‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 11 sur 16 · C.\TTÀ C.\procci Manzoni · texte numérisé non relu

C.\TTÀ C.\procci Manzoni

Madame DE SABY

LE chevalier Sahy de Chalahre était un aventurier de race : fils d'un ancien brigadier des gardes du roi, connu pour l'immense fortune qu'il avait acquise au jeu, et d'une certaine Amelin, joueuse de profession, il s'était mis, après avoir obtenu le grade de capitaine de cavalerie, à parcourir l'Europe, habillé en major au service du roi de Saxe, corrigeant la fortune et grugeant les naïfs.

Casanova raconte, dans ses Mémoires, qu'il le rencontra deux fois : la première fois, à Amsterdam, à la fin de 1759, au milieu d'une bande de « coupe-jarrets » qui se réunissaient à Hôtel de la Ville de Lyon; et six ans plus tard, en octobre 1765, à Varsovie, où sa maison était ouverte aux joueurs, toujours en compagnie d'une jeune Saxonne, assez jolie et parlant l'italien tant bien que mal. (Mémoires, IV, 175 ; VII, 210).

Les Mémoires ne disent rien de plus; mais nous en apprendrons davantage en lisant la lettre suivante :

[Lettre en français dans l' original. \

A Paris, le lo juillet 1778.

' Monsieur,

Sans les circonstances qui se présentent aujourd'hui, je n'aurais jamais eu occasion de me faire connaître à vous.

MAIiAMi: DE SAHY A .lACQUES CASANOVA 1 'iT)

-Monsieur; mais je ne puis ni'enipècher d'avoir l'honueur de vous écrire. Je suis l'infortunée épouse de M. de Saby; j'ai été mariée avec lui le 14 de mai 1748, à Marseille, à la paroisse Saint-Martin.

IMarseille est ma patrie; je suis d'une famille très honorable et je n'ai jamais mérité l'abandon de mon mari, qui ne peut, malgré l'âge avancé où il se trouve, revenir de ses désordres. Vous n'ignorez peut-être pas. Monsieur, son inconduite; il a toujours avec lui des femmes nouvelles des plus libertines qu'il fait passer dans les pays étrangers pour son épouse et avec lesquelles il mange des sommes; tandis ([ue moi, qui suis sa véritable épouse, il me laisse dans la dernière des misères. Je ne vous cacherai pas. Monsieur, que je me trouve dans une situation si affreuse que je n'ai pas une robe pour mettre sur mon dos et que la plupart du temps je manque de pain. Je suis dans une si triste situation que la plus malheureuse des femmes ne pouvait j amais être si infortunée que moi. Ma position est très comme, et si j'avais voulu faire de la peine à mon mari, il y a longtemps qu'elle aurait changé de face. J'ai toujours cru et espéré qu'il reviendrait de ses égarements, mais c'est vainement que j'ai eu cette espérance. Il vient de repartir de Paris avec cette grande coquine qui était avec lui lorsqu'il a été à Venise, où il m'a dit, à son retour dans cette ville, l'année dernière, qu'il avait eu le plaisir de vous voir et que vous lui auriez payé le billet que vous lui devez, s'il vous l'avait remis, mais qu'il vous avait dit qu'il ne savait pas ce que votre billet était devenu. Mon mari a eu grand tort de vous faire cette réponse; il n'ignore sûrement pas que c'était moi (j^ui avais en main votre billet, mais ne pouvant se dispenser de vous dire : « Je l'ai remis à mon épouse », et voulant vous laisser ignorer qu'il avait sa légitime épouse à Paris, il a sans doute mieux aimé vous dire

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qu'il ne savait pas ce que votre billet était de\'cnu. C'est moi. Monsieur, qui ai en possession votre billet dont je vous envoie ci-joint la copie. Je vous aurais une obligation infinie de vouloir bien avoir la bonté de m'en procurer le paiement, me trouvant dans la dernière des misères. Je ne doute nullement que vous serez touché et pénétré de mon état et que vous ne me laisserez pas languir longtemps sans que je reçoive ime réponse de votre part; j'espère qu'un galant homme comme vous, Monsieur, et un homme de condition tel que vous êtes, ne laisserez pas gémir plus longtemps une femme si à plaindre que je la suis et n'ayant d'autre ressource dans ma misère que celle de votre billet. Je ne sais plus l'endroit où mon mari est actuellement avec cette mdigne créature qui est avec lui. Cette femme est mariée avec un garçon vitrier qui est vivant. J'attends tout de votre façon de penser, M. Broc, qui a l'homieur de vous connaître et qui connaît parfaitement le dérangement de mon mari, est arrivé à Paris depuis quinze jours; il est venu me voir et m'a fait un récit de votre façon de penser, Monsieur, des plus avantageuses. Je ne doute nullement qu'il n'a dit que ce que vous méritez. Je me flatte que vous ne tarderez pas à me donner de vos nouvelles, c'est la grâce ([ue je vous demande. Si vous voulez que je remette votre billet à l'ambassadeur de Venise, je le lui remettrai; si vous souhaitez que je le remette à un banquier de votre cour, vous aurez la bonté de m'en indiquer la demeure et le nom; je ferai ce que vous désirerez. Monsieur, à ce sujet. Je loge chez la femme du tailleur de mon mari, à qui mon mari doit trois mille livres. Cela n'a pas empêché que cette dame, qui se trouve veuve actuellement, nonobstant ce que M. de Saby lui doit, ayant égard à ma cruelle situation, elle m'a donné un petit logement et ma nourriture. Depuis quatre années, je suis chez elle et je lui dois beau-

coup; je serais charmée de pouvoir la satisfaire; c'est de ([uoi je suis bien occupée. Ainsi, Monsieur, je me flatte que je ne tarderai pas à recevoir de vos nouvelles et que vous voudrez bien me mettre à portée d'avoir quelque soulagement à ma cruelle situation. J'ai l'honneur d'être avec estime, Monsieur, et considération, votre très humble et très obéissante servante.

De Saby.

Copie du billet que j'ai de M. de Casanova de ce qu'il doit à M. de Saby, mon mari :

« Je reconnais devoir à M. le chevalier de Saby la somme de cent ducats de Hollande, valeur reçue que je m'oblige de payer dans le courant du mois de décembre prochain dans toutes les villes où je me trouve et à quiconque me présentera ce billet endossé par le susdit Monsieur. Fait à Dresde, le 19 octobre 1766.

« Signé : Casanova.

« Bon pour 100 ducats de Hollande. »

Mon adresse est : à Madame de Saby, chez la veuve Faverol, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, vis-à-vis de l'Hôtel d'Artois, à Paris.

Cette lettre nous fait connaître que le chevalier de Saby avait la bonne habitude de posséder, outre son épouse légitime, quelques femmes... de passage pour le voyage; mais elle est surtout importante, parce qu'elle nous révèle une petite escroquerie commune de Casanova. Il reconnaît dans les Mémoires (VII, 290) qu'à Dresde, dans l'automne de iy66, après avoir délivré la Castelbajac, devenue comtesse Blasin

l'iS MADAME DE SABY

de la tyrannie de Schwerin et d'une autre moins avouable, à la veille de partir avec elle pour Vienne, il n'avait en poche que 400 ducats, parce que la banque de pharaon ne lui avait pas souri, et parce que son voyage à Leipzig lui avait coûté assez cher; mais il ne dit pas que cent de ces ducats lui avaient été prêtés par Saby.

Quant au séjour de Saby à Venise en 1776, il est confirmé par Casanova, mais non dans les Mémoires, naturellement. Devinera-t-on en quel endroit?... Dans un de ses rapports aux Inquisiteurs d'Etat, daté du 8 septembre 1776 : « Monsieur Saby de Chalabre, Français, qui est arrivé de Vienne ici, le 4 septembre courant, qui loge avec sa femme à /'Ecu de France et que j'ai connu en France il y a vingt ans, m'a dit qu'un baron de Bohême, arrivé ici le même jour que lui, qui l'a accompagné par hasard à Trieste, et qui loge à Venise dans le même hôtel que lui, lui a révélé un secret qu'il croyait devoir me confier... » Le secret consistait dans un plan du futur empereur d'Autriche, qui, à la mort de Marie-Thérèse, aurait envahi la Dalmatie. Cette information ne troubla pas beaucoup les Inquisiteurs : « elle fut lue et resta sans commentaires », nous apprend une note du 9 septembre 1776 (i).

Quelqu'un pourrait avoir la curiosité de savoir si la pauvre femme... nous allions dire : veuve, de Saby a été payée; je n'en sais rien, mais je jurerais que non, en pensant à la lamentable situation pécuniaire de Casanova, qui, en 1778, n'avait pas encore été admis à toticher le maigre traitement fixe de i^ ducats par mois que les Inquisiteurs lui accordèrent, comme espion, seulement deux ans plus tard.

(i) Ce rapport fut, avec beaucoup d'autres du même Casanova, publié par A. Bazzoni dans Giac. Cas. Confidente degli Inquisitori di Stato. Nuovo Arch. Ven. 1894. Mais Bazzoni a lu (îabi au lieu de Sabi; il s'est trompé. Je relèverai aussi incidemment que, d'après les documents des Inquisiteurs d'h^tat (étrangers), M. le baron de Chalabre (Anglais) est arrivé à Venise le 10 septembre.

MADAME DE SABV 149

Pour en revenir au chevalier de Sahy, je dirai qu'on peut trouver quelques allusions à ses faits et gestes dans le.i lettres du prince Charles-Ernest de Courlande et d'un certain Bodissoni, peintre et marchand de tableaux, à Casanova. En mai 1765, il était compromis dans un scandale de jeu à Varsovie, mais on disait qu'il avait mis en sûreté 6,000 ducats; en juin 1768, il était retourné à Varsovie, « seul, sans sa femme, parce qu'on dit qu'elle était seulement enprontage (sic) pour quelque temps; on dit qu'il fera société avec le baron de Sainte-Hélène (un autre aventurier) et qu'ils partiront pour la Savoie et le Piémont ».

MARIA RIZZOTT] KAISER

JACQUES Casanova, comme l'on sait, se destinait à la carrière ecclésiastique. Après avoir honorablement terminé les études nécessaires, il avait déjà reçu la tonsure et les quatre ordres mineurs, quand juste à la veille de prononcer un panégyrique à la cérémonie solennelle de la seconde fête de Noël (honneur insigne pour un jeune homme qui avait à peine seize ans), il fit la connaissance de la jolie nièce du prêtre D. Giovanni Battista Toselli — celui-là même qui l'avait baptisé — et tomba amoureux d'elle. « Mon amour pour Angela, confesse-t-il lui-même, me fut fatal, car il fut cause de deux autres qui, à leur tour, en amenèrent beaucoup d'autres et qui finirent par me faire renoncer à l'état ecclésiastique (i). »

Angela Cattarina Toselli, fille d'Iseppo, « peintre à la chinoise (au lavis) », comme le qualifie le registre de l'église San Samuele, était née à Venise le 26 mai 1725; en 1758, elle épousa l'avocat Francesco Barnaba Rizzotti et eut. Vannée suivante, une fille, M aria Elena... celle qui écrit ces lettres (2). Convenablement commentées, ces lettres nous fournissent sa biographie, aussi nous semble-t-il superflu de la résumer

(i) Mémoires, I, 91.

(2) Cf. CAx\it\.iVi,jCusaiu)viana., Fanfulla délia IJomenica. 2 juillet 1899.

MARIA IMZOTTI KAISEl! A JACQUES CASANOVA IHI

ici. Je dirai simplement que Maria Rizzotli connut Casanova à Venise en 1774, signe évident qu'entre l' aventurier et sa première passion les rapports étaient restés cordiaux; et j'ajouterai que, encore toute jeune, elle se rendit seule à Vienne chez son oncle Giovanni Toselli qui, comme son grand-père Iseppo, exerçait la profession de peintre.

[^Lettres en italien dans l'original.]

vienne, 25 mars 1778.

Monsieur Oiacoino, mon très estimé et très cher ami,

Je suis fort heureuse qu'il ne me soit jamais venu la tentation d'écrire à Piazza (i), parce que je suis certaine que j'aurais bientôt vu paraître là-bas im tome de mon histoire, chose qui me déplairait grandement, car mes aventures sont si peu croyables que, si elles étaient imprimées elles seraient réputées songes de malades, comme les histoires de géants, de pygmées, de chimères, d'hydres et de centaures. Je vous montrerai dans la personne de mon oncle mi monstre plus affreux que tous ceux qu'a pu iuven-

(i) Piazza Antonio, Vénitien, mort à 83 ans, en 1825, fut anteur tic comédies et de nouvelles, directeur de la Gazzetta Urbana Vcncla à partir de 1788. Écrivain très fertile, pas toujours très correct, mais souvent original, il est aujourd'hui oublié, mais il jouit en son temps, et particulièrement dans les dernières années du xvm'^ siècle, d'une grande popularité pour les très nombreux romans qu'il publia. Dans ses romans, il imita d'abord Chiari, puis il suivit sa propre inspiration, introduisant en Italie le roman passionnel, court et simple d'intrigue. Il fut aussi im fameux polémiste, et c'est à lui (|u'est due l'expulsion de Toscane du célèbre Goudar. (Cf. Marcliesi G. B. Romanzui i c romanzi iialia)ii dcl settecento. Bergame, 1903.)

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ter l'aimable antiquité, et dans l'épisode que je vous raconte ci-après, je crois que vous pourrez voir très exactement son portrait.

Un soir, après être allé à im dîner, mon oncle (i) et ma tante rentrèrent à la maison aux trois quarts ivres. Ma tante se mit au lit aussitôt; mais mon oncle resta quelque temps à causer avec moi et me fit, contre son habitude, beaucoup de politesses. Finalement il s'alla coucher et j'en fis autant. J'étais près de m' endormir, quand j'entendis ouvrir doucement la porte de ma chambre; j'ouvre les yeux et j'aperçois sur le seuil un fantôme tout blanc. Je crus que c'était l'âme de ma grand'mère qui était venue me reprocher d'avoir manqué à son de prof midis; je fis rapidement le signe de la croix pour effacer ma faute, mais le fantôme se fit connaître comme mon oncle. Je lui demandai ce qu'il voulait, mais ses façons déshonnêtes me firent bientôt comprendre dans quelle intention il était venu. Moi qui, déjà depuis longtemps, nourrissais contre lui mie haine mortelle, je sentis croître ma rage par des procédés si indignes; aussi lui dis-je tout ce qu'il méritait, si bien qu'il fut forcé de retourner dans sa chambre, plein de fureur, de confusion et de honte.

Après cet incident, mon oncle me traita encore plus mal qu'avant, et sa femme, qui me détestait déjà, rivalisait avec lui à qui me mortifierait le plus. Un matin, ma tante, sous un prétexte quelconque, entra dans ma chambre et se mit à me souffleter; mon oncle survint au bruit, et feignit de me défendre; mais il s'y prenait si étrangement que j'en gardai des marques au visage. En me voyant ainsi maltraitée, je dis à mon oncle qu'il me trouvât une chambre, parce que je ne voulais plus demeurer un seul instant

(l) Cet onde s'appelait, comme je l'ai déjà dit, Giovamii Tosclli.

dans sa maison; il me répondit par des injures, et je quittai immédiatement la maison, dans un état de rage inexprimable, sans savoir où j'irais, mais bien résolue à ne plus jamais rentrer chez mon oncle. J'errai longtemps au hasard Finalement, je rencontrai un certain Banchieri, peintre et ami de mon oncle; je lui racontai tout ce qui m'était arrivé et il me conseilla lui aussi de ne pas rentrer à la maison; puis, comme j)reuve de l'intérêt qu'il me portait, il me pria d'aller demeurer avec lui. Dans ma situation, ce n'était pas mi parti à refuser; j'allai donc avec lui. Sa femme me fit mille amabilités et tenta tous les moyens de me consoler; mais je restai bien surprise quand je me vis dans mie maison où tout témoignait du plus grand dénûment; une paillasse, deux mauvaises chaises et mie petite table composaient tout le mobilier. I^'heure du dîner arriva; le repas fut extrêmement modeste; encore s'il y avait eu le nécessaire pour couvrir la table ! Mais il n'y avait qu'mie moitié de serviette assez sale, trois fourchettes, deux cuillers, et nous étions quatre personnes à table ! I^e pauvre Banchieri, les larmes aux yeux, me demanda pardon pour un couvert aussi primitif et me dit qu'il souhaitait être riche uniquement pour pouvoir me traiter comme il le désirait. Le lendemain, mon oncle arriva et me demanda ce que je voulais faire. Je lui répondis que je ne voulais plus retourner chez lui. Il convint donc de donner six florins par mois à Banchieri pour mon entretien. Il m'envoya un. lit, et il me fit dire de prendre une décision quelconque, parce qu'il ne voulait pas m' entretenir ainsi longtemps. En ce moment, je cherche une maison où je pourrais aller comme gouvernante d'enfants, car maintenant, je parle assez bien français et je puis aussi me faire comprendre en allemand. Cela me paraît le seul parti qui me reste à prendre, car retourner à Venise auprès de ma mère me

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semble un remède pire que le mal. Conseillez-moi, je vous prie, et dites-moi ce que je dois faire. ! M. de Vecchi vous fait ses compliments. Je vous prie de bien vouloir faire les miens à la chère Checchina, à Piazza et à ma mère. Conservez-moi votre très précieuse amitié, dont je ferai toujours plus de cas que de toute autre chose, et je ne manquerai jamais d'être, comme je le déclare sincèrement.

Votre très humble servante et sincère amie.

Maria Rizzotti.

A Monsieur Jacques Casanova, S. Moïse, au casino de S. Excellence Marco l)a)idolo, à Venise,

Dans cinq autres lettres, écrites en 1778 et 1780 (i), Maria Rizzotti décrit à Casanova sa vie malheureuse, pleine de souffrances, rendue plus triste encore par la maladie et par les discussions avec ses oncles, jusqu'à ce qu'elle lui annonce qu'elle a réussi à se placer comme gouvernante chez leD^ Bramhrilla, chirurgien de l'empereur (2).

La dernière lettre de Maria Rizzotti conservée à Dux est de 1788, époque où Casanova, qui, dans l'intervalle, avait passé quelques mois à Vienne, avait déjà abandonné la capitale depuis trois ans. Cette lettre nous fera connaître les dernières vicissitudes de la malheureuse jeune fille :

(i) lyCS lettres portent les dates suivantes : 26 août, 21 novembre 1778; 5 novembre, 20 décembre 1779; 23 juin 1780.

(2) Giovanni Alexandro von Brambilla, né à Pavie en 1728, fut médecin et chirurgien de l'empereur Joseph II, fondateur et directeur d'un institut médico-cliirurgical placé sous le patronage de l'euipereiu- lui-niême. Rentré dans la vie ijrivée en 1795, il mourut à Padoue, le 29 juillet i8oo.

Trns estiinc Monsieur et très cher aTui,

Vautre jour, l'abbé da Ponte (i) m'a dit qu'il avait reçu une lettre de vous dans laquelle vous daigniez parler de moi. Grande fut ma joie en apprenant que je n'étais pas encore oubliée d'une personne pour laquelle, dès l'âge de quatorze ans, j'ai toujours ressenti une parfaite estime et amitié, et aux doctes raisonnements, aux sages avis de laquelle j'avoue que je dois le peu de bien qu'il y a dans mon esprit et la prudence avec laquelle je me suis souvent conduite.

Plût au ciel que ces conseils je les eusse toujours suivis ! J'aurais ainsi évité un mariage qui fut pour moi une source de malheurs. Je n'en finirais pas si je voulais vous faire un récit exact de tout ce que j'ai souffert depuis que vous êtes parti de Vienne; il y aurait la matière d'un volume. Je vous dirai seulement que, quinze jours à peine après mon mariage, mon mari rentra une nuit à la maison plus mort que vif, et vomissant un flot de sang. Quelle fut alors ma situation, il est plus facile de l'imaginer que de le décrire. Après les premiers moments pendant lesquels la douleur me fit perdre le sentiment, la cruelle réflexion vint augmenter ma peine, et je frissonnai en envisageant l'avenir. En effet, mon mari resta plus de six mois cloué sur son lit, et je devais à moi seule songer à le faire vivre et à le soigner pour prolonger son existence. Mais tous les remèdes furent inutiles et, le 30 avril 1786, mon pauvre mari expira dans mes bras, me laissant avec plus de 300 florins de dettes, une

(i) IfiTenzo Da Ponte, auteur du Don Juan mis en musique par Mozart, était à Vienne depuis quelques années, comme poète des Théâtres Impériaux; combattu par l'abbé Casti, il n'avait pu obtenir la charge de pocHe de l'empereur, autrefois occupée par Métastase, à laquelle il avait aspiré.

156 MARIA RIZZOTTI KAISER

toux continuelle, la crainte d'être phtisique et le cœur déchiré par l'horrible spectacle d'un jeune homme de vingt- trois ans, que j'aimais tendrement, mourant à petit feu, au milieu des plus légitimes espérances, et sentant toute l'horreur d'une mort si prématurée (i). Il me fallut longtemps pour me remettre, et je fis vœu de ne plus jamais aimer; mais ce fut un serment de marin, et Cupidon, qui, je pense, voulut s'amuser de moi, me fit de nouveau tomber dans ses filets où il me tient enveloppée plus étroitement que jamais.

Peut-être voudriez-vous savoir qui, comment, quand, et beaucoup d'autres choses encore; mais pour l'instant je vous dirai seulement, pour piquer votre curiosité, que vous connaissez fort bien la personne en question ; dès que vous m'aurez fait le grand plaisir de m'écrire, je vous promets rni compte-rendu détaillé de tout et par-dessus le marché quelques nouvelles oii votre esprit philosophique trouvera matière suffisante pour réfléchir sur les vicissitudes de ce monde et sur les funestes conséquences de l'inconduite.

Je ne manque pas d'élèves, mais courir les rues toute la journée et m'époumonner à expliquer à des têtes de bois le gérondif et le participe, il n'y a pas à dire, ce n'est pas une vie enchanteresse; mais j'ai appris par mon expérience personnelle qu'il ne faut jamais abandonner une situation sans être sûr de l'améliorer. On m'a fait certaines propositions en apparence très avantageuses, mais toutes tendaient à me priver de ce précieux trésor, la liberté; aussi n'ai-je été nullement tentée de les accepter. J'ai formé le projet

(i) I,e mari de la Rizzotti était un certain Ignace Kaiser, professeur de clavecin, né à Ilorb,et qui mourut en effet à Vienne, à 23 ans, le 28 avril 1786, dans une fort triste situation d'argent. Son mariage avait été célébré le 6 novembre 1785.

A JACQUES CAPANOVA i57

de me consacrer à traduire de l'allemand en italien, mais je crains qu'une telle entreprise ne soit trop difficile pour mes capacités, non point en ce qui concerne la langue allemande que j'entends assez bien; mais la difficulté est de me former un style pur, élégant et correct dans un pays où il y a pénurie de livres italiens ; si pourtant la chose vous paraît faisable, je vous prie de m'indiquer les auteurs qui conviendraient à cette entreprise, pour que je puisse les faire venir tout de suite de Venise.

Je vous prie de ne pas me priver longtemps de votre très précieuse écriture, et de me donner quelques nouvelles de votre état moral et physique auquel je prends toute la part qu'y doit prendre celle qui se déclare avec la plus grande estime

de votre très est. seig'"'^ la très obligée servante,

Maria Kaiser, née Rizzotti.

P.-S. Ayez la bonté d'adresser vos lettres à M"^^ Kaiser, née Rizzotti, Abzugeben in der Rauchenstein-Gasse, N. 974. im i''" vStock.

On ne sait rien sur la fin de Maria Rizzotti; c'est sans doute à elle que Casanova faisait allusion quand il écrivait à l'abbé de la Lena, le i6 mai 1796 : « Il n'est plus question de mon voyage à Vienne. Dites à la très estimée M^^ R. que je regrette beaucoup que ce voyage se soit en allé en fumée, quand je pense qu'il a entraîné avec lui le grand plaisir que j'aurais eu à l'embrasser encore une fois avant de passer au nombre des défunts (i). »

(i) Carteggi Casanoviani (Parte 2°) publics par P. Moliiicnti dans Y Archivio Storico Italiano, 19 10.

FRANCESCA BUSCHINI

FRANCESCA BuscHiNi ! Qid pouvait être encore celle-là? Nous chercherions en vain son nom dans les liasses des archives, dans les livres d'or de la noblesse, ou dans les monuments de la littérature; nous pourrions tout an plus le trouver sur quelque registre d'état civil, confondu au milieu de mille autres noms aussi obscurs. Si nous nous occupons d'elle aujourd'hui, c'est que Francesca Biischini fut la dernière amie vénitienne de Casanova et qu'elle entretint avec lui une correspondance suivie; correspondance non seulement intéressante, mais précieuse, parce que, à travers les phrases en dialecte, les répétitions et les demandes monotones de secours, sous une orthographe primitive, sous l'ingénuité et la vulgarité de cette femme du peuple ignorante, mais intelligente, — intéressée, mais dévouée à son Giacomo, — très simple, mais non dépourvue de sentiments délicats, nous pouvons retrouver bien des détails précis qui éclairent une période de la vie de l' aventurier très peu connue.

Nous avons pensé aussi qu'il serait à propos de réunir ces dates isolées, éparses çà et là dans les différentes lettres de la Buschini, et, en les complétant par d'autres dates prises ailleurs., dans des documents en partie connus déjà, en partie inédits, de reconstruire à grandes lignes la biographie de Casanova entre 1783 et 1785, c'est-à-dire dans cette

FRANCESCA BUSCIllM 159

période qui va de son départ de Venise à son arrivée à Diix.

On sait comment le scandale provoqué par la publication du roman satirique Ne donne ne amori [août 1782) obligea Casanova à s'expatrier de nouveau, et cette fois pour toujours; mais il fallut du temps avant qu'il se décidât à partir; il se rendit d'abord à Triesle pour quelques jours, assez longtemps pour laisser aux esprits le temps de s'apaiser un peu, puis il revint à Venise pour mettre ses affaires en ordre et aussi pour laisser croire aux gens que son exil n'était pas forcé. La pensée de reprendre son ancienne existence errante l'épouvantait : « J'ai cinquante ans, écrivait-il à un protecteur inconnu, je ne peux plus voyager à pied; voici l'hiver qui vient; et si je pense à me remettre en route pour reprendre ma vie d'aventurier, je me mets à rire en me regardant au miroir. » Il rêvait d'aller n'importe où chercher la tranquillité qui est le plus précieux trésor de la vie ; mais le destin lui réservait de nouveaux voyages, de nouvelles aventures, de twuvelles difficultés.

Il partit vers la mi-janvier 1783 et se rendit à Vienne, on ne sait avec quels projets; mais, quatre mois plus tard, il était de nouveau en route pour l'Italie. Il s'arrêta une semaine à Udine, voulant se passer la fantaisie de revoir encore une fois, — peut-être pressentait-il que ce serait la dernière, — Venise; il arriva le 16 juin , se fit conduire chez lui, et sans même descendre de barque, salua la Buschini, repartit tout de suite pour Mestre et Bassano, où il passa la nuit. Continuant son voyage, il alla à Trente, Innsbruck, Augsbourg, Francfort et Mayence, où il tomba sur le comte Durazzo qui allait en Hollande; avec lui, il s'achemina par le fleuve jusqu'à Cologne après avoir abandonné sa chaise. Puis il se sépara de Durazzo et alla à Aix où il perdit huit jours à essayer d'engager un magistrat dans je ne sais quelle entreprise. Le 23 juillet, il était à Spa et il s'arrêta presque

IGO FHANCESCA BUSCHINl

un mois dans ce fameux rendez-vous de fripons eé d'aventuriers, retrouvant de vieilles connaissances et en faisant de nouvelles, notamment une dame anglaise qui le conduisit à Amsterdam et offrit de le prendre à son service. Quelle était au juste cette proposition et de quel service s' agissait-il? Casanova ne nous le dit pas et on ne le saura sans doute jamais; le fait est que, bien qu'ayant le plus grand besoin d'une situation, il crut devoir planter là cette étrange femme, et passant par Aix, Rotterdam, Anvers, Bruxelles, il arriva à Paris vers la mi-septembre.

Accueilli à bras ouverts par son frère François et par sa belle-sœur, il se mit tout de suite en quête d'un emploi : il essaya du journalisme, songea à un voyage à Madagascar, se recommanda aux rares amis qui lui étaient restés... tout fut inutile. Comme il était loin le temps de ses brillants succès au jeu, avec les femmes, dans les missions diplomatiques, la loterie et la cabale/ Le pauvre Casanova dut bien reconnaître que Paris n'était plus fait pour lui. De son côté François, las de sa femme qui lui faisait une vie d'enfer, cherchait l'occasion de la planter là. Et les deux frères, réunissant leurs infortunes, songèrent à s'en aller ensemble. Le passeport que V ambassadeur Dolfin délivra à Jacques est du 13 novembre et, la veille, François s'était défait en grande partie de ses tableaux et de ses dessins. Le 29, ils étaient à Francfort, et peu de jours après^ à Dresde, toujours incertains s'ils iraient à Berlin ou à Saint-Pétersbourg. Le 15 décembre, ils arrivaient à Vienne; mais tandis que François, qui était dans les bonnes grâces du prince Kaunitz, s'y fixait, Jacques en repartait tout de suite.

Son voyage, qui le conduisit successivement à Prague, à Dresde, à Dessau, peut-être aussi à Berlin, dura deux mois. Revenu à Vienne dans le courant de février 1784, il obtint une place de scribe ou de secrétaire au service de l'ambassa-

FRANCESCA BUSCHINI 161

deiir Foscarini. Ce n'était pas une situation brillante, mais stifjisante cependant pour le mettre à l'abri de la faim et lui procurer une certaine considération. Casanova, pendant plus d'une année, mena une existence relativement tranquille; il fréquenta le monde, publia un petit livre, tomba amoureux, fut sur le point de se marier... et il l'aurait peut-être fait si la mort de l'ambassadeur, survenue le 23 avril 1785, ne l'avait de nouveau rejeté dans l'incertitude d'une vie errante.

Casanova dut certainement traverser des jours très difficiles : privé de son protecteur, sans argent, brouillé avec son frère, souvent malade, après avoir en vain demandé au général F abris d'entrer à son service comme secrétaire, ne sachant plus oit donner de la tète, il eut tm moment l'idée de se faire moine! Mais, de même que plusieurs années auparavant, — à Einsiedel, en 1760, — il dut s' apercevoir que la vocation lui manquait, et il n'en fit rien.

« J'ai pris alors le parti d'aller à Berlin, espérant une place à l'Académie, — écrit-il lui-même dans le Précis de ma vie, — mais à moitié chemin le comte Waldstein m'arrête à Tœplitz et me conduit ici à Dux... » et dans sa dédicace de /'Icosauieron, s'adressant au comte Waldstein, il répète, en la précisant, la même affirmation : « Vous êtes l'homme unique au monde qui ait pensé à arrêter mes courses an commencement de septembre de l'année 1785, en me confiant votre belle bibliothèque. »

Tous ces détails peuvent être exactement contrôlés à l'aide d'une très importante correspondance Lamberg-Opiz, conservée à la bibliothèque de Prague et qui m'a été aimablemetit communiquée par M. Gugitz, correspondance inédite où l'on rencontre très souvent le nom de Casanova.

Casanova partit réellement de Vienne pour Berlin à la fin de juillet 1785; le jo, il était l'hôte, à Brunn, en Moravie,

102 l'RANCESCA BUSCllINI

du comte Lamberg qui lui donna une lettre de recommandation pour son ami Opiz à Czaslau; il arriva dans cette ville le i^^ août, mais il en repartit quelques heures après, et se rendit à Carlsbad où il passa un mois auprès de son ancienne protectrice, la princesse Luhomirski; enfin, dans les premiers jours de septembre, il se rendit à Tœplitz, qui n'est qu'à quelques kilomètres de Dux, et y fit la rencontre du comte Waldstein.

I II reste à savoir exactement où et quand Casanova fit la connaissance du comte Waldstein.

Le prince de Ligne, dans ses Mémoires et Mélanges historiques, mentionne un dîner donné par l'ambassadeur de Venise à Paris, comme le lieu de leur première rencontre; c'est une indication très vraisemblable, puisque Casanova quitta Paris, comme nous l'avons vu, à l'automne de 1783; dès le 27 janvier 1784, le lieutenant comte Buzzaccarini , dans une lettre de Saaltz, chargeait l'aventurier, qui se trouvait alors à Prague, de présenter ses respects à M. le comte de Waldstein.

Le prince de Ligne semble croire que le dîner eut lieu en 1784; mais cela ne peut être, parce que Casanova, à partir de 1783, ne vint plus à Paris; le prince de Ligne conimet une autre erreur quand il affirme que son neveu Waldstein prit immédiatement Casanova à son service et le conduisit directement de Paris à Dux : entre la première rencontre et la nomination comme bibliothécaire il y eut en réalité deux ans.

I; Il est probable que le comte Waldstein fit alors des propositions à Casanova, qui lui avait été sympathique; ou bien Casanova a su arracher des promesses au jeune et riche seigneur de Dux. Je puis l'affirmer, avec la certitude d'être dans le vrai, parce que je le déduis de certaines lettres que l'ai sous les yeux.

FRANCESCA BUSCHINI 163

Le comte Max Lamherg, par exemple, écrivait le 13 mars 1784 à Casanova : « Je connais M. le comte de Waldstein pour ravoir enlendii prôner par des connaisseurs dignes de se complaire à des qualités transcendantes en plus d'tm genre, et particulières au comte; je vous félicite d'avoir un Mécène comme lui, ^/ je le félicite au reversis d'avoir fait choix d'un homme comme vous. » Et dans une autre lettre du 21 avril suivant : « C'est donc un crâne que votre comte de Waldstein; il faut le trépaner, ne vous brouillez pas avec lui; de prodigis nil nisi bene; trouvez-vous au point de son délire et jouez avec lui à pair ou non... du galon on n'en saurait trop prendre. »

Voici une autre indication : dans une lettre écrite par Pietro Zaguri à Casanova^ le 12 mars 1785, on lit cette phrase (supprimée, on ne sait pourquoi, par Molmenti) très importante, parce qu'elle fait allusion, selon moi, aux espérances que nourrissait Casanova de se placer chez le comte Waldstein : « Dans deux mois au plus tout sera décidé? J'en suis très heureux... »

Donc Casanova, en partant de Vienne pour se rendre à Berlin, devait très probablement avoir l'intention bien arrêtée de passer par Tœplitz, d'y rencontrer le comte Waldstein et d'obtenir de lui la place de bibliothécaire qui lui avait été promise déjà depuis longtemps, ou tout au moins offerte. Les conditions une fois réglées, Casanova.^ aux premiers jours du mois de septembre 1785, faisait son entrée à Dux, la petite ville bohème où le destin lui avait réservé de passer les treize dernières années de sa vie aventureuse.

Et voici les lettres de Francesca Buschini : les deux premières sont de 177Ç)', les autres, au contraire, furent écrites après que Casanova eut définitivement quitté Venise.

164 FRANCESCA BUSCHINI

\Toiifes les lettres de Francesca Bnschiui sont en dialecte vénitien. \

Venise, samedi juillet 1779.

Très cher et très aimé,

Vous m'avez demandé très aimablement de vous écrire quelques nouvelles : mais c'est avec le plus grand regret que je vous annonce que S. E. lyorenzo Balbi (i),je n'ai pu le voir de tous ces jours-ci; la première fois que je le verrai, je lui ferai vos compliments et je lui communiquerai votre désir. Toutes les nouvelles que je sais, moi, c'est que j'ai reçu ce papier que je vous envoie. Vous savez que je ne peux vous dire que j'aie encore salué personne de votre part, parce que je n'ai pas encore été chez la Catrolli (2) ; mais j'irai demain dîner chez elle et je la saluerai de votre part. Je vous prie de vous tenir en joie autant que vous pourrez et de m'écrire le plus souvent possible; quand je vois vos lettres, cela me console de tout. Ma mère vous fait tous ses compliments. Quand vous retournerez à Padoue, faites mes amitiés, je vous prie, à M^^ Marieta Stratico (3) et aussi à M. Barda, de ma part. Je vous en prie, aimez-moi bien, car je vous aime de tout mon cœur, et croyez-moi toujours A-otre sincère amie.

(i) I<orenzo Balbi, dit Alessandro de S. M. Formosa, né le 30 mai 1735.

(2) Elisabetta Catrolli, ancienne comédienne retirée du théâtre.

(3) Femme (?) de Simeone Stratico, professeur à Padoue, ami de Casanova.

Venise, mercredi 28 juillet 1770.

Très cher et très aimé, :

J'ai reçu votre chère lettre si désirée et j'ai compris eu la lisant que vous aviez reçu la mienne avec la sommation qui y était contenue. En voici une autre que je vous envoie et qui est arrivée mercredi. En fait de nouvelles, je n'en vois pas, sinon que S. E. Piero Zaguri (i) est arrivé à Venise ; le domestique est venu deux fois vous demander et j'ai dit que vous étiez aux Bains d'Abano (2).

\^ous avez bien raison de vous plaindre de ma mauvaise mémoire, parce que je ne vous ai pas envoyé par écrit les numéros qui sont sortis à ce tirage; je vais vous les dire aujourd'hui; ce sont : 45 (le premier sorti), 53, 55, 59, 69.

Je vous répète que vous me plaigniez.

Saluez de ma part Catina et sa mère.

Je suis heureuse de savoir que vous prenez les eaux et que vous vous baignez ; mais il me semble que vous dormez peu. Moi, je dors beaucoup, puisque tous ces jours-ci, le plus souvent, je me suis couchée à 24 heures et j'ai dormi jusqu'à midi; il me semble que, pour vous, c'est bien peu. Vous m'avez dit que le reste du temps vous pensiez à moi;

(i) Pietro Zaguri (1732-1806), tj^pe curieux du patricien vénitien de la décadence, grand ami et protecteur de Casanova avec lequel il entretint pendant de longues années une active correspondance. Voj'ez une partie de ces lettres publiée par P. Molmenti dans les AUi dell Ist. Ven. di S. L. A., année 1910-1911.

(2) Durant ce séjour à Abano, Casanova écrivit le ScrtUinio del libro. Eloges de M. de Voltaire par différents auteurs. Ven. Fenzo, 1779- Dans la dédicace de cet opuscule au doge Renier, on lit en effet : « Ce petit livre est sorti récenunent de ma plume inexpérimentée dans les heures de loisir, qui sont nombreuses à Abano pour tous ceux <iui n'y vont pas imiquement pour prendre les bains. •

166 FRAXCESCA BUSCHIM

c'est aussi ce (|ue je fais toute la journée : je ne fais ([uv penser à vous.

Moi je vous embrasse de tout mon cœur.

Je suis de cœur votre amie sincère

Venise, vendredi 27 juin 1783.

Mon ami très aimé,

Mon cher ami, je m'empresse de répondre à votie chère lettre écrite de Trente, du 21. J'y ai vu beaucoup de choses et notamment que vous dites qu'après avoir pensé à vous je suis l'unique pensée qui vous occupe. De cela, je vous suis reconnaissante et je le serai jusqu'à la mort, parce que je n'ai personne autre au monde que vous; c'est en vous seul que j'ai confiance et espoir. De mon côté, je ferai toujours tout ce que vous me direz, car, en faisant ce que vous me dites, je ne me tromperai jamais. J'ai appris par votre chère lettre que vous étiez parti de Mestre mardi matin à la pointe du jour et que vous étiez arrivé à Bassano à midi. J'ai vu que vous étiez allé dîner chez les frères de la Catrolli (i) et que vous a\'iez passé la nuit chez eux. Vous m'avez demandé d'aller chez la Catrolli et deluidire tout ce que vous m'avez écrit au sujet de ses frères. Sachez que je n'y suis pas encore allée. Iva raison est que, me trouvant depuis quatre jours avec ime fièvre qui m'oblige à garder le lit et un très fort i^aal de tête, je n'ai pu encore

(i) Un de ces frères était le fameux Francesco Zaniizzi, comédien pensionné du Théâtre-Italien à Paris, celui-là même qui avait fait venir Goldoni à Paris; il vivait à Bassano où il avait rassemblé une importante collection de minéraux et de coquillages. (Cf. A. Kavà, Un arlecchino naturalista. Bolletino del Museo di Bassano, 1908, n" 4.)

A .lACQUKS CASANOVA 1('»7

sortir; mais aujourd'hui je n'ai plus de fièvre; je me suis levée pour la première fois et j'espère que la fièvre ne reviendra plus. Aussi, d'ici deux ou trois jours, si je vais bien, je ne manquerai pas d'aller tout de suite chez la Catroli et de lui dire tout ce que vous m'avez dit de lui comnumiquer. Ma mère est allée chez M°^*^ Auzoleta Rizzotti (i) pour lui dire de venir chez moi et que j'ai un billet de vous à lui lire. Elle n'est pas encore venue, mais quand elle viendra, je ne manquerai pas de faire votre commission. J'ai vu que mercredi matin vous étiez parti de Bassano parla poste et que vous étiez arrivé le soir à Borgo di Valsugana; j'ai compris que vous aviez trouvé Boscarati (2), que vous dites qu'il se tient éloigné du territoire vénitien parce qu'il est sous le coup d'une accusation pour avoir écrit ou fait écrire des satires contre la Ferrari; j'en suis bien fâchée. Il sera peut-être mieux là-bas qu'à Venise. J'ai été surprise (le la visite que vous a faite cet imposteur de Bolis, que je connais seulement de vue, et que j'ai vu bien rarement. lya raison en est, comme vous savez, que ses parents sont ouvertement éloignés de nous. Je vous jure, mon cher ami, que je ne lui ai jamais parlé, mais que lui, souvent, quand il me voyait à la fenêtre, me saluait et que je l'évitais toujours; je vous dis la vérité : une fois ou deux je l'ai salué d'un signe de tête en passant devant chez lui parce qu'il était à sa fenêtre avec sa sœur qui me salue quelquefois

(i) Cette Auzoleta est l'Angela des Mémoires, la lireuiière passion de Casanova, la mère de la jeune Marieta Rizzotti, mariée par la suite à un certain Kaiser, qui vivait à Vienne, et dont les lettres à Casanova sont conservées à Dux. (Cf. p. 150.)

(2) Boscarati Felice, peintre de quelque mérite, fut dénoncé aux Inquisiteurs pour avoir envoyé des lettres anonymes et des sonnets diffamatoires à la famille Ferrari de Bassano, notamment à M'"'^ Barbara, femme de Zuauetto Ferrari; appelé à comparaître devant le podestat de Bassano, le 11 février 1782, il préféra s'enfuir hors du territoire de Venise. [Inq. Ht. 211, 1132]

1(;8 FRANCESCA BUSCIIIM

lorsqu'elle me voit; vous étiez -alors à Venise quand ce fou était encore là; mais il y a plus de huit ou neuf mois qu'il n'est plus à Venise. Quand ma mère le rencontrait, il lui disait de me saluer de sa part, mais elle lui répondait qu'il fît ses commissions lui-même et qu'elle ne se chargeait pas de ses saluts ; elle ne me parlait même pas de cela. Je suis confondue qu'il ait inventé des choses dont je ne sais pas la plus petite partie. Vous savez qu'à Venise tous ceux qui l'ont connu disent qu'il est fou. Croyez-moi, mon cher ami : je ne sais pas le premier mot de tout cela, ni moi, ni ma mère qui a été très surprise quand je lui en ai parlé; elle m'a dit de vous l'écrire et de vous assurer que ce n'était pas vrai. Je crois que vous en serez persuadé. Sachez que cette histoire m'a tout à fait contrariée, car je me suis imaginé que sur le moment vous aviez peut-être ajouté foi aux propos de cet imposteur.

Vous dites que vous avez écrit à Avanzati (i) ; je ne crois pas qu'il soit à Venise en ce moment, mais j'espère qu'il aura reçu votre lettre là où il se trouve. S'il revient, je ne manquerai pas de lui communiquer les raisons que vous m'avez chargée de lui dire. J'imagine que vous avez reçu une lettre de moi dans laquelle s'en trouvait mie autre de ]\pTic Zenobia Monti (2), et que vous aurez vu par la mienne que j'ai vendu le fusil à piston pour trente livres environ. Quant à l'habit de satin et à la culotte de velours, nous avons essayé de les vendre à un fripier, mais il ne m'en a

(i) Paolo Avanzetti fut dénoncé en 1794 pour avoir fait reproduire sur la terrasse de sa chambre des insignes maçonniques et libertaires. Eu septembre 1787, sa femme, Teresa Maria Pezzana (il est souvent question dans ces lettres d'une Pezzana Giuseppa) avait demandé le divcjrce; ou ne sait rien de phis sur ce personnage.

(z) Sans doute une parente de ce Marco Monti, consul de Venise à Tricste, ami de Casanova, et (jui contribua certainement à le faire rentrer '^u grâce auprès des lu(iuisitcurs. {Mémoires, Vlll, 380.)

A JACQUES CASANOVA IHO

oiïert que ciii([iiaute lires. Moi j'ai refusé et je lui ai dit (l^ue je voulais beaucoup plus. Alors nous sommes allées, ma mère et moi, au ghetto, chez Abraham, et je l'ai prié de se charger de vendre cet habit; il m'a demandé combien j'en voulais; je lui ai répondu : « trois sequins et demi, en tout cas pas moins de trois. » I^e voilà aussitôt parti pour essayer de le vendre ; mais on lui a dit qu'il avait des taches et que, en ce moment, ce n'était pas la saison. En somme, on voulait lui en donner encore cinquante lires; mais comme je lui ai dit que ce n'était pas assez, il m'a demandé de le lui laisser et m'a promis qu'un jour ou l'autre il essaierait de le vendre au dehors im peu plus cher; puis il m'a dit que vous le lui aviez engagé ime fois pour trois sequins, et que par conséquent, si je le lui laissais, il essaierait de le vendre pour une somme un peu plus élevée; il viendrait me dire combien on lui en offrirait. Donc, aussitôt que je l'aurai vendu, je vous rendrai compte du produit de cette vente. Abraham a été bien étonné quand je lui ai dit que je vous avais vu; il m'a priée de vous saluer.

Francesca Buschini.

.1 Monsieur Casanova de Seingalt,

en poste restante, Augsboiirg.

Venise, vendredi ii juillet 1783,

' Je réponds à la chère lettre que vous m'avez écrite d'Augsbourg le 29 juin, dans laquelle j'ai vu que vous vous étiez arrêté à Innsbruck pour aller au théâtre où vous dites que vous avez eu l'honneur de vous entretenir avec

170 IKANCESCA BUSCIIINI

la cluches'ôe de Parme (i), et puis que \uus éte:s paili tout de suite et que vous avez voyagé quarante-huit heures sans vous arrêter. Grand homme que vous êtes, vous, pour voyager ! Je suis bien heureuse de vous savoir en parfaite santé.

J'imagine que \'ous avez appris par ma dernière lettre que j'avais eu la fièvre, que j'étais restée quatre jours au lit; le lendemain du jour où je vous ai écrit, la fièvre m'a reprise et ne m'a plus lâchée jusqu'au vendredi de la semaine dernière. Maintenant je vais passablement et je veux espérer que la fièvre ne reviendra plus, parce que cela m'était extrêmement pénible d'avoir la fièvre un jour et pas le lendemain.

Quant à ma mère elle est assez souffrante : il lui est \-enu sur la poitrine des tumeurs qui lui font très mal ; le médecin lui a ordonné de prendre tous les matins pendant cpiinze jours du suc de feuilles de vigne, qui lui ferait grand bien pour le sang. En effet, maintenant elle va mieux.

J'ai commencé à apprendre à lire à Maria; il y a quelques jours qu'elle sait compter. J'ai vn dans votre lettre que vous étiez désireux de sa\'oir si nous avions payé la location de la maison; je vous renseigne tout de suite sur ce point : nous avons payé la location le 5 de ce mois; si nous avons tardé cinq jours, c'est que nous n'avions pas encore vendu les draps. Quant à l'habit de satin et à la culotte de velours, nous n'en avons pas encore trouvé un centime en plus des cinquante lires qu'on en offre. En somme, avec l'habit, le fusil et les draps, nous avons eu juste la somme pour l)ayer la location, qui se trouve donc ainsi payée encore pour trois mois; sans vous, mon cher ami, nous n'auriims cer-

(i) Maria Amalia, dudicsbc de Parme, cominc ou le lil dans lu Wiener Diariwn du 31 mai 1783, séjourna en clïet à Inusbriick du 22 au 30 mai de celle amiée.

tainenieiit pas su comment payer. M"i^ Anzoleta Rizzotti a lu la lettre que vous lui aviez envoyée et m'a priée de vous faire ses compliments, de même que M"'^ Zenobia (de Mouti), à qui j'ai fait porter la lettre par ma mère. Il y a mie huitaine de jours est mort ce jeime frère de Vituri qui est venu trois ou quatre fois vous saluer quand vous étiez à Venise, vous savez, ce grand garçon qui disait qu'il avait trois petites filles, et qui était venu vous parler d'une affaire... eh bien ! il est mort d'une fièvre maligne en cinq jours (i).

Dimanche, en allant à la messe avec ma soeur, j'ai rencontré en route S. E. Bernardo Memmo (2) et je me suis arrêtée pour le saluer. Il m'a demandé tout de suite de vos nouvelles et où vous étiez en ce moment; il a été très étonné quand je lui ai dit que vous étiez venu il y a vingt jours à Venise, mais que vous n'aviez pas voulu descendre de barque et que vous étiez venu seulement pour me saluer. Je lui ait dit que maintenant je ne savais pas en quel lieu vous vous arrêteriez. Il m'a priée de vous saluer cordialement. Puis il m'a demandé dans quelle situation je me trouvais, où j'habitais. Je lui ai dit que j'étais toujours dans la même maison, Barheria dele tôle, et que vous me payiez mon loyer (3). Il a eu beaucoup de plaisir à me voir. Je lui ai dit que je me recommandais à sa protection. Il m'a assuré que je lui ferais plaisir si j'allais le voir. M. de I/miet

(i) Antonio Vitturi.dit Oiacomo, mourut à l'âge de 35 ans, le 2 juillet 1783 (Necrologi Mag. S').

(2) Bernardo Memmo, né le 26 janvier 1730, fut, comme son frère Andréa, ami et protecteur de Casanova. Il occupa des charges importantes; I,. da Ponte et Antonio I<ongo, dans leurs Mémoires, parlent de lui comme d'un homme crudit et généreux.

(3) Casanova continua pendant quelque temps à payer le loyer de la Buschini, 96 lires tous les trimestres, comme nous l'avons relevé sur un livre de dépenses conservé aux archives Waldsteiu.

172 FRANCESCA BUSCHINI

et sa femme (i) sont venus chez moi il y a quelques soirs; mais j'étais au lit, déjà depuis deux heures. Ma mère leur a répondu et leur a dit que j'étais couchée. Je ne peux donc rien vous dire de plus, puisque je ne leur ai pas parlé.

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