être un peu petite, mais d'une forme parfaite; elle avait les mains blanches et potelées, minces et un peu plus longues que ne le sont les mains ordinaires' avec cela, le pied le plus mignon, et cette démarche noble et gracieuse qui donne tant de charme, même à une femme ordinaire. La physionomie douce et ouverte avait l'expression de la candeur et semblait annoncer cette délicatesse de sentiment et cette sensibilité exquise qui sont toujours des armes irrésistibles dans le beau sexe... »

Casanova ne put jamais oublier cette femme fatale qui l'avait tant fait souffrir; encore en 1789, il écrivait à la princesse Clari : « Une femme à son premier aspect me frappe; si je n'y prends pas garde, elle me ravit le cœur, et je suis perdu, peut-être, car ce peut être une Charpillon... » (Lettre publiée dans /'Ermitage, 15 octobre 1906J

CATTERINA CAPPOCCI HANZONI

CHAQUE fois que Casanova était de retour à Venise d'un voyage quelconque, sa première visite était pour cette brave et bonne dame, femme d'un notaire public (i), dont il avait fait la connaissance en 1741 chez le sénateur Malipiero; quand il s'en allait de nouveau, c'était également à elle qu'il confiait ses papiers importants et ses livres compromettants (2). « Cette digne dame, dit-il dans les Mémoires, m'inspira le plus grand attachement et me donna des leçons et des conseils très sages; si j'en avais profité et que je les eusse suivis, ma vie n'aurait pas été orageuse... (3) »

^\/mc Manzoni, née à Venise en 1706, se maria en 1729 et mourut à l'âge de 81 ans, le 28 décembre 1787. Nous citons ces dates, non pour faire étalage d'une facile érudition, mais parce qu'elles peuvent nous aider à interpréter un passage des Mémoires et à fixer l'année oit Casanova com-

(i) Giovanni Maria di Giov. Ant. Manzoui (ne le 31 décembre 1702), qui fut notaire public de 1740 à 1760 et mourut à 84 ans, le 31 décembre 1786.

(2) Cela se produisit notamment en 1743, avant que Casanova entrât au séminaire, et une autre fois avant son départ pour Rome; puis en 1755, à la veille d'être mis sous les Plombs, et ces papiers lui furent rapportés à Paris en 1757 par le comte Tiretta.

(3) Mémoires I, 85.

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mcnça à les écrire. Voici le passage en question : « M"^" Manzoni vit encore à l'âge de quatre-vingt-dix ans, ayant conservé sa bonne santé » [vol. I, chap. 6). Carletta, en commentant ce texte, accepta ce calcul de 90 ans, et exprima son étonnement de ce que Casanova^ en 1792, croyait toujours en vie sa vieille amie, qui était morte cinq ans auparavant (i). Ne pourrait-on pas admettre au contraire que Casanova a écrit ce passage en T-'J^'], c'est-à-dire avant que M"^^ Manzoni pût morte, et s'est trompé plutôt sur l'âge de la dame? Voilà une question que je livre aux futurs commentateurs des Mémoires.

Sur Catterina Cappocci Manzoni et sur sa fille Elisabetta, née en 1732, je trouve quelques renseignements dans une lettre de l'abbé Bollini (2) écrite à Casanova de Venise, le 29 aoilt 1772 ; vi...Je vous sais bon gré de la connaissance que vous m'avez procurée de la maison Manzoni; tout le monde en est aimable, très konnête et poli; je leur ai apporté la joie et la consolation en vous nommant, en les assurant de votre santé et de votre séjour à Bologne. La fille surtout, qui ne manque pas de charmes et d'esprit, m'a fait mille politesses et m'a procuré la connaissance de la maison Pisani à Saint-Etienne, où j'irai passer quelques soirées.

(i) Carletta, Casanoviana daus FanfuUa délia Domenica, 2 juillet 1899.

(2) Carlo Bollini, de Novare, fils unique d'une famille pauvre, vivait à Bologne en 1772 quand Casanova l'y rencontra aux prises avec une certaine Brigida Sabbatini, sœur d'une danseuse, plus âgée que lui et qui, par amour ou par intérêt, voulait l'épouser. I,e don Juan consommé eut pitié du jemie homme timide et inexpérimenté, il lui montra les dangers auxquels il s'exposait, puis il le décida et l'aida à fuir à Venise eu lui fournissant des recommandations auprès du noble Dandolo et de la famille Manzoni. En 1773, Carlo Bollini, qui avait cherché en vain une situation à \^enise, partit pour Trieste, d'où peu de temps après il revint à Novare cliez sa mère que les intrigues d'un malhonnête et déloyal intendant lui avaient aliénée. Certaines lettres de lui à Casanova, que je possède, sont spirituelles et intéressantes. I«es Mémoires parlent de lui, VIII, chap. 12.

A JACQUES CASANOVA I4i

La mère, c'est une femme sans façons mais non moins estimable. Je ne vous parlerai pas du père que je n'ai vu qu'un instant et qui s'est dérobé pour des affaires. J'y suis retourné ce matin; je ne crois pas la maison fréquentée; il y a une jeune Excellence qui paraît faire sa cour à Madame la jeune, et qui la sert hors de la maison; peut-être je me trompe, car elle assure avoir entièrement renoncé au droit sur la belle vie et sur le grand monde. Au reste je puis vous assurer que la fille en particulier est empressée de savoir de vos nouvelles et marque une amitié, un profond attachement à votre égard; j'oserai même dire que l'amour s'y mêle. Je lui ai présenté votre Lana capriua (i), que je l'ai priée de garder â votre considération et qu'elle a acceptée comme un présent; vous recevrez la lettre de la mère dont je me suis chargé. Vous m'obligerez, en lui répondant, de lui faire comprendre mon intention par rapport à me procurer de l'emploi... M

Voici une lettre de M"'^ Manzoni à Casanova, la seule conservée à Dicx, qui doit avoir été écrite pendant le séjour de l'abbé Bollini à Venise, donc en lyy^ :

[Lettre en italien dans l'original.]

Venise, le 9 janvier [1773?]

Monsieur,

J'ai reçu vos deux excellentes lettres pleines d'expressions polies et obligeantes, et elles me sont une preuve

(i) Un curieux petit ouvrage de Casanova, polémique et satirique, imprimé à Bologne en 1772.

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que, en dépit du temps, vous savez conserver ime bonne amitié. 1,6 vSeigneur Dieu le veuille, je le désire, cela me causerait un grand bonheur et j'attendrai donc le moment de cette surprise : votre visite me serait bien précieuse et je passerai très volontiers quelques heures à parler de mes affaires avec im ami de cœur. Ma fille elle aussi vous reverrait avec grand plaisir; elle dit que c'est par égard pour vous qu'elle a écrit la lettre au consul destinée à M. l'abbé Bollini et qu'elle ne pouvait j3as savoir où, en ce jour, vous portiez vos pas errants.

Je vous dirai quelque chose d'intéressant sur la dame que vous savez : il y a six mois qu'elle est devenue veuve; elle vit avec sa mère dans la cour de la Comédie, et elle a ime fille de douze ans ; mais pour mon goût, la mère me plaît plus que la fille.

Voilà sur ce point votre curiosité satisfaite. Mais allons plus loin, voici maintenant le bon de la chose : je suis allée la voir, je lui ai lu les quelques lignes qui la concernaient; elle en a paru fort satisfaite et vous assure qu'elle conserve encore vivant en elle im bon souvenir de vous; elle vous envoie mi aimable salut. Qu'en dites- vous? Quand je le veux, je fais bien les chose; mais entendonsnous bien, je ne voudrais pourtant pas être mise au rang de ces gens équivoques qui s'occupent généralement de telles affaires. Quant à ce qui regarde M. Babbhii (i), je ne peux vous donner aucmie nouvelle, puisqu'il se trouve à Padoue pour tenir compagnie à un [sonador?]; mais il est à croire qu'il reviendra bientôt; aussitôt revenu, il écrira; en attendant, tenez l'affaire en haleine.

(i) Probablement Matteo Babbiui, musicien qui s'illustra par la suite; en 1/73, il '^^ trouvait à Venise et chantait les seconds rôles au théâtre Sau-Baiedetto.

Je VOUS suis très obligée de vous être employé pour mon cousin; je vous ferai i)lus au long mes comi)limeuts pour cette affaire. Mais je suis fatiguée d'écrire, et je termine.

Votre bonne amie,

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