‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 12 sur 16 · I-'hANCESCA BUSCHINI · texte numérisé non relu

I-'hANCESCA BUSCHINI

A M. Monsieur Casanova de Scingalt, en poste restante, à Spa.

Venise, mercredi i6 juillet 1783.

Ami très estimé,

J'ai reçu votre lettre le 14, c'est-à-dire avant-hier. J'ai vu avec grand plaisir que vous vous portiez très bien; j'ai appris avec une grande surprise l'énorme voyage que vous aviez fait : dix-huit postes sans vous arrêter, sauf pour changer de chevaux, et deux fois pour manger ! J'ai vu que vous étiez arrivé à Francfort, frais comme une rose, en quarante-deux heures, et que vous en aviez dormi au moins dix-huit, bien mieux que si vous aviez été dans votre lit. Je suis très étonnée d'avoir appris ce grand voyage que vous avez fait et celui que vous voulez encore faire. Vous me dites que je recevrai une lettre de vous pour la S. Giacomo, le jour de votre fête, et que si Dieu le veut, vous m'enverrez trois sequins. Je désire que vous les ayez et que vous puissiez me venir en aide, car vous pouvez imaginer dans quel besoin nous nous trouvons, sans que je vous donne de détails; je ne vous en dis pas plus long pour

(i) Un Monsieur I^unel (c'est ainsi que la Buschini écrit ailleurs ce nom) était professeur de langues à Venise; dans les dernières années de la République, il devint suspect de jacobinisme. {Inquisitori, 187.)

A JACQUKS CASANOVA 173

ne pas vous faire de la peine. Sans compter que je n'ai ])as graiid chose à vous dire, vous m'excuserez de vous écrire sur ini papier aussi petit, la raison en est que, quand la lettre pèse davantage, on prend plus cher à la poste. J'ai reçu une lettre qui \-ous «tait adressée; en la vo3^ant très lourde, je l'ai ouverte; c'est une lettre que vous écrit Don Girolamo Da Ponte (i) ; il vous croyait revenu à Venise. Je ne vous l'envoie pas, parce que je crois que vous ne vous souciez pas de l'avoir, et puis c'est une lettre de quatre feuillets. Il vous écrit qu'il y a deux ans qu'il est malade au lit d'une affection pulmonaire. C'est le Don Girolamo qui allait chez Memmo. Il m'a donné cette lettre pour que je vous l'envoie, si je voulais. Dites-moi, je vous prie, ce que j'en dois faire. Pour l'instant, je me porte assez bien. Tout le monde ici vous fait ses compliments. Quant à la lettre que devait me porter l'Avanzeti, je n'ai encore rien vu. Vous me dites que vous avez écrit à S. K. Isepo Diedo (2), et qui si Elle vient chez moi je la reçoive avec tout le respect possible. Ne doutez pas que je ne fasse tout ce que vous me dites.

A Monsieur Casanova de Seingalt, en poste restante, à Spa.

(i) Don Gerolamo Da Ponte, né le 9 avril 1752, fut, comme son frère I/irenzo, élevé aux séminaires de Ceneda et de Portogruaro. Il embrassa la carrière ecclésiastique et s'établit à Venise en qualité de secrétaire du noble Giovanni Da I<ezze. Après avoir été professeur au séminaire de Trévise de 1774 à 1777, il revint à Venise où il mourut précisément en 1783. Il était poète élégant et improvisateur inspiré. (Cf. Marcliesan, Vita e opère di Lorenzo Da Ponte, 1900, p. 463).

(2) 11 y avait à cette époque deux patriciens qui portaient ce nom, Giuseppe Diedo, dit Gasparo, de .S. Stin, né en 1734, et Giuseppe Diedo, dit Girolamo, de Giov. Novo, né en 1731.

174 FRANCESCA BUSCHINI

Venise, mercredi 15 août 1783.

Mou cher ami.

C'est avec grand plaisir que je me hâte de répondre à vos trois bonnes lettres. Par la première, que vous m'avez écrite d'Aix le 16 juillet, j'ai appris la rencontre que vous aviez faite de M"^'' Catterina, celle de Pocchini (i), qui vous a dit, en pleurant, qu'elle était dans la misère et qu'elle habitait dans ime maison voisine avec Pocchini, toujours malade. Vous m'avez bien amusée avec le récit de la visite que vous lui avez faite; surtout quand elle vous a demandé im écu par charité, que vous lui avez répondu que vous ne vous sentiez pas l'âme disposée à lui donner même un sou, et que, lui ayant ri au nez, vous vous êtes levé en lui disant : « Adieu, je vous souhaite une belle mort. » Vraiment, vous lui avez fait là im beau compliment qu'elle n'avait pas volé. — Je vois aussi que vous vous êtes embarqué sur le Rhin en compagnie du marquis Durazzo (2), que vous aviez rencontré à Mayence, et qu'après un excellent voyage de deux jours vous êtes arrivé à Cologne. Je m'étais consolée en apprenant que vous aviez acquis une santé de fer, que vous dormiez très bien et que vous mangiez comme un loup une seule fois par jour; mais je vois avec peine dans vos deux dernières lettres que vous allez moins bien, que vous avez

(i) Pocchini Antonio, aventurier de la pire espèce, que Casanova ' nomme souvent dans les Mémoires; il le rencontra, en 1743, déporté à • l'île de Cerigo, en 1760, à Stuttgart, à I^ondres vers la fin de 1763, enfin, Il en 1767, à Vienne, toujours accompagné de femmes qu'il exploitait, j Pocchini, ainsi qu'il résulte d'une lettre de Francesca Buschini, mourut || en 1783. .

(2) Sans doute le marquis Giacomo Durazzo, Génois, qui fut longlcinpi ambassadeur d'Autriche à Venise, mort à Padoue en 1794.

A JACOUES CASANOVA 17")

I)eu il'appétit et que vous ne dormez plus; je crois que les bains étaient cause de ce changement et j'espère que maintenant vous allez bien. Dans votre seconde lettre, que vous m'avez écrite de Spa le 23 juillet, je vois que vous ^•ous plaignez de n'avoir pas reçu de lettre de moi jusqu'à ce jour; mais, croyez-moi quand je vous dis que je ne sais pas moi-même pour quelle raison je ne vous ai pas promiîtement répondu. Je réponds à la dernière lettre (pie vous m'avez écrite de Spa le 30 juillet, que j'ai reçue le vendredi 10 de ce mois; je vous en remercie et je vous suis très reconnaissante de votre bon cœur et de la généreuse pensée que vous avez eue de m'envoyer cette monnaie d'or enfermée dans votre lettre. Sachez que cela a été pour nous un véritable baume dans la condition misérable où nous nous trouvions. Quand on m'a apporté votre lettre et que j'ai vu que le port était de trois lires et douze sous, j'ai été bien surprise, car nous n'avions ]3as assez d'argent pour le payer; mais j'ai dit de revenir le lendemain chercher l'argent; on m'a laissé la lettre et l'on est venu le lendemain prendre l'argent. Il était impossible que l'on s'aperçût à la poste qu'il y avait de l'argent dans la lettre, parce qu'elle était si bien pliée que je ne m'en étais pas aperçue moi-même. Je n'ai pas manqué d'envoyer la lettre incluse à Trieste, à Rossi (i), samedi soir, comme vous me l'aviez prescrit. Je suis étonnée d'apprendre que dans ce pays tout est aussi cher et que votre chambre vous a coûté huit lires par jour et tout le reste à proportion. Je vois que vous avez reçu ma dernière lettre; vous dites que je vous l'ai écrite à la mercantile, que vous l'avez reçue

(i) Rossi Giuseppe, de Trieste, fut eii correspondance avec Casanova, qui lui avait confié une grande caisse de livres qu'il ne redemanda jamais. Kossi espérait que le comte Waldstein lui donnerait des capitaux pour fonder une fabrique de liqueurs.

ITC) FUANCESCA OUSCHINI

le jour de la vS. Oiacomo, pendant que vous étiez aux bains, que celui qui vous l'a apportée l'a laissée tomber dans l'eau et que, pour le punir, vous l'avez aspergé... Vous avez fort bien fait.

M"*^ Isepa Pezzana est arrivée à Venise et je n'ai pas manqué d'aller tout de suite chez elle; j'y suis allée il y a huit jours; après avoir lu la lettre, elle m'a fait entrer dans sa chambre et m'a fait beaucoup d'amabilités; elle m'a demandé où vous étiez et m'a dit de vous faire ses compliments, et m'a demandé aussi si vous reviendriez Vienne. Elle m'a demandé de venir la voir; elle serait heureuse que je vienne un jour dîner avec elle; elle est toujours seule; elle m'a dit qu'elle me donnerait un travail à faire. En somme, elle a eu beaucoup de plaisir à me voir et elle m'a priée de venir souvent la voir; aussi irai-je un de ces jours.

Mme Binetti (i) est arrivée à Venise et il y a quelques jours qu'elle est au lit avec la fièvre. M™^ Zenobia [de Monti] m'a priée de vous saluer, ainsi que M"'^ Anzoleta Rizzotti et la CatrolH. Je n'ai jamais vu la lettre qu'Avanzeti devait me donner pour vous.

Il y a une quinzaine de jours, j'étais sortie avec ma mère; je revenais de chez la Catrolli, quand je me vois arrêtée par un Monsieur que je ne me rappelais pas avoir

(i) Cette danseuse, fille d'un gondolier, grâce à l'appui de Casanova, était parvenue à faire ses débuts en scène, l'année même où la noble dame Valmaranala maria à im danseur français, nommé Binet, {Mémoires, IV, 249.) Casanova la revit à Stuttgart en 1760, à I^ondres en 1763, et à Varvosie en 1766; elle fut cause de son duel avec Branicki. Elle était engagée pour un an au théâtre de cette cour, avec son amant Pic, danseur lui aussi; pendant ce temps, son mari l'abandomia et s'enfuit avec une femme de chambre, après lui avoir volé ses bijoux et son argent. I,a Binetti dansa quelquefois à Veuise entre 1769 et 1780; Casanova, dans un rapport aux Inquisiteurs d'Etat, éc^U qu'il la rencontra à l'orli en 1779. \Inquisilori, 565.)

juiiulis vu; il était luxueiiseineut habillé. I )c\-iiR'Z (|^ui c'était? Delicati, (|ue je ne reconnaissais pas, parce qu'il a ])eaucoup engraissé. Il m'a questionnée sur votre compte; il a paru surpris quand il a su que vous n'étiez plus à V^enise et il m'a priée de vous faire ses compliments. Il m'a dit qu'il viendrait me voir avec sa femme. Tout le monde ici vous dit bien des choses; je vous salue cordialement et vous souhaite de l'argent dans votre escarcelle. .\dieu, cher anii.

Francesca Bii.schini.

A Monsieur Casanova de Scingalt,

en pos/e reslanle, à Bruxelles.

Venise, siuuedi 6 septembre 1783. Ami très estimé,

C'est avec grand plaisir que je réponds à vos trois bonnes lettres que vous m'avez écrites de vSpa, la première le 6 août; j'y ai vu que vous vous y arrêtiez quelques jours à cause d'une personne qui est arrivée à Spa. Je regrette de savoir que vous vous étiez ennuyé dans ce pays. Je suis bien heureuse que l'appétit vous soit re\'enu, j^arce que, pour vous, la bonne chère est votre plus grande passion, J'imagine que vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite à Bruxelles, par laquelle je \'ous remercie de l'argent que vous m'avez envoyé. Dans votre seconde lettre, que vous m'avez écrite de Spa le i6 août, je vois avec peine que vos affaires ne vont pas comme vous le désirez. Mais consolez- vous, cher ami; après tant de maux viendra le bonheur; au moins je l'espère, moi aussi; car vous pouvez vous imaginer dans quel besoin je me trouve, moi et toute ma famille; croyez (j^ue je suis eu Ijicn ]>lus piteuse

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situation que vous, car moi je n'ai personne qui me donne même un sou. Je n'ai pas de travail, parce que je n'ai le courage d'en demander à personne. Ma mère gagne si peu d'argent que cela ne suffit pas même pour payer le fil d'or avec la petite croix que vous savez que j'aime tant; la nécessité me l'a fait vendre; passe encore pour cela ! mais j'ai vendu tant d'autres choses déjà pour manger ! En somme, il y a des moments où nous ne savons pas comment faire pour vivre. Je n'ai personne au monde que vous, et c'est de vous seul que j'attends tout secours. Quand vous pourrez m' aider, faites-le. Je sais que vous avez assez de cœur pour m' aider, quand vous le pourrez. Si vous saviez, cher ami, il y a des jours où nous n'avons rien à manger ! Je vous recommande de m'envoyer des lettres aussi légères que possible, parce que, lorsqu'elles sont lourdes, le port est trop cher. I^a semaine dernière, deux de vos bonnes lettres m'ont coûté quatre lires; deux fois l'homme de la poste est venu, les deux fois nous n'avions pas d'argent; nous lui avons dit de revenir chercher l'argent et de laisser la lettre; mais il nous a fait des scènes et il ne voulait pas la laisser ! Vos lettres me sont si précieuses que j'éprouve une grande consolation à avoir de vos bonnes nouvelles. Je vous remercie de ce que vous me dites que ce mois-ci vous m'enverriez de l'argent pour payer le loyer; si ce n'était pas vous qui me veniez en aide, je n'aurais personne au monde ! Pardonnezmoi si je vous ai écrit des choses qui vous feront de la peine. Vendredi de la semaine dernière, j'ai reçu votre dernière lettre écrite à Spa le 20 août, avec mie autre lettre incluse pour S. E. le procurateur Morosini (i) ; vous me chargiez

(i) Francesco II I^orenzo Morosini, que Casanova nomme souvent dans ses Mémoires, né en 1714, ambassadeur à Paris (1748-1751), procurateur de San Marco depuis le 22 juillet 1755, mort le i" décembre 1793

A .lACQUES CASANOVA 17'J

de la lui porter moi-inème; diiuanche, dernier jour d'août, je ne manquai donc pas d'y aller à 15 heures exactement, et de faire tout ce que vous m'aviez prescrit. A peine arrivée, j'ai parlé au domestique et je lui ai dit qu'il fasse savoir à vS. E. que j'avais une lettre à lui remettre de la part de Casanova. Il m'a fait tout de suite entrer; mais, mon cher ami, je regrette d'avoir à vous transmettre une mauvaise ambassade. A peine lui avais-je remis la lettre, avant même de l'ouvrir, il m'a dit : « J'aj)i)rends toujours des choses de Casal^ova qui me font de la peine. » Après avoir lu un peu plus d'une page, il reprend : « Je ne sais que faire !» Je lui dis que le samedi 6 de ce mois j'étais chargée de vous écrire à Paris et que s'il voulait me faire l'honneur de me confier sa réponse, je la mettrais dans ma lettre. Devinez ce qu'il m'a répondu ! j'en ai été bien surprise. Il m'a dit que je vous souhaite bien du bonheur, mais qu'il ne vous écrirait plus. Il n'a rien ajouté. Je lui baisai les mains et m'en allai. Il ne m'a pas même donné uii sou. C'est tout ce qu'il m'a dit.

S. E. Pietro Zaguri a envoyé chez moi pour demander si je savais où vous étiez, j^arce qu'il a écrit deux lettres à Spa et n'a pas reçu de réponse. Il m'avait fait porter une lettre pour que je vous l'envoie. Je lui ai dit que je vous écrivais à Paris aujourd'hui et je lui ai communiqué votre adresse. Je crois que j'ai bien fait de lui dire la vérité. M. de Eunel est venu chez moi l'autre jour avec sa femme pour me voir; il m'a priée de vous faire ses compliments et m'a dit qu'il savait que vous étiez à Spa, que Zaguri lui avait dit qu'il avait reçu de vous mie lettre très détaillée. Vous savez, cette belle fille qu'avait Zaguri, il l'a cédée à S. E. Nicoleto Foscarini (i), mais il continue à

(t) Foscsiriiii Niccolo, dit Alvisc, 11c le 2j août i/ji. ,

180 FRANCESCA BUSCHINI

y aller comme simple ami. L'autre jour, je suis allée chez M'"^ Zenobia [de Moiiti] qui me prie de vous faire ses compliments; il y avait son frère avec sa très jolie femme dont j'ai eu le plaisir de faire la connaissance et qui m'a fait mille amabilités.

A Monsieur Jacques Casanova, chez M. de Casanova, peintre du Roi, au Louvre, à Paris.

Venise, samedi 20 septembre 1783.

Très cher ami.

Je ne manque pas de répondre à votre bonne lettre que vous m'avez écrite de Bruxelles le 9 de ce mois. Vous me dites que vous auriez peut-être mieux fait de ne pas m'écrire, parce que vos lettres me coûtent de l'argent et que le plaisir de les lire ne compense pas assez cette dépense que vous m'occasionnez, et vous me priez de vous dire franchement la vérité là-dessus. Vous savez, mon cher ami, que vos lettres me sont extrêmement chères et que l'argent qu'elles me coûtent ne me cause aucun ennui, bien que j'en aie peu; mais j'éprouve une consolation et un grand plaisir à avoir toujours de vos nouvelles, à recevoir de vos bonnes lettres, puisque c'est pour moi le plus grand bonheur de savoir comment vous vous portez, comment vous passez votre temps. Je vous prie de ne plus me dire que vous suspendrez votre correspondance un instant, jusqu'à ce que vous ayez de l'argent à m'envoyer; continuez à m'écrire toujours, je vous en prie, et si vous n'avez pas d'argent à m'envoyer, eh bien ! patientons ! Je

regrette que vos affaires aillent aussi mal, mais il viendra un temps, croyez-moi, cher ami, où après tant de malheurs, le bonheur viendra et où vous serez content; croyez-moi, j'ai bon espoir.

Vous vous plaignez que je ne vous aie pas écrit dans ma dernière lettre la vie que je menais ni comment je passe mon temps, moi et tous les miens. Vous saurez que, quelquefois, je ne vous écris pas certaines choses pour ne pas vous faire de la peiiae. J'imagine que vous aurez compris par ma dernière lettre la réponse que m'a faite le procurateur [Morosini], ce que je fais, et comment je vis. Sachez pour aujourd'hui que je me porterais bien si je n'avais pas im peu d'inflammation au cou. Vous saurez aussi que Giacomo a failli mourir et qu'il n'est pas encore hors de danger (i). Il y a quinze jours qu'il est au lit; cela a commencé par une très forte fièvre; nous avons appelé le médecin de quartier et tout d'abord il disait que c'était un commencement de fièvre maligne; il lui a ordonné des sotrativi pour commencer, et puis du cremor di tartaro, avec de la rhubarbe; mais ce dernier médicament, il ne le lui a prescrit qu'hier; en somme, il y a huit jours qu'on croyait qu'il allait passer d'un moment à l'autre, parce que la fièvre redoublait tous les jours. II ne parlait plus, et il avait une difficulté à respirer qu'il a toujours. Siora Mare a fait venir le curé qui, comme vous savez, habite près de chez nous; il l'a confessé et lui aussi disait qu'il craignait bien qu'il ne meure; il y a deux jours qu'il va un peu mieux. Le médecin continue à venir deux fois par jour; il a dit qu'au début on aurait dit que c'était une fièvre maligne, mais que la maladie

(i) l'rcrc de la Buschini, jeune homme flévoyé, apprenti cordonnier^ qni vivait aux crochets de sa mère et de sa soeur.

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a changé de caractère; c'est une fièvre putride; espérons à présent qu'il guérira. En somme, mon ami, nous n'avons que des misères. Il y a une huitaine de jours, je suis allétchez M^^^Bepa Pezzana (i), mais je n'ai pas eu le plaisir de la voir parce qu'elle était encore au lit malade avec um.' hémorragie continuelle. J'ai parlé à sa femme de chambre qui m'a dit qu'elle ne recevait personne, parce qu'elle est très mal. Mais j'espère que maintenant elle va mieux, et j'irai un de ces jours voir comment elle va; je lui montrerai ce qui la concerne dans ce que vous m'avez écrit. Vous dites que l'année prochaine vous espérez venir à Venise; je désire que cela soit vrai et que je puisse avoir le plaisir de vous revoir et de vous embrasser.

J'ai quelque chose à vous raconter. Vous m'avez écrit de faire vos compliments à M^^^Binetti. Vous saurez que je ne mets plus les pieds chez elle depuis un affront trop fort que j'ai reçu; écoutez pour quelle raison elle m'a fait cet affront. Il y a quelques jours, je suis allée chez elle; elle était au lit malade, et je suis restée toute la journée pour lui tenir compagnie. Il y avait là sa nièce et la mère de cette fille à qui elle enseignait à danser. Le soir, est \-enu un autre monsieur; et nous étions donc tous dans cette chambre en sa compagnie, quand elle nous a priés de sortir un instant parce qu'elle avait quelque chose à faire; nous sortîmes donc tous de la chambre, et moi, je fus la dernière à m'en aller; comme j'avais mon ouvrage dans mon tablier, je me suis attardée un mstant dans l'antichambre; de là, j'ai vu monter un monsieur qui est entré dans la chambre de la Binetti. C'était ce M. Carlo (2),

(i) Bcpa est le diminutif d'Isipa.

(2) Vraisemblablement le danseur l'ic ou T.cpic, son ancien amant, qui s'appelait précisément Carlo. .

(|ui autrefois \ciuiit souvxMit cliez clic; mais clic ne voulait pas que personne le vît venir; elle s'est doutée que j'étais restée dans l'antichanibre pour le voir et pour écouter ce qu'ils disaient, parce que sa nièce lui a rapporté que je m'étais postée là pour écouter à la porte. Je vous prie de croire que je n'étais pas restée pour cela. Donc elle a eu ce soupçon, et je n'en savais rien, quand je me suis présentée deux jours plus tard pour la voir. Je termine mon histoire sur ce petit coin de papier. [Le reste de la lettre est écrit sur un demi-feuillet]. P. -S. Elle-même s'est mise à la fenêtre et m'a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit que j'étais venue pour la saluer. Elle m'a répondu qu'elle me remerciait, mais qu'il était inutile que je me dérange désormais pour la saluer. Je fus très étonnée, ne sachant pas la cause de cet affront. Je suis rentrée chez moi, et j'ai appris pourquoi elle ne voulait plus me voir. Que vous en semble? — Je désire vous revoir heureux et content. Quand vous aurez de l'argent, je vous prie de me venir en aide, car nous sommes dans le plus grand besoin, et je n'ai personne autre au monde que vous.

Francesca Buschini.

A Monsieur Casanova de Seingalt, chez M. de Casanova, peintre du Roi, ait Louvre, à Paris.

Venise, samedi 27 septembre 1783.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre chère lettre lundi de cette semaine; c'est la lettre que vous m'avez écrite de Bruxelles le 12; je vous en suis très reconnaissante parce que j'y ai trouvé incluse l;i lettre de change et une autre lettre à remettre

1H4 FRANCESCA BUSCHINI

eu mains propres an banquier Corrado. J'allai donc tout de suite le lendemain matin, c'est-à-dire mardi, à 14 heures et demi, comme vous me l'aviez recommandé; je montai seule, ma mère m'a attendue en bas dan.s l'entrée. J'entrai donc dans le bureau et je demandai M. Corrado. II y avait là beaucoup de jeunes gens; ils m'ont répondu qu'il était sorti; mais il y avait im monsieur qui écrivait, il m'a dit que je lui donne à lui la lettre de change, que c'était la même chose; il a donc lu la lettre et je lui ai remis la lettre de change; alors il m'a versé 150 lires qui ont été pour nous im véritable trésor. Ce même matin, je suis donc allée avec ma mère acheter ces pams de sucre d'une lire et demi chacun, comme vous me l'aviez dit, et cela a fait 14 lires; 96 pour le loyer, cela fait en tout iio, et nous sommes allés tout de suite chez le fattore pour lui porter l'argent et les pains de sucre (i) pour le i*''' octobre, qui est dans trois jours. Il est resté 40 lires. J'en ai employé tout de suite six pour ime paire de chaussures dont je n'avais pas peu besoin; le reste nous est nécessaire ])our vivre quelques jours. Je vous ai fait rire l'autre fois en vous écrivant que cet argent que vous m'aviez envoyé, — je veux dire cet unghero (2), — avait été pour nous un baume. Mais croyez que cette fois-ci c'était plus (j^u'un baume, parce que le jour où votre lettre m'est arrivée, je n'avais pas encore mangé, car ma mère n'avait plus d'argent. Ces jours-ci j'ai mangé. Sans votre secours, mon cher ami, que me restait-il à faire, puisque je n'ai personne au monde que vous et que c'est de vous que j'attends quelque assistance ? I^midi, nous mangerons des marrons — c'est le jour de S. Michel Archange — et je boirai du muscat

(i) Cadeaux, encore en usage à Venise jusqu'à ces dernières années, et <|ui consistaient en pains de sucre de canne. (2) Monnaie d'or valant 24 1. 10 de Venise.

à votre sauté, ])insqiie vous m'avez envoyé de l'argent, faute de quoi je n'aurais certainement pas mangé des marrons. Ma mère, ainsi que Maria, me charge de vous faire ses compliments et de vous remercier. Quant à moi, je vous serai toujours reconnaissante de votre secours et du bon cœur que vous me témoignez. Je vous souhaite tous les bonheurs que vous désirez, notamment la santé et de l'argent dans votre escarcelle. Croyez-moi, mon cher ami, les choses changeront et vous serez heureux. Vous m'avez fait rire en me racontant que vous vous étiez enivré parce que votre réputation l'avait voulu ainsi. Cela m'a beaucoup étonnée, car je ne vous ai jamais vu ivre, ni même allumé. Vous avez bien fait de vous mettre au lit tout de suite; vous dites que vous avez dormi dix heures et que vous avez beaucoup transpiré. Je suis très heureuse que le vin ait chassé votre fluxion de dents, — vous dites de dent et non de dents; vous m'avez bien fait rire en me disant qu'à gauche vous n'en aviez plus qu'mie tout à fait inutile, et que si vous trouviez quelque amateur anglais vous la lui vendriez volontiers pour deux sequins. Je vous conseille, mon cher ami, de la conserver, parce qu'elle fait encore nombre, et de vous épargner de la douleur en l'arrachant.

J'ai été chez M°i® Bepa Pezzana; elle est encore bien malade; elle ne reçoit aucune visite et je n'ai pas encore eu le plaisir de la voir. Giacomo, mon frère, est toujours couché; tous les jours, il a de la fièvre. Bn somme, rien que misères ! Vous me dites de vous écrire les nouvelles de Venise. Tout ce que je sais, en fait de nouvelles, c'est que, il y a quinze jours, on a disgracié Messer Grande (i)

(i) lyuigi Ballariai, secrétaire de l'ambassadeur de Venise à Paris* Dolfin communique aussi la nouvelle de cette destitution, dont je n'ai pu trouver trace ni dans les documents officiels, ni dans une lettre de lui du 6 septembre 1783.

186 FRANCESCA BUSCHINI

parce qu'il allait trouver certains criminels pour leur soutirer de l'argent et leur conseiller de s'enfuir. Dernièrement il a été voir ainsi im avocat de la ville en l'avisant qu'il devait s'enfuir de Venise, moyennant une grosse somme d'argent; cet avocat s'est enfui, et à présent on l'a banni. En ce moment on instruit le procès de Messer et je ne sais ce qu'il en adviendra. On dit aussi que la peste est aux portes de Venise. Vautre jour, on a jeté un baquet de thons dans la chaux vive, par crainte de la peste.

A Monsieur Casanova de SeingaU, chez M. de Casanova, peintre du Roi,

au Louvre, à Paris.

Venise, samedi i8 octobre 1783.

Mon très cher ami,

J'ai reçu votre chère lettre que vous m'avez écrite de Paris le 30 septembre. Je l'ai reçue samedi dernier, II de ce mois. Je suis très heureuse que, pour cette fois, vous ayez devancé l'époque de votre lettre, parce que j'étais impatiente de connaître l'état de votre santé et de savoir si vous étiez arrivé à Paris. Je vous remercie, mon cher ami, de vous intéresser autant à moi et de penser que vous pourrez me venir en aide. J'ai grand plaisir à vous savoir en bonne santé; j'ai vu avec grand plaisir que vous avez été bien reçu par votre belle-sœur et par votre frère (i). Je désire que vos affaires aillent bien

(i) Francesco Casanova, le peintre, et sa seconde femme, Jeanne-Catherine de la Chaulx de Briixelles, qu'il avait épousée l'i Paris en 1775, q»'»' abandonna en 1783 et qui mourut eu 1808.

A Jacques! casanoVa ifi7

et (^110 vous ayez de l'argent, car c'est le principal. \'ous dites que vous écrivez toujours et que vous êtes précisémeut eu train d'écrire un journal (i). Je désire donc que votre journal ait du succès et qu'il vous rapporte de l'argent. Vous dites que presque toutes vos relations sont parties dans l'autre monde et qu'il faut maintenant que vous en fassiez de nouvelles. Vous dites que c'est difficile parce que vous ne plaisez plus aux femmes ; mais si ! \-ous pouvez encore plaire, il suffit que vous ayez de l'argent, et vous en trouverez autant que \-ous \'oudrez ! Vous désirez savoir ce que je fais et comment je passe mon temps, et vous voulez que je vous rende compte de toutes mes actions. Mais je ne puis vous raconter que misères sur misères; nous manquons d'argent, et cela vous le savez de reste; il y a deux mois que mon frère est malade au lit, et il est réduit à l'état de squelette; tous les jours, la fièvre revient et je ne sais quand elle cessera; le médecin lui a ordonné de la quinine, assurant que cela couperait la lièvre. Pour moi, je \'ais assez bien, sauf que mon éruption au cou continue; le médecin m'a dit que si je veux guérir, il faut que je me purge, que cela me guérira certainement. Mais pour tout cela il faut de l'argent, et nous n'en avons pas. Pourtant il faudra absolument que nous trouvions le moyen de le faire. Apprenez, mon cher ami, que tous mes draps d'hiver sont engagés au ghetto; maintenant le froid commence et je ne sais que me mettre sur le dos; je n'ai rien même pour aller à la messe; ma robe de satin vert, ma capote de satin noir avec les broderies d'or et ma petite capote d'écarlate, tout cela est engagé pour quarante lires; je ne sais comment faire, car je n'ai pas d'argent. IMais il

(i) Je u'ai rieu pu savoir idativcmeiU à ce journal.

18S FRANCESCA BUSCIIINI

faut de la patience, mou auii ! Je sais que tout cela vous fait de la peine, parce que vous m'aimez de tout cœur et que vous faites tout le possible pour me \^enir en aide. Vous dites que vous désirez et souhaitez que j'aie toujours quelque chose à vendre; vous dites que tout a une fin; malheureusement c'est trop vrai. Vous savez que j'ai toujours aimé à être proprement mise, et maintenant, au lieu de me faire faire des toilettes, il faut que je les vende. Cela me fait beaucoup de peine. Je n'ai pas de travail. Ma mère ne décolère pas parce qu'elle n'a pas d'argent. Je me recommande à vous, mon cher ami, quand vous pourrez me venir en aide de quelque manière, car je n'ai personne autre au monde que vous et de vous j'espère quelque secours. Tout le monde ici vous dit bien des choses. Maria aura bientôt fini d'apprendre à lire. J'ai appris par vous avec regret la mort de M^^^.Bepa Pezzana; je trouvais que c'était une femme accomplie. Mais le grand événement, c'est la mort de Pocchini (i) ! Je vous assure que cela ne me fait pas beaucoup de peine !

Francesca Buschini.

chez M. de Casanova, pcinire du Roi, au Louvre, à Paris.

\'ciiise, samedi i''' iii)\cml)i"c 1783.

I\I()ii ami très estimé,

J'ai reçu Notre cliùre lettre ([ue vous m'avez, écrite le ^H 14 octobre; je l'ai reçue le 28, c'est-à-dire mercredi, bien

(i) Voir la note i, p. 174.

A JACnUES CASANOVA 189

que je croyais la rece\'oir samedi dernier. Si je ne l'ai pas eue samedi, c'est que vSon Excellence Pietro Zaguri est à Trévise; et encore il me l'a envoyée tout de suite à Venise. — Je suis très heureuse que vous soyez redevenu ami de Zaguri. Je réponds donc aujourd'hui avec grand plaisir à votre bonne lettre; vous me dites que vous êtes très content quand vous recevez de mes nouvelles; je ne peux vous exprimer, mon cher ami, le plaisir que j'éprouve, moi aussi, à en recevoir des vôtres. Vous dites que vous avez rêvé, que vous recevriez une lettre de moi précisément ce jour-là, que vous en avez parlé à votre belle-sœur qui s'est mise à rire et qui ensuite a été bien étonnée quand la lettre est arrivée à midi. Moi aussi l'avant-dernière nuit j'ai rêvé que vous étiez venu à Venise avec une grande quantité de sequins; nous étions à une table et nous mangions des bec figues superbes; j'ai été navrée, le matin, quand je n'ai vu ni vous, ni l'argent, ni même les becfigues ! Je souhaite que ce songe se vérifie, que vous ayez de l'argent en abondance et que vous puissiez encore m'envoyer quelque secours; vous savez combien nous en avons besoin ! Je n'ai pas manqué d'aller tout de suite chez M""^ Catrolli pour lui porter la lettre contenue dans la mienne; quand elle l'a lue elle a été un peu consolée, et elle m'a dit qu'elle se recommandait à vous, que vous veilliez sur ce Camerani (i), et que vous fassiez tout ce (|ue vous pourrez dans cette affaire. Elle m'a dit que la Blanchi ne l'avait jamais envoyée chercher, mais qu'elle se reconunandait l)ien à vous pour que vous vous intéressiez à elle et (j[ue vous tâchiez de lui faire retrouver cet argent. Elle m'a dit qu'elle vous écrirait d'aujourd'hui eu huit et

(i) Barlolouimco Camcraiii, de l'"errarc, comédien de valeur, qui se distingua d'abord à Venise en jouant les comédies de Goldoni, puis à Paris, où il vivait alor? avec une pension.

100 FRANCESCA BUSClllNt

il ine semble bien qu'elle a dit qu'elle éerirait aussi à Caïueraiii. Vous savez qu'elle a déménagé : elle n'habite plus avec M"^^ Matia ; elle est allée demeurer à San Cassan avec le ménage qui habitait dans la même maison que ]\I™^ Matia à Saut Agostui. L'autre fête, pendant que j'étais à la messe, est venu M. Giusepe Arteli; il a apporté un billet qui vous est adressé pour que je vous l'envoie et il l'a laissé à la maison; mais je me figure déjà ce qu'il \'eut de vous. Je ne vous en\-oie pas ce billet, parce que vous m'avez dit que vous ne vouliez de lettres de personne; aussi ai- je cru bien faire de ne pas vous renvo3-er. Dites-moi ce que je dois dire quand il reviendra, si je dois rendre le billet ou bien ce qu'il faut lui dire. M. de I^miel n'est pas revenu et je ne sais rien de lui. M"^^ Zenobia me recommande toujours de \ous faire ses compliments. Je croyais queM^^elsepa Pesauo était morte, parce que vous me l'avez écrit dans \-otre avant-dernière lettre, et je lui avais dit des de profiindis; mais, à ce que je vois maintenant, elle est ressuscitée, puisque vous me l'écrivez; j'en suis fort heureuse. Il y a bien longtemps que je n'y suis allé, parce que je la croyais morte; mais j'irai mi de ces jours voir comment elle va, bien qu'il soit difficile qu'elle guérisse. Vous dites que la Binetti m'a fait un affront indigne; c'est bien vrai! Vous savez qu'il y a environ deux mois qu'elle a voulu que je lui prête l'Arioste (i), que je lisais avec plaisir, comme vous savez. Je voudrais le lui envoyer redemander. Je vous prie de me dire si je dois lui envoyer ma mère pour se le faire rendre, car cela m'ennuierait beaucoup si je ne pouvais plus l'avoir. J'ai grand plaisir à vous savoir en bonne

(i) Au sujet de cet Arioste que la Binetti soutenait avoir prêté à Casanova à Stuttgart, cf. la lettre de Zaguri du 2z janvier 1783, more vencto, 1784, publiée par r. Molmcnti dans les Atli ddl Ist. Ven. di S. L. A. 1910-

santé; je voudrais que vous vous trouviez bien aussi quant à la bourse, puisque, après la santé, il faut de l'argent, n'est-ce pas, mon ami? Et alors on peut se la couler douce ! Vous dites que Paris est un paradis et qu'il \'ous semble avoir vingt ans de moins. Je me réjouis beaucoup avec vous de cette apparence de jeunesse; c'est signe que vous êtes en partie content; j'en suis bien heureuse. Je n'ai pas de nouvelles à vous apprendre parce que je suis toujours à la maison; aussi ne puis-je rien savoir. Je sais bien que les théâtres ont commencé, parce que je vois passer les masques. Demain, c'est le jour des morts, mais je ne mangerai pas la java (i), comme je l'ai mangée l'an dernier... c'est vous qui ra\'iez faite et elle était bien bonne ! Je vous prie de m'aimer et de ne pas m'oublier; car si vous m'abandonnez, je n'ai personne au monde (|ui pense à moi. Je désire que vos affaires aillent bien et ^'ous rapi:)ortent de l'argent ])our que je vous revoie à Venise.

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova, chez M. de Casanova, peintre du Roi, au Louvre, à Paris.

Venise, samedi 13 déceitibre 1783.

Mon ami très estimé, '

Vous êtes donc à Vienne, d'où j'attends maintenant vos bonnes lettres, puisque mon plus grand plaisir est

(i) Plat de fèves.

J92 FRANCESCA BUSCHINI

toujours de voir et de lire votre écriture et d'y répoudre promptement, pour vous informer pleinement de mou état de santé, de ce que je fais et de la situation où je me trouve. Votre première lettre de ces quatre dernières, vous me l'avez écrite de Paris le jour de la Saint-Martin; c'est dans cette lettre que vous m'avez dit de ne pas vous répondre, puisque vous ne saviez pas si vous séjourneriez, ni même où vous vous arrêteriez le mois dernier; vous me disiez que vous alliez chercher fortime, puisque vous ne la trouviez pas à Paris. Vous disiez donc que vous alliez la chercher, et que, si vous la trouviez, vous partageriez avec moi les faveurs qu'elle vous accorderait. Je vous suis bien reconnaissante de votre bon cœur. Vous me disiez que votre santé était devenue parfaite, ce qui me fait bien plaisir.

IvC noble Zaguri est venu en personne m' apporter votre première lettre des quatre; la seconde, je l'ai reçue le 14 novembre; elle est restée longtemps en route, car vous l'avez écrite à Paris le 23 octobre; la raison de ce retard doit être que vous me l'avez envoyée dans ime lettre adressée à Rossi, et lui me l'a envoyée par im étranger qui est venu avec sa femme à Venise et qui me l'a apportée luimême, en disant que Rossi l'en avait chargé. Il m'a dit aussi qu'il vous connaissait et que vous aviez été son ami, sans plus. Je ne peux vous dire qui il est, sinon que c'est un homme plutôt avancé en âge. Je suis heureuse que vous, ayez compris que les 150 lires ont été pour moi un véritable baume; j'ai reçu aussi la semaine dernière, par l'intermédiaire du noble Zaguri, deux sequins que vous m'avezi envoyés. Je vous suis très reconnaissante et je vous remercie bien de votre bon cœur, car vous me secourez autant que vous le pouvez. I^e lendemain du jour où j'ai reçu U qiiarante-quatre lires, je suis allée tout de suite avec mal

mère au ij;he//o pour retirer le peu <le vêtements d'hiver ([ue j'y avais eiim;ijj;és précisément pour 40 lires, et les (Quatre autres iu)us les a\'ous mandées eu un jour. Ma uière m'a dit de \'ous faire ses couipliments et de bien vous remercier. J'ai lu la lettre de M. Giusepe Arteli, puisque vous m'avez dit de vous communiquer ce qu'elle contenait; il disait seulement qu'il se recommande à vous, qu'aussitôt que vous le pourrez vous lui fassiez tenir l'argent ([ue vous lui devez. Quand il viendra chez moi, je lui dirai c[ue je vous ai envoyé son billet et que vous m'avez répondu (l^ue vous lui faites vos compliments et qu'aussitôt que \-ous pourrez vous vous acquitterez envers lui. J'ai reçu dimanche votre petite lettre que vous m'avez écrite de Francfort le 29 novembre; je vois avec chagrin et regret que le postillon ivre vous a fait verser et que dans la chute \-ous vous êtes luxé l'épaule gauche, mais qu'un brave rebouteux vous l'a remise en place. Je suis ennuyée que vous ayez beaucoup souffert, mais je me suis consolée en lisant votre dernière bonne lettre que vous m'avez écrite le i^ï" décembre et dans laquelle vous me dites que vous êtes guéri, que vous avez pris médecine et que vous vous êtes fait tirer du sang. Je suis très heureuse que vous alliez bien et je vous souhaite bonne chance. Je vous remercie de me dire que d'ici un mois vous m'enverrez huit sequins pour payer mon loyer et le reste pour parer à mes besoins les plus pressants. Pardonnez-moi et excusez-moi si je ne vous écris pas un autre feuillet; si je termine aussi vite c'est qu'il y a cinq jours que j'ai des accès de fièvre, pas très forts, mais produits par un terrible refroidissement. Au moment même où je termine ma lettre, je sens les premiers frissons de la fièvre qui approche. Quand je me sentirai mieux, j'irai chez la Pezzana et chez la Catrolli. I^a femme de ce maître d'escrime qui habite, en face de moi, la maison

194 FRANCESCA BUSCHINI

au milieu du brusà (i), est morte; elle était jeime et belle. J'ai peur moi aussi de mourir bientôt; ma maudite éruption continue à me tourmenter. Si je suis encore vivante quand \'ous reviendrez à Venise, j'aurai le plaisir de vous enibrasscr ; si je suis morte, il faudra en prendre votre parti.

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi (lernicr jour de l'année 1783.

Ami très estimé,

J'ai reçu votre bonne lettre que vous m'avez écrite de Vienne le 15 décembre et j'ai trouvé dedans la lettre de change de huit sequins et deux lires que vous m'avez envoyée si généreusement. Mon cher ami, je vous suis si reconnaissante, si obligée de tout le bien que vous n:e faites en me secourant dans la grande gêne où nous nous trouvons ! Sans vous, nous n'aurions pas d'argent pour payer notre loyer ni même pour nous habiller. Je suis allée avant-hier lundi chez le marquis Serpos (2), à Rugagiuffa,

(i) Brusà, briilé, s'ajoutait au nom d'une rue, d'un quartier, ou d'un palais, où il y avait eu un grand incendie; ainsi le Palazzo Michiel dal brusà, parce qu'il avait été détruit par le feu en 1774. Dans le quartier Barbaria délie lole où habitait la Buschini, existent encore aujourd'hui le Calle primo et le Calle seconda brusà, où il y eut deux incendies en 1683 et en 1686. (Cf. lassini, Ctuiosità Veneziane, p. 738.)

(2) L,e marquis Serpos était un marchand arménien établi à Venise, où il s'était enrichi dans le commerce des pierres précieuses. Casanova fait mentionde lui, dans ses Mémoires (VIII, 392;, a propos du conflit entre la liépubhquc et les moines arméniens.

A JACMUKS CASANOVA 195

a\ec ma mère. Je suis entrée seule et j'ai remis la lettre de change au marquis Serpos en mains propres; je lui ai fait vos compliments. Il m'a dit ([u'il ne me donnerait pas l'argent si je ne trouvais pas quelqu'un qui le connaisse et qui me connaisse, et qui l'assure que je suis véritablement M°^® Francesca Buschiui. J'ai été surprise de cette exigence. Mais tout de suite j'ai nommé le sacristain de Santa Maria Formosa qui me connaît et qui, comme vous savez, habite en face de chez moi. Le marquis en personne est allé à la sacristie de Santa Maria Formosa et a demandé en ma présence au sacristain s'il me connaissait et s'il était vrai que j'étais M^^^ Francesca Buschini; il a répondu oui; aussitôt sûr de mon identité, il m'a donné les huit sequins et deux lires, mais avant de les avoir, j'ai dû subir toute cette scène. 11 m'a dit ensuite de vous faire ses compliments (i). Quand j'ai eu l'argent, j'ri pris 96 lires pour le loyer, ce qui fait 12 ducats d'argent; j'ai envoyé chercher le fattor pour lui donner l'argent et faire renouveler le bail; mais il n'est pas encore venu. Avec le surplus de l'argent, je me suis fait faire des chaussures et j'ai acheté deux paires de bas; le reste a été pour vivre quelques jours. Je ne puis faire autrement que vous remercier et vous assurer de ma reconnaissance jusqu'à la mort. Je vois par votre bonne lettre que vous allez à Dresde et ensuite à Berlin, et que vous serez de retour à Vienne le 10 janvier. Si vous êtes encore à Dresde, je vous prie de

(i) Casanova fait allusion à cette histoire dans la Lettre historicocrilique sur un fait connu... 1784 : « Dans une capitale assez célèbre de cette Europe, un négociant arménien, qui en Siiit long, refusa d'escompter une petite lettre de cliange tirée à Vienne a piacere à une demoiselle, dont le propriétaire de la lettre l'avait passée à l'ordre. I^a raison qu'il allégua fut qu'il ne la connaissait pas. Heureusement, elle n'était pas étrangère... 1

196 FRANCESCA BUSUHINI

saluer de ma part votre neveu Carlo Casanova (i), ainsi que MDie Teresa et M'^^e Apollonia (2) et M. Catterino Mazzolà (3). Je suis étonnée, mon cher ami, des grands voyages que vous faites par ce grand froid; mais, d'ailleurs, vous êtes un grand honune, puisque vous êtes plein de cœur, d'esprit et de courage; vous voyagez par ce froid terrible comme si de rien n'était. Demain est le premier de l'an. Je vous souhaite mi bon commencement d'année, toutes les félicités que vous désirez, c'est-à-dire argent en abondance et mie parfaite santé. M™^ Zenobia Monti est venue habiter à côté de moi, calle dei orbi, près de Santa Maria Formosa, avec son frère et sa belle-sœur, laquelle est tme belle jeune femme; j'ai lié amitié avec elle, et quand je vais chez eux, tout le monde me fait fête. Je suis allée l'autre jour dîner chez M'"^ Zenobia et elle m'a priée de vous faire ses compliments.

En fait de nouvelles de Venise, je n'en connais guère, parce que je reste toujours à la maison. Je sais seulement qu'on annonce une machine qui doit venir prochainement

(i) Carlo Casanova, fils de Giovauni, était à Venise eu 1782 et il ne semble pas qu'il y ait mené une vie très régulière. Du moins, dans une lettre de lui à son oncle Giacomo, écrite de Dresde le 1 1 septembre 1 790, je trouve ce grave aveu : « Oui, à Venise, j'ai eu la coquincrie de dérober quelque argent au marchand Pezzi; j'ai été amené à ce larcin pour me dédommager de ce qui m'avait été volé dans sa maison, et vous savez quel fut l'auteur du vol. » Sa sœur Teresa (Cf. p... et suiv.) parle de lui dans ses lettres. Je ne sais rien de plus sur son compte, sinon ce qu'en dit Oettinger : il devait vivre à Dresde, dans la première moitié du xix« siècle, en qualité de scribe chez un avocat.

(2) Teresa et Apollonia, fennne et fille de Catterino MazzoLi.

(3) Catterino Mazzolà, de I.ongaronc, mort le i6 juillet 1806, fait honneur, comme dit Moschiiii, par ses œuvres dramalitjues à la scène. Il laissa, outre ses poésies et ses traductions, beaucoup de (hames écrits pour l'élcclcur de Saxe, ({ui voulut le fixer à Dresde, et pour la cour de Vienne, où il vécut aussi cjnelque temps. Mais le cUniat, nuisible à Sii santé, le fil rentrer dans sa patrie en 1796. Il entretint des rai)iJorls d'amitié avec Casanova; j'ai trouvé à Dux ime lettre de lui et quehjues brochures à son nom.

à Venise et qui est faite pour aller à travers les airs dans n'importe quel pays (i). On dit aussi qu'il y a au théâtre S. Beneto une danseuse qui possède un million et qui danse gratuitement; il paraît même qu'elle est gentille.

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, 14 janvier 1784, mercredi.

Très cher ami,

Je réponds promptenient à votre bonne lettre que vous m'avez écrite de Vienne le 2g décembre; j'ai vu que mes lettres que je vous avais écrites à Vienne vous ont été renvoyées à Dresde. Je vois que cela vous a fait de la peine d'apprendre par une de mes lettres que je n'allais pas bien, puisque j'avais la fièvre presque tous les jours. Pour le moment, je ne vais pas trop ma^, bien que je ne sois pas complètement rétablie; j'ai toujours mon éruption au cou, mais j'espère que je serai bientôt guérie. Je me suis décidée, il y a huit jours, à me faire examiner par le même médecin qui a guéri mon frère et qui venait aussi chez moi quand j'avais la fièvre; il m'a dit que cela venait du sang et qu'avec mie purgation je me remettrais bientôt; puis il m'a prescrit de prendre pendant un mois de la moutarde dans (hi lait. Il y a six jours que j'ai commencé ce traitement et il me semble (^ue je suis mi peu mieux. I,e même médecin m'a fait \eiiir le pliar-

(i) C'est en 1783 qu'eurent lieu les premières ascensions en ballon

198 FRANCESCA BUSCUIM

inacieu de Sauta Maria Fonnosa qui sait fort bieu soigner toute espèce de maladies; c'est un homme âgé qui peut avoir un peu plus de 70 ans; quand il a vu mon éruption il m'a dit qu'il m'enverrait mie espèce de cataplasme qui me guérirait en moins d'un mois; j'ai commencé aujourd'hui à m'en faire des applications et j'espère que je serai bientôt guérie. Le même médecin va chez M^^^ Zenobia parce qu'il est le médecin de sa belle-sœur. Je le vois très souvent chez elle. Il m'a dit l'autre jour que je serais bientôt guérie de mon éruption; il m'a dit qu'il vous connaissait et qu'il vous avait soigné vous aussi, et que vous étiez à cette époque-là en relations avec une dame c[ui habitait à San Samuel, calle dei orbi. Je vous remercie du bon conseil que vous m'avez donné de tenir la fenêtre de ma chambre fermée; mais, croyez-moi, la fièvre ne m'est pas venue pour avoir laissé ma fenêtre ouverte, car maintenant qu'il fait froid je la ferme presque toujours. Vous vous moquez de moi, mon cher ami, quand vous me dites qu'aussitôt que j'eus appris la mort de la femme du maître d'escrime, j'aurais dû fermer la fenêtre pour empêcher la fièvre d'entrer et de me sauter dessus, mais mie autre fois j'aurai soin quand même de la fermer. Vous avez raison, mon cher ami, de me mortifier en me disant que j'ai voulu encore faire à ma tête et que je n'écoute jamais les conseils; mais, croyez- moi, à présent j'ai bien changé et j'écouterai toujours vos conseils. Je vois avec peine que vous êtes tombé plus de dix fois. Vous dites que vous ne faisiez qu'en rire, parce qu'une chute sur la neige est un véritable délice, et vous me demandez de rire moi aussi. Vraiment je ne trouve pas la chose si risible, parce qu'une chute dans la neige, par ce froid, ne me semble pas si amusante que cela. Vous m'avez plutôt fait rire par la façon dont vous me la racontez. Je suis heureuse que

VOUS VOUS portiez bien et je souhaite que vous alliez l)ieu aussi de la bourse, car après la santé, c'est le principal. l 'imagine qu'à cette heure vous a\'ez reçu uîie lettre de moi dans laquelle je vous remercie de l'argent que vous m'avez envoyé. Vous faites bien de vous emmitoufler, car le froid est terrible. Je vous souhaite bon voyage et un heureux retour à Vienne. Tout le monde ici vous dit bien des choses. Je vous prie de bien saluer de ma part MJ^^ Marieta Rizzotti. Je suis surprise d'apprendre que votre neveu [Carlo] ne vous charge de rien pour moi, mais après tout je ne me soucie pas de ses compliments.

A Monsieur Jacques Casanova,

en -poste restante, à Vienne.

Venise, samedi y février 1784.

Cher et très estimé ami.

Vous me dites que la ville d'où vous m'avez écrit est Prague, que Prague est la capitale de la Bohême, que la Bohême est tm royaume situé entre la Saxe, la lyusace, la Silésie et la Moravie, et qu'il y fait un froid maudit, mais qu'on y mange à très bon marché d'excellents faisans. Vous savez qu'en lisant ce paragraphe l'eau m'en est venue à la bouche rien que d'en entendre parler, et je l'ai encore en ce moment où je vous écris. Vous me dites que vous désirez savoir si à présent je vais bien et que vous ne croyez pas que, quand j'avais la fièvre, j'étais résignée à mourir; je ne crois pas non plus que je vais mourir, mais si je pensais à la misérable condition

200 FRANCESCA BUSCHIM

dans laquelle je me trouve, je serais dans le eus, avec votre façon de penser philosophique, d'attenter à mes jours. Je ne reconnais plus \'otre cœur habituel dans votre façon de parler. Je crois que vous êtes plus heureux loin de moi que près, à cause des ennuis de la famille; mais je comprends votre distraction, du moment que vous avez écrit que vous crojaez être à Venise. Vous devez avoir reçu mes lettres maintenant; c'est injustement que vous vous plaignez que je ne vous aie pas répondu. Si j'étais morte, mon cher ami, je n'aurais pas eu le plaisir d'écrire cette lettre. Au contraire, je vais bien mieux, surtout de mon éruption dont je suis complètement guérie, grâce au traitement que je continue toujours.

Je désire que vous continuiez à vous bien porter; pour notre bonheur à tous les deux je vous souhaite de l'argent, car ainsi j'espérerais avoir le plaisir de vous voir ici à Venise sans autres ennuis, et ma mère n'aurait plus besoin de mettre en gage nos chaussures. Vous aurez vu dans une de mes lettres que j'ai touché chez Serpos les huit sequins' dont je vous suis très reconnaissante; je vous prie de vous souvenir de moi et de penser à ma situation. ]\P"^ Zenobia vous fait ses compliments; elle est allée habiter à S. Polo; elle est mortifiée de la fugue de sa belle-sœur; elle croyait qu'elle l'aimait beaucoup et cependant elle ■s'est sauvée chez ses parents sans faire annuler le mariage; quant au mari, il est désespéré, car il adorait sa femme.

Francesca Buschini.

J'ai fait l'acquisition d'mie gracieuse petite chienne que m'a donnée mon frère. Si vous pou\dez voir, mon ami, comme elle est gentille ! Elle a cinq mois ; elle a un peu plus ,d'un quart de longueur. Maintenant ma plus grande

A JACQUES CASANftVA 201

distraction, c'est Patagiiaii et Aide. Je vous prie de nie dire si ce nom vous plaît. Adieu, mon ami.

e)! poste restante, à Vienne.

Venise, samedi 28 février 1784.

Ami très cher,

J'ai reçu votre bonne lettre que vous m'avez écrite le 16 février de Vienne; cela m'a fait bien plaisir, parce que j'étais désireuse de connaître votre état de santé et de savoir si vous étiez revenu à Vienne.

J'ai été très mortifiée de voir au début de votre bonne lettre que vous me faites des reproches : vous dites que, lorsque je vous écris, il ne faut pas me dépécher, mais que je dois prendre mon temps, former les mots avec soin et penser à ce que je vous écris, qu'il ne faut pas croire que vous ne vous apercevez pas que je vous écris de mau\-aise grâce. Oui, mon cher ami, je vous écris avec joie et j'éprouve mi plaisir égal au vôtre. Vous me dites que lorsque vous m'écrivez il vous semble me faire visite; eh bien ! moi, quand je vous écris, j'ai la même impression. Donc effacez cette mauvaise idée que vous vous êtes faite de moi et soyez persuadé que je vous écris de grand cœur. Excusez-moi si vous trouvez beaucoup de fautes dans mes lettres, car vous savez bien que je ne sais pas écrire; à l'avenir j'y mettrai plus de soin.

J'ai vu que votre voyage avait duré soixante-deux jours et que vous aviez fait de grandes choses eu vous

202 FRANTESCA BUSCIIINI

moquant du froid qui sé^'issait. Vous dites que \-ous êtes tombé bien des fois la nuit, mais que vous ne vous êtes pas fait mal. Vous m'avez fait rire en me disant que vous ne vous étiez pas fait mal parce que la neige, d'après vous, est plus tendre que mon cœur. Mais soyez persuadé, cher ami, que j'ai le cœur très tendre ! J'ai vu avec plaisir que vous avez envoyé promener votre très cher frère Zaneto (Giovanni), père du Signor Carlo qui est, à n'en pas douter, im fameux menteur (i). J'ai vu que la plus ancienne de mes trois lettres que vous avez reçue est celle que je vous ai écrite le dernier jour de l'année dernière, et que vous avez appris toutes les difficultés que m'a faites Serpos avant de me donner l'argent. Et pourtant je serais bien heureuse de subir encore toutes ces avanies demain, parce que j'ai bien besoin de ce qui avait provoqué ces avanies. Je pense qu'à cette heure-ci vous aurez reçu mes deux autres lettres. Vous dites que si vous aviez su que cet Arménien ferait toutes ces manières, au lieu d'écrire sur la lettre à mon ordre, vous auriez mis à l'ordre du porteur, et alors il aurait été forcé de payer à vue même si j'avais envoyé mon chien Patagnan. Vous me dites de lui faire vos amitiés, si toutefois il n'est pas mort de faim; je ne crois pas qu'il puisse jamais mourir de faim, mais si Patagnan mourait ainsi. Aide mourrait aussi, et leur maîtresse également, car lorsque je n'aurai plus rien à manger, il ne me restera qu'à mourir. Je veux espérer que cela n'arrivera pas. Vous me dites de vous écrire si j'ai fait renouveler mon bail; je crois que vous aurez vu que oui dans une autre de mes lettres. Je suis

(i) Il est évident que la lettre de Dessau, 9 janvier 1784, dans laquelle Giacomo invitait son frère Giovanni à faire la pabc (Cf. P. Molmenti, Faufulla délia Domenica, 22 mai i9io),ou bien n'était pas sincère, ou bien avait eu une suite peu heureuse.

très heureuse que votre santé soit devenue parfaite, ([ue vous soyez mieux en chair, et j'en suis encore pkis heureuse parce que vous dites que c'est l'effet du contentement de votre esprit qui n'est plus tourmenté. Je suis bien contente que rien ne vous manque pour vos besoins, mais je voudrais que vous ayez vm peu d'avance et que vous puissiez partager avec moi votre superflu.

Vous me dites que si vous faites fortune, j'en aurai ma part; je vous remercie de cette bonne pensée et je suis très sûre qu'elle est sincère, parce que je sais que vous m'aimez et que quand vous aurez de l'argent vous ne m'abandonnerez pas, car nous sommes dans mie bien triste situation.

J'ai grand plaisir à vous savoir dans la compagnie de votre frère [Francesco]. Je souhaite qu'au mois de mai vous ayez de l'argent pour venir à \'enise, car je serais bien heureuse de vous revoir. Quand j'irai chez M'"^ Zenobia je ne manquerai pas de lui transmettre ce que vous m'avez dit pour elle. Vous avez vu dans une autre lettre que je vous ai écrite qu'à présent elle habite à S. Polo, loin de son frère. Je vous remercie de m' annoncer que le mois prochain vous m'enverrez de l'argent pour payer mon loyer. Vous m'avez écrit que vous étiez allé au bal avec les enfants de votre propriétaire; vous dites (|u'il y a une fille qui me ressemble. Vous désirez savoir si je n'ai pas été au moins mie fois à la comédie. Sachez que toutes les comédies que j'ai vues ce carnaval ont été toujours à la maison, jjarce que ma mère m'a fait tous les jours une de ces scènes furieuses que vous connaissez et qu'elle sait faire quand elle n'a pas d'argent. Jugez donc un peu des belles comédies dont j'ai joui et dont je jouis encore maintenant, bien que nous soyons en carême. Je suis guérie tout à fait de mon éruption,

204 FR\NCESCA BUSCHINl

mais quand il fera beau temps, si j'ai de l'argent, je me purgerai.

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi lo murs 1784.

Ami très eher,

Je réponds en hâte à votre bonne lettre du 28 février que j'ai reçue dimanehe. Je vois que vous avez eu à Vienne un très vilain temps et qu'il y a fait très froid. Je veux espérer qu'il n'est pas arrivé de malheurs par suite des inondations (i). Vous dites que vous n'avez pas peur des inondations. J'en suis convaincue, puisque vous vous n'avez peur de rien, pas même de la mort. Moi, je suis tout le contraire, j'ai peur de tout, parce que je suis sotte; même les moutons me font peur, vous le savez bien, puisqu'un jour, en promenade, vous m'avez fait pleurer de peur en me laissant au milieu d'un troupeau, et vous vous amusiez bien en me voyant ainsi apeurée. Vous dites que je vous ai écrit le 7 février une lettre gaie, que c'est un signe manifeste que j'étais gaie quand je vous l'ai écrite. Je ne saurais vous dire quelle gaieté je puis avoir eue ce jour-là, parce qu'il y a l)ien longtem])s que je ne sais plus ce que c'est que le plaisir. lyc seul plaisir que je connaisse est celui de recevoir de vos bonnes lettres, parce qu'en les lisant il me seml)le vous \'oir vousmême. Je vous remercie de x'otre Ijou cceur <pii vous fait

(i) I<e 28 et le 2g février il y cul à Vienne une forte inondation, amenée par la fonte brusque des glaces qui s'étaient accumulées dans le Danube.

dire que vous m'aimez et que, quand vous aurez de l'argent, vous m'en enverrez. Vous dites que pour le moment vous êtes à sec comme une salamandre; je ne sais pas ce que c'est que cette bête. Mais moi certainement je suis plus qu'à sec d'argent, je suis toute consumée du besoin d'en avoir ! Vous dites que vous avez eu plaisir à apprendre que j'étais guérie de mon éruption; et vous ajoutez qu'il vous semble que j'ai été guérie trop vite; mais c'est la décoction, et aussi le sirop, qui m'ont guérie; mais si je ne me purge pas, quand viendra le beau temps, pour me purifier le sang, je ne me remettrai pas complètement. Vous dites que vous êtes heureux que j'aie fait l'acquisition d'une petite chienne; vous avez bien deviné que Patagnan serait furieux; vous savez que toute la journée Aide et Patagnan font une vie impossible; aussi je crois qu'ils commencent à s'aimer. Mais tout ce que je demande c'est qu'Aide ne meure pas, car cela me ferait beaucoup de peine. Vous dites que vous êtes étonné d'apprendre que vous a\dez oublié de cacheter votre lettre et que j'ai bien fait d'écrire à S. E. une lettre de remerciement. J'ai su par S. E. que M"^*^ Binetti ne voulait pas me rendre l'Arioste parce qu'elle prétend qu'il lui appartient, puisqu'elle vous l'avait prêté à vous !

Je vois que vous vous êtes bien amusé pendant ce carnaval et que vous avez été quatre fois au bal masqué, où il y avait 200 dames, que vous avez dansé menuets et contredanses au grand étonncment de l'ambassadeur Foscarini (i), qui disait à tout le monde que vous aviez soixante ans, tandis qu'en réalité vous n'avez pas encore atteint la

(i) Sebastiano Foscarini (né le 14 janvier 1714), depuis 1781 ambassadeur à Vienne, où il mourut le 23 avril 1785. Selon le Précis de ma vie, public par Octave Uzanne, il mourut dans les bras de Casanova, qui était alors son secrétaire pour lui écrire la dépêche.

206 FRANCESCA BUSCHINI

soixantaine. Vous avez dû bien rire de cela, et dire qu'il fallait qu'il fût aveugle pour avoir une semblable idée. J'ai vu que vous avez assisté à un grand dîner chez ce même ambassadeur avec votre frère (i). Vous aviez commencé à me dire ce que vous aviez mangé, et puis vous vous êtes arrêté, par peur, dites-vous, de me faire venir l'eau à la bouche. C'est très vrai. Vous avez raison de dire que vous et moi nous avons deux dispositions d'esprit différentes, vous, celle de parler toujours de manger, et moi celle d'avoir toujours besoin d'argent. C'est malheureusement trop juste ! Vous dites que vous avez lu mes lettres à votre frère et qu'il me salue. Faites-lui bien mes compliments et remerciez-le. Vous me dites de vous renseigner si, en admettant qu'il vienne à Venise avec vous, il pourra loger avec vous dans votre maison. Diteslui que oui, parce que les poules sont toujours au grenier; il n'y a donc pas de saletés de poules; quant aux chiens, on veillera à ce qu'ils ne fassent pas de saletés. Pour les meubles de l'appartement, ils sont presque tous en place; il manque seulement une armoire et ce petit lit que vous aviez acheté pour votre neveu, et le miroir; quant au reste, tout est comme vous l'avez laissé.

Je désire donc que vous ayez de l'argent pour faire ce voyage, car je serais bien heureuse de vous revoir à Venise en même temps que votre cher frère. Tout le monde ici vous fait ses compliments; je vous salue de tout cœur et vous souhaite de l'argent en abondance.

Votre sincère amie F. B.

A Monsieur Jacques (Àisanuvu,

en poste restante, à Viouic.

(i) c'est sans doute le famcixx (liuer pendant lequel, cunnne nous l'avous dit, Casanova fut présenté au comte W'aldstein.

A JACQUES CA«:aNOVA 207

Venise, s;imedi 20 mars 17S4.

Très cher ami,

Mercredi, j'ai reçu \-otre bonne lettre que vous m'avez écrite le lo de ce mois et je vous réponds promptement avec grand plaisir. J'ai été bien peinée d'apprendre par cette lettre qu'il vous était très difficile de venir à Venise au prochain mois de mai, parce que, dites- vous, vous n'avez pas d'argent pour faire le voyage. Mais je veux espérer que d'ici le mois de mai vous aurez de l'argent, parce qu'il y a encore du temps, et que vous viendrez à Venise; car vous ne pouvez croire quel plaisir j'aurai à vous revoir. Aussi j'espère bien que vous \4endrez. Vous m'avez fait rire en me disant que, de toute votre abondance de biens, je vous demandais dans ma dernière lettre d'en mettre une petite partie de côté pour moi; et vous me répondez que tout ce que vous pouvez faire en ce moment c'est de m' envoyer ime partie de votre appartement, un peu de vos repas, un vêtement à vous et ime des femmes qui vous servent. Mon cher ami, je vous remercie de votre offre aimable, mais je vois qu'il est bien difficile que je puisse recevoir tout cela. Je vous dirai bien aussi que vous m'avez beaucoup fait rire en me racontant dans votre dernière lettre le vilain accident qui vous est arrivé à l'église avec cette vieille dévote ; après la messe, vous avez voulu entendre le sermon, mais vous vous êtes endormi, si bien que votre chapeau est tombé, et votre manchon aussi, et vous seriez tombé vous-même pour un peu ; mais cela aurait été encore pire pour vous, parce que vous ne vous seriez pas fait de bien et que les gens se seraient moqués de vous encore plus. Je suis allée chez M"^<^ Zenobia dîner jeudi; c'était la mi-

208 FRANCESCA BUSCHINI

carême, le lendemain du jour où j'ai reçu votre bonne lettre. Vous ne pouvez vous figurer coml)ien elle a ri quand je lui ai lu deux ou trois paragraphes de votre lettre, surtout votre aventure avec la dame. Elle m'a dit de bien vous faire ses compliments, ainsi que son frère qui était aussi au dîner. M™^ Zenobia m'a dit qu'elle vous écrirait aujourd'hui elle aussi. Sachez qu'elle m'a fait manger une superbe polenta que son frère a voulu faire lui-même. Écoutez la recette : d'abord on fait cuire du riz pendant deux heures jusqu'à ce qu'il soit devenu comme de la colle; puis on y met de la farine blanche et on mélange jusqu'à ce que cela donne une polenta; puis on assaisonne avec du bon beurre, de la canelle et du sucre ; vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité que j'ai mangée. Je vois qu'en ce moment vous imprimez un livre de vous (i) ; vous dites que \o\xs m'en enverrez deux cents exemplaires que je vendrai trente sous chaque; vous dites que vous préviendrez Zaguri et qu'il préviendra ceux qui en voudraient de le venir chercher chez moi. Je vous prie, si vous vous décidez à me les envoyer, de faire l'envoi franc de port, car vous savez que je n'ai pas d'argent. Je souhaite donc qu'ils arrivent et que je puisse les vendre vite pour payer le loyer qui tombe le i^'' avril, car c'est tme chose qui presse beaucoup. Vous dites que vous avez reçu une lettre que je vous ai écrite le 28 du mois dernier, que vous l'avez trouvée très bien écrite; mais je vois bien que vous vous moquez de moi, parce que je sais très bien que je ne sais pas écrire. Mais vous qui avez tant d'indulgence pour moi, vous l'avez trouvée bien écrite ! Vous me dites ensuite

ï; C'est la Lettre historico-critique sur un fait connu dépendant d'une cause peu connue adressée au duc de *** 1784. (Cf. A. Ravà, Le opère pubblicate da G. Casanova, Marzocco, 23 octobre 19 10.)

A JACOUES CASANOVA 209

qu'il vous paraît impossible que je sois devenue si susceptible, après ni'avoir dit que je vous écrive avec soin. Mais, croyez-moi, mon cher ami, cela ne dépend pas de mon plus ou moins d'attention, mais cela vient simplement de ce que je ne sais pas écrire. Vous me dites de vous préciser quelle espèce d'amitié il y a entre le sourd Patagnan et Aide. Apprenez que toute la journée ils font des folies ensemble et que le soir, quand je me couche, ils me tiennent éveillée plus d'une heure par tout le train qu'ils font. J'ai appris avec étonnement qu'il était tombé beaucoup de neige à Vienne. Ici aussi il a neigé pendant presque tout le carnaval. Mais pendant le carême il n'a neigé qu'mi seul jour. Je suis très heureuse que vous soyez en parfaite santé. Vous êtes ennuyé qu'en fait de comédies je n'aie eu pendant tout ce carnaval que celles que me joue ma mère quand elle n'a pas d'argent... Libéra nos Domine! Je lui ai lu ce passage et elle s'est mise à rire en me disant de vous faire ses compliments et que vous pensiez à nous, quand vous aurez de l'argent. Maria vous salue, ainsi que Giacomo, qui ne sait pas encore faire les chaussures. Je n'ai pas vu S. E. Zaguri; aussi ne sais-je que vous en dire. ]\Xme Bettina de Gambara habite aux Fondamente nove, mais il y a bien longtemps que je ne l'ai vu. Adieu, mon ami, aimez-moi bien. Votre amie

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

210 FRANCESCA BUSCHINI

Venise, 3 avril 1784, samedi.

Mon cher ami,

Je réponds à votre bonne lettre que vous m'avez écrite le 20 du mois dernier; je vois avec plaisir que vous êtes allé vous amuser en compagnie de deux dames, et que vous avez fait cinq postes pour voir l'empereur (i). Je suis bien heureuse que vous ayez l'occasion de vous divertir et de vous tenir en 'gaîté, mais pour être vraiment gai, il faudrait de l'argent ! N'est-il pas vrai, mon cher ami, qu'à cette condition je serais plus heureuse moi aussi? Car pour le moment je ne sais ce que c'est que le plaisir et les distractions; je me trouve complètement dénuée de ressources et à la maison j'endure un continuel supplice de la part de ma mère. Ah! si... pour achever de nous mettre en joie, le fattor de la maison est venu chercher l'argent du loyer qui est échu le premier; il y a donc trois jours qu'est passé le commencement du nouveau terme! J'ai dit au fattor que dans le courant du mois il serait certainement payé, car j'attends de jour en jour l'argent que vous devez m' envoyer. Je vous prie de faire en sorte, mon cher ami, que j'aie l'argent pour le loyer le plus tôt possible et je vous prie de me dire ce qu'il faut lui répondre quand il reviendra. Vous voyez combien j'ai sujet d'être gaie! Je regrette de vous écrire tout cela, car je suis certaine que vous en serez peiné, car vous m'aimez et vous voudriez me voir heureuse ! Vous me dites que toute votre fortune consiste en un scquin; j'en suis bien fâchée, car je voudrais qu'elle consistât en un million de sequins, car je suis certaine que j'en aurais moi aussi (quelque chose. Je \oudrais

(1) Joseph II qui, icvciuuit d'IUlic, icutmit à Vicum.-.

donc être astrologue et deviner comment vous pouvez avoir de l'argent. Je souhaite qu'on vous ait permis d'imprimer votre livre, que vous m'envoyiez les 200 exemplaires et enfin que je trouve le moyen de les vendre. Vous me dites que IM'"6 Bepa Pezzana est bien mal; il y a assez longtemps que j'y suis allée et elle ne m'a pas reçue, parce qu'elle était très malade; en ce moment je ne sais comment elle va. J'imagine qu'à cette heure vous aurez reçu ma lettre et celle de M'"*^ Zenobia, car elle m'avait dit qu'elle vous écrirait; je crois qu'elle va encore bientôt déménager, car on dit que la maison où elle habite en ce moment est malsaine.

Vous m'avez donné une mauvaise nouvelle en me disant que lorsqu'Aide sera pleine et qu'elle fera ses petits chiens, elle crèvera. Je désire que cela ne se réalise pas, parce que j'en aurais beaucoup de chagrin. Vous me dites de mettre Patagnan à la porte. Ah ! cela non, par exemple, parce que je l'aime trop. Vous me dites de vous écrire des nouvelles. La seule que je connaisse, c'est que ces Juifs convertis, dont je vous ai parlé, ont monté trois boutiques magixifiques sur le campo S. lyuca, une de mercerie, ime de tailleur, et une de fripier avec de bien beaux habits. Telle est la nouvelle que je connais.

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi 14 avril 1784.

Ami très aimé.

Je réponds avec plaisir à votre chère lettre du 31 mars, dans laquelle je vois que vous désirez savoir si ce Juif

212 FRANCESCA BUSCHINI

converti qui s'appelle Marpurgo est celui qui a fait cette composition en l'honneur du doge sérénissime. Je ne peux vous renseigner sur ce point pour le moment, parce que je n'ai pas pu voir Abraham tous ces jours-ci. Quand je le verrai, je ne manquerai pas de faire ce que vous m'avez prescrit; soyez certain que je ne lui dirai pas mi so .{je sais), parce que vous vous êtes moqué de moi en me rappelant cette parole que j'avais coutume de vous répondre à vous, quand je ne me souvenais pas de quelque chose. Je suis allée chez le gérant du propriétaire et je lui ai dit de votre part que vous le priiez de nous excuser, mais qu'avant la fin du mois il serait certainement payé. A cela il a fait un peu la tête, mais il m'a priée de vous dire de faire tout le possible pour lui envoj-er rapidement l'argent. Voilà tout ce qu'il m'a dit. Vous dites qu'un homme sans argent est une image de la mort, qui est une bien vilaine bête. J'ai appris avec regret qu'il serait bien difficile que je vous voie pour la prochaine fête de l'Ascension ; cela me fait beaucoup de peine, mais je veux encore espérer que je vous verrai. Vous me dites qu'avant de mourir vous espérez me voir encore une fois; mais j'espère bien vous voir beaucoup plus d'une fois ! Sachez que je ne peux plus vous entendre parler de mourir, mais bien de vivre !

Vous m'avez fait rire en me racontant qu'à Vienne on fait un ballon qui ira dans l'air avec six personnes et qu'il pourrait se faire que vous y montiez vous aussi. Mais faites bien attention que le ballon n'éclate à cause de \'otre poids (i). ]\Ia mère vous fait ses compliments, ainsi que

(i) Johann Georg Stixwer construisit à Vienne le premier ballon, avec lequel il s'enleva, le 6 juillet 1784, au milieu de l'admiration générale; mais le ballon était captif. Dans une seconde ascension, qui eut lieu le 25 août, le ballon éclata et les aéronautes faillirent tomber dans le Danube. (Cf. Gugilz. Die ersten Versuche der Aernnautik in Wien. Wiener Zeiiung. 1909, i, 2).

IMaria qui vous écrira quand elle saura écrire. Patagnan et Aide vous saluent. Je n'ai aucune nouvelle à vous écrire. Je vous dirai bien que je sais de source sûre que M"^® Isepa Pezzana est morte, cette fois sérieusement, parce que j'ai envoyé prendre de ses nouvelles et on a dit qu'elle était morte. Je ne voudrais pas que la mort vienne me chercher moi aussi; je suis déjà maintenant à la veille de mourir, puisque je n'ai pas d'argent !

Je suis bien plus mal en point que vous, puisque je n'ai pas à manger, j'ai à peine de quoi me vêtir; vous voyez bien que je suis à la veille de mourir ! Mais j'espère que les choses n'iront pas toujours ainsi, disait celui qui tournait la broche du rôti. Pardonnez-moi si mes lettres ne vous apportent pas de la joie, mais plutôt du chagrin. Puisque vous m'aimez, je vous prie de penser à moi !

Fr.\ncesca Bttschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi 28 avril 1784.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre lettre du 17 courant par laquelle je vois, à mon très vif regret, que vous étiez au lit avec votre mal habituel. Mais j'ai aussi bien du plaisir à savoir que vous allez mieux. Vous ferez très bien d'aller prendre des bains, parce que je suis sûre que cela vous remettrait sur pied. Deux choses sont nécessaires, mon ami : santé et argent ! Pour le moment occupez- vous de votre santé, et ensuite je veux espérer que l'argent vous viendra et que vous serez heureux. J'ai été découragée en voyant que vous ne venez

214 FRANCESCA BUSCHINI

pas à Venise parce que vous n'avez pas d'argent; au contraire je voudrais vous en voir en abondance. Vous savez, mon cher ami, que le gérant vient à chaque instant pour voir si vous ne ni'a\'ez pas encore envoyé l'argent du loyer et je suis navrée de me voir dans l'impossibilité de le payer. Je vous prie donc de m'envoyer l'argent le plus vite possible. Je suis bien ennuyée d'avoir à vous demander ain'^i de l'argent, alors que je sais que vous n'en avez pas et que le cœur vous saigne de ne pouvoir me venir en aide. Je souhaite que vous ayez obtenu le permis d'imprimer votre livre. M. Abraham est venu et m'a dit que c'est bien la personne en question qui a fait cette composition en l'honneur du doge sérénissime. Il m'a dit de vous saluer. — Il est arrivé l'autre jour un événement curieux : à trois heures de la nuit on apporta au nouveau curé de S. Giustina un panier en cadeau; presqu' aussitôt sa servante le lui remit. Il ouvrit la corbeille et trouva un enfant de deux ans environ qui dormait. Il fit tout de suite prévenir le sacristain et se procura deux témoins ; le lendemain matin il alla trouver les chefs excellentissimes. Je ne sais pas encore le résultat de tout cela; je vous le dirai dans ma prochahie lettre. Les Juifs de S. lyuca gagnent beaucoup d'argent. On attend ici le roi de Suède et il y aura de magnifiques régates (i).

Francesca Buschini.

P.-S. — Précisément en ce moment m'arrive une bonne lettre de vous avec ci-incluse la lettre de change que je vais

(i) l,e roi de Suède Gustave III arriva à Venise le 3 mai 1784, sous le nom de comte de Haga; on donna de grandes fêtes en son honneur, anticipant de dix-sept jours l'ouverture de la foire de l'Ascension. (Cf. Délia Santa, Viaggio di Gustavo III lie di Svezia negli Stati Veneti e nella Dominante, 1784, p. nozze Venezia, 1903 )

faire en sorte de me faire payer. Je vous en aviserai au prochain courrier en répondant d'une façon plus détaillée à votre bonne lettre. En attendant je vous suis très obligée de vos bontés et de votre bon cœur; je ferai en sorte dorénavant de ne pas vous demander si souvent de l'argent, considérant que vous êtes le seul à qui je dois avoir recours. Excusez ma liberté, et mettez sur le compte de mon amitié l'estime que j'ai pour vous. Ci-incluse une lettre de M™*^ Zenobia que je viens de recevoir, et soyez sûr que, à l'avenir, en tête de mes lettres, je vous dirai toujours : amatissimo Giacomo. Je suis, en vous embrassant de tout cœur, votre amie

Francesca Buschini.

il/. Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi 5 mai 1784.

Très aimé Giacometto,

Je réponds aujourd'hui à votre bonne lettre du 24 avril que j'ai reçue samedi et qui m'est arrivée après que je vous ai écrit moi-même, ce qui fait que je n'ai pas pu vous répondre tout de suite.

Aujourd'hui donc je vous réponds plus à loisir et avec grande joie. Je suis confuse de ne pas savoir comment vous remercier de votre bon cœur pour moi, puisque vous n'oubliez pas de me venir en aide dans le dénuement où je me

210 FRANCESCA BUSCHINI

trouve. Je suis allée hier chez M. Francesco Manenti, à S. Polo in Campo, avec ma lettre de change, et tout de suite on m'a remis dix-huit pièces de dix lires chacune, ce qui fait huit sequins quatre lires; j'ai donné dix pièces au gérant et il m'a rendu 3 lires et dix- huit sous, parce qu'il y avait plus que l'argent du loyer; il nous est donc resté pour nous huit pièces de dix lires et quatre livres moins deux sous. Je me suis acheté dès aujourd'hui des bas de fil dont j'avais grand besoin. Ma mère a dégagé beaucoup de choses qu'elle avait mises en gage pour un sequin. Maria vous remercie des deux lires que vous lui avez données et vous fait ses compliments, ainsi que ma mère qui a été ranimée à la vue de l'argent ! Vous dites que ma lettre du 14 du mois dernier vous a fait tant de plaisir que vous m'avez tout de suite envoyé l'argent; je voudrais bien pouvoir vous donner souvent ce genre de plaisir ! Mais je vous affirme que j'ai éprouvé un plaisir vingt fois plus grand que le vôtre, parce que j'en ai eu un grand à lire votre lettre et un grand à recevoir l'argent. Je souhaite donc que vous alliez bien, mais je vous prie de ne plus parler de mort; vous m'avez bien fait rire en me priant de dire à ma mère qu'elle récite un de profundis quand vous serez mort, mais de le réciter à voix basse, parce que votre âme aura besoin de repos. Je souhaite que ce de profundis elle n'ait jamais à le réciter, parce que je suis certaine qu'elle s'en acquitterait très mal en le disant et qu'elle crierait beaucoup ! Je me figure que vous vous moquez de moi en mej disant que vous voulez monter sérieusement en ballon, et que si le vent est favorable, vous irez par air jusqu'à Trieste, et ensuite de Trieste à Venise. Pour moi je vous dis que si vous êtes assez fou pour monter en ballon, le vent,] au lieu de vous pousser vers Venise, vous emmènera certainement chez Pluton pour lui rendre visite et c'est alors!

que vous aurez besoin d'un de profundisi Je vous prie de tarder le plus possible à faire cette visite. Il y a vingt jours, j'ai vu moi aussi un ballon qu'ont fait faire Spinola, M. Paulo Avanzeti et d'autres gentilshommes, et qui a coûté beaucoup d'argent (i); je l'ai donc vu moi aussi dans les airs : j'étais sur la terrasse; on aurait dit mie pomme, et je me suis mise à rire à la pensée que vous vouliez monter làdedans. On dit qu'il est allé tomber dans mie vallée près de Burauo, et qu'il y avait là tm paysan qui labourait la terre; en voyant ce ballon qui se rapprochait du sol de plus en plus, il s'est mis à genoux et a crié de toutes ses forces : « I^e moment de ma mort est arrivé, car c'est certainement un châtiment que m'envoie le Seigneur ! » I^e pauvre paysan, qui ne comprenait rien à ce ballon, rentra chez lui plus mort que vif, tant il avait eu peur. Puis il s'est consolé en rapportant le ballon à Venise et en revenant chez lui avec vingt sequins en poche. Voilà ce qui est arrivé au paysan. On dit qu'il y avait dans la nacelle un chat et un chien et qu'on les a trouvés morts ! Je vous supplie donc de ne pas faire la folie de monter en ballon.

M'"^ Zenobia vous fait ses compliments; elle a de nouveau déménagé; elle est allée habiter pour quelque temps chez une de ses amies, à S. Ternita, c'est-à-dire près de chez moi. Demain j'irai la voir. Hier le roi est venu à Venise, et on a fait en son honneur de superbes régates; on a déjà monté toutes les boutiques de la foire de l'Ascension, en l'honneur de ce roi. Je reste toujours à la maison. Samedi tout le monde ira voir les régates et moi je resterai à la maison avec mes chiens. Aimez-moi bien. Je vous salue de

(i) I<e ballou s'enleva, le 15 avril 1784, en face la Piazzetta; il resta dans l'air deux heures et demie. I<a scène fut immortalisée dans un très beau tableau de Guardi, maintenant au Musée de Berlin. (Cf. Moluienti, Storia di Ven. n. vila privata, III, p. 209.)

218 FRANCESCA BUSCHINI

tout cœur. Je vous embrasse aussi de tout cœur. Adieu, mon cher ami.

Francesca B.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, mercredi 19 mai 1784. Mou cher ami,

J'ai reçu votre lettre que vous m'avez écrite le huit de ce mois; je vois à mon grand regret que vous allez assez mal de santé et encore moins bien d'argent. Je vous souhaite donc santé et argent; je suis sûre moi aussi que si vous preniez des bains cela vous remettrait sur pied. Mais vous dites que vous voudriez vingt sequins et que vous n'avez que vingt trari (i) ; soyez gai, amusez- vous et ayez foi en mes paroles : les irari se changeront en sequins ! Vous devez avoir reçu une lettre de moi où vous aurez vu que j'ai payé mon loyer. Je suis très heureuse que vous ayez reçu une lettre du noble Zaguri. Je vous prie de bien saluer de ma part M"^^ Marieta; je ne peux vous dire si •^me Angioleta Rizzotti connaît la mort de son frère, parce que ma mère est allée une fois pour le lui dire et elle ne l'a pas trouvée chez elle; mais elle y retournera. Je souhaite que votre livre soit imprimé. lyC cadeau fait au curé de vS^' Giustiua vous a paru curieux; vous dites que la personne qui le lui a envoyé croit sans doute lui envoyer (|uel([ue chose qui lui a])partieut. Il y a beaucoup de gens (pii sont de votre avis. ly'enfant se trouve en ce moment à la Pitié

(i) Trufi uu trairi, peUte mumiaie de Venise.

(Hospice des Enfants troiu-és). Je ne sais rien de plus sur cette histoire. lyC roi de Suède est venu à Venise et a beaucou]) goûté les régates; il est allé tous les jours se promener eu barque. Un soir, entre autres, qu'il se promenait ainsi, le roi a vu IM'"^ Bettina Gregata, femme de M. Celetino Piave et maîtresse du comte Aleman Gambara; elle lui a si bien plu qu'il a demandé qui elle était et s'il pouvait aller la voir; on lui a répondu que oui, et le lendemain il est allé en personne lui rendre visite chez elle; elle habite en ce moment sur les Fondamente Nove; tous les jours qu'il a passés à Venise, il allait retrouver M™^ Bettina. On dit que tous les jours elle changeait de robes et mettait des toilettes superbes pour la visite du roi, qui est reparti samedi soir. A présent tout le monde l'appelle la « reine de Suède ». Vous pensez bien que maintenant elle se donne de grands airs parce qu'elle a eu l'honneur de plaire au roi (i).

Hier est arrivée à Venise la sœur de l'empereur avec un duc et d'autres cavaliers; on prépare d'autres très belles régates pour samedi ou lundi (2) . Vous dites que vous vous moquez comme d'une guigne de voir les régates, même si vous veniez à Venise, mais que nous irions passer ensemble deux jours à Padoue. Plût au ciel que cela arrivât, car j'aurais bien grand plaisir à vous voir. Mais vous m'alléchez et vous me faites bientôt comprendre, pour mon plus vif regret et déplaisir, qu'il sera difficile que nous nous voyions ; et même vous dites que nous ne nous reverrons jamais,

(i) Ballarini, dont nous avons déjà parlé, raconte aussi cette aventure du roi de -Suéde dans une de ses lettres du 13 mai 1784 : « I<a table et le beau sexe sont les passions dominantes de Sa Majesté... On sait bien que la Greghetta, qui habitait à la Porte des Assassins, protégée ensuite par S. IJ. Gambara, fut la plus fréquentée. »

(2) 1,'ardiiduc de Milan, Ferdinando Carlo, et sa femme Maria Béatrice d'Esté, sous les noms de comte et comtesse de Nellenburg, arrivèrent à Venise le 18 mai 1784; les régates eurent lieu le 25.

220 FRANCESCA BUSCHINI

a moins que je n'aie le courage de vous aller voir, moi, à Vienne ! Je crois que c'est pour vous moquer de moi que vous dites cela. Vous dites que vous ne venez pas à Venise parce que vous n'avez pas d'argent; et moi qui n'ai même pas un sou, comment voulez- vous que je trouve le moyen d'aller vous voir à Vienne? Si j'avais de l'argent, je voudrais vous montrer combien j'ai hâte, et combien j'ai le désir de vous voir, et aussi combien je vous aime ! Conservez- vous en bonne santé et tâchez de me faire cette bonne plaisanterie de venir à Venise. Je vais vous dire une nouvelle qui vous fera rire, et moi, au contraire, quand la chose est arrivée, j'en ai été bien ennuyée. Patagnan a enlevé la virginité à Aide, qui a beaucoup saigné; et moi j'ai arrêté le sang en tenant ma chienne, et en laissant ce maudit Patagnan terminer sa besogne; mais après, je l'ai bien battu. Vous savez qu'il y a la peste à Spalato. Ici on a exposé le St-Sacrement pendant trois jours à vSt-Marc par crainte de la peste. Cela m'ennuierait bien moi aussi de mourir de la peste.

P'rance.sca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, 29 mai 1784.

Très cher ami.

J'ai reçu votre bonne lettre du 19 mai. J'apprends avec plaisir que vous êtes en train de prendre des l:)ains (i),

(i) A Baden, probablement, station Ijalnéaire trOs fréc)nentcc par la société viennoise.

A .rACyUES CASANOVA 221

mais je regrette que ce traitement vous affaiblisse et vous attriste. Ce qui me rassure c'est que ni l'appétit ni le sommeil ne vous manquent; c'est très bon signe, et j'espère apprendre par votre prochaine lettre que vous allez bien. Je ne veux plus vous entendre dire que vous êtes dégoûté de tout et que vous n'aimez plus la vie; tout cela me touche au fond du cœur, parce que je vous estime et vous aime.

Je suis heureuse que ma lettre du 5 courant vous ait beaucoup plu et qu'en même temps elle vous ait amusé et fait rire; j'espère aussi que celle-ci vous sera agréable. Je vois que pour vous, en ce moment, la fortune est endormie ; j'ai confiance que bientôt elle se réveillera et vous apportera de l'argent, afin que vous soyez heureux et que je me console un peu, moi qui ai mis toute ma confiance en vous, qui êtes mon unique, véritable et bon ami, comme vous le mettez au bas de votre lettre. Je ne suis pas étonnée que dans cette ville où vous êtes pour les bains, tout soit aussi cher, car à Venise aussi on jouit d'une belle cherté, et tout est hors de prix. Vous ne deviez pas être étonné que je n'aie pas loué les chambres, parce que je n'ai pas affiché de bulletin comme vous me l'aviez recommandé, et puis, vous qui êtes un homme du monde, vous devez savoir qu'il y a peu d'hommes galants ayant affaire en particulier à des femmes seules. Bn revanche, M"^^ Catrolli est venue et elle voulait votre chambre; mais ma mère n'a pas été persuadée; et puis avec ma mère cela n'aurait pas marché, car vous savez que le tempérament de ma mère ne peut s'accommoder de personne. M^^^ Catrolli a été très mécontente, elle a dit que nous avions bien loué à tme autre personne, ce qui est faux ; ma mère avait été seulement forcée par un de ses parents à loger quelques jours une de ses connaissances, qui avait pour ami im certain Bufeti, marchand d'huile; et

222 FRANCESCA BUSCIIINI

le fait est que quelques jours après cette personne est allée habiter à vS. Sofia. Avant de se fâcher, M"ie Catrolli m'avait donné un sequin, car elle avait reçu de l'argent de Paris, de la personne dont vous saviez qu'elle en attendait. Vous saurez donc qu'elle est tout à fait brouillée avec ma mère à cause de cette chambre, parce qu'elle voyait bien que si elle venait habiter dans la maison, cela lui déplairait fort; ma mère lui a dit que si elle venait habiter ici elle ne voulait recevoir d'ordres de personne, et qu'elle s'occupe de ses affaires, sans faire attention à elle. Là-dessus, la Catrolli a dit qu'elle ne viendrait pas, mais qu'elle vous écrirait à vous ce qu'elle en pensait; avec moi, cependant, elle n'est pas du tout fâchée, car elle sait bien que moi je ne lui ai pas refusé, mais que tout vient de ma mère qui est d'un caractère très difficile à vivre. Vous verrez si elle vous écrira la même chose.

jVime Anzoleta Rizzotti est venue; elle m'a dit de vous saluer et qu'elle connaissait très bien, pour son malheur, la mort de son frère. Elle m'a dit qu'elle se recommandait à vous, parce qu'elle se trouvait en ce moment dans un très grand besoin, et que quand vous avez de l'argent vous pensiez à lui en envoyer un peu. Elle m'a priée de vous dire que vous lui indiquiez l'adresse à laquelle vous pourrez faire parvenir une lettre à sa fille.

Francesca B.

en poste restante, à Vienne.

A JACQUKS CASANOVA 223

Venise, samedi 12 juin 1784,

Mon seul ami,

Mercredi je suis allée dîner chez M"^^Zenobia, et le soir, en rentrant chez moi, j'ai trouvé votre lettre. Mais je n'ai pas eu le temps de vous répondre tout de suite. Je ne pourrais vous exprimer ni vous ne pouvez vous figurer la douleur que j'ai éprouvée en voyant dans votre lettre du 2 courant que vous ue vouliez plus vous occuper de moi ! Je ne puis croire que le bon cœur dont vous avez fait preuve jusqu'à présent vis-à-vis de moi, soit capable, après une si cordiale et si fidèle amitié, de m'abandonner; je^veux me justifier; vous me trouverez toujours vôtre, comme je l'étais auparavant !

Je regrette que vous m'ayez mal comprise jusqu'à présent, me jugeant artificieuse, rusée, fourbe et fausse, taudis que je me flatte d'avoir un tout autre caractère, avec des sentiments sincères de gratitude; je vous reste obligée de votre bon cœur, dont j'ai fait l'épreuve si longtemps et particulièrement dans des circonstances douloureuses pour vous.

Je vous ai caché que j'avais été avec cette dame qui habitait chez nous avec son compère, caissier de l'Académie des Moiigolfiéristes {1); bien que je sois allée à cette Académie avec prudence et dignité, je n'ai pas voulu vous l'écrire de peur que vous ne me grondiez. C'est la seule raison, et dorénavant soyez certain de ma sincérité et de ma franchise; je vous écrirai tout exactement; car je vois bien dans votre lettre que nous auriez plaisir ([ue je me justifie.

(i) C'est Zaguri, dans une lettre du 11 mai 1784 (publiée par Molmcuti, op. cit.), <[iii écrivit r\ Casanova qu'il avait rencontré la liuscliini dans un casino dit des Mongollisli.

224 FRANCESCA BUSCHINI

Je ne suis pas, comme vous me l'écrivez, à la recherche de nouveaux amis, parce qu'il n'y a que vous que j'aime et estime; tenez- vous pour assuré de la cordiale amitié que je professe pour vous et que je professerai jusqu'à la mort; votre image est gravée dans mon cœur et votre portrait dans ma mémoire. Vous me dites que vous ne m'êtes pas utile... Mais je serais perdue si je n'avais pas la consolation de votre appui ! Je vous répète que dorénavant je serai sincère et je vous raconterai tout ce qui m' arrivera. Je vous prie donc de m'excuser maintenant si je vous écris mie chose que je ne vous ai jamais écrite, par cramte que vous ne vous fâchiez contre moi parce que je ne vous l'ai pas dite. Apprenez donc que vos livres, qui étaient à l'entresol, nous les avons vendus il y a quatre mois à un libraire pour la somme de cinquante lires, alors c[ue nous nous trouvions dans un pressant besoin. C'est ma mère qui a fait cela. Je vous prie donc de me pardonner si j'ai pris cette liberté sans vous le dire. Quand viendra la personne avec le billet écrit de votre main, je lui dirai que « je les ai donnés à emporter ». C'est mie chose que je regrette beaucoup, mon cher ami; je vous prie de m'excuser et d'être certain que je ne vous causerai plus d'ennuis.

Hier, j'ai reçu une autre lettre de vous, datée du 25 mai; elle m'a été apportée par le cavalier que vous m'aviez dépehit, lequel ne savait pas un mot d'italien, mais parlait anglais et français; il ne me comprenait que difficilement; c'est d'ailleurs un cavalier très poli et très aimable. Il m'a dit qu'il avait eu en Angleterre mie amie qui me ressemblait beaucoup; je ne pouvais m' empêcher de sourire de sa façon de parler; notamment je me suis mise à rire quand il a défait son paquet et que j'ai vu toutes ces affaires de revendeur; pour moi, j'en profite, et j'ai beaucoup goûté la j^laisanterie que vous m'avez faite, car les bas de soie

sont très bons pour moi, ainsi que les deux mouchoirs qui se trouvaient dans le même paquet. Le cavalier m'a dit entre temps son adresse à Venise ; il viendra encore me voir ; je lui ai dit qu'il me ferait honneur et que j'aurais plaisir à m'entretenir avec lui de votre chère personne.

Je vous répète que vous n'aurez plus à vous plaindre, que je vous écrirai tout par le menu. Si vous voulez vivre tranquille, ayez soin de répondre à ma lettre. Soyez sûr que vous serez la cause de mon immense désespoir, quand je me retrouverai aussi malheureuse que par le passé et que j'aurai perdu en vous un véritable ami, le seul, éprouvé pendant tant d'années; je vous supplie donc de ne pas m' abandonner ! S. E. Zaguri doit être la personne qui vous a écrit qu'elle m'avait vue ce soir-là à l'Académie, parce qu'il fait partie de ce casino; à l'avenir, vous saurez la vérité par moi et non par d'autres. Je vais presque tous les jours chez M™^ Zenobia dei Monti qui a de la sympathie pour moi et qui m'aime beaucoup. Je pense que vous aurez reçu une lettre d'elle, parce qu'elle attend une réponse avec impatience. Tout le monde ici vous dit bien des choses; j'attends avec impatience la réponse à cette lettre pour ma consolation. Je vous embrasse de tout cœur et vous demande encore mille pardons. Je reste \-otre véritable et, à l'avenir, sincère amie

Francesca Buschini.

P.-S. — Ayant terminé ma feuille et n'ayant plus de papier, je vous mets ici une nouvelle que vous connaissez peut-être déjà. Savez-vous que le consul Meschia, de Trieste, a empoché je ne sais combien de milliers de ducats? C'est M'"^ Zenobia qui m'a appris tout cela. Il s'est sauvé on ne sait où. Pour le remplacer, on a nonuué consul un

226 FRANCESCA BUSCHINI

certain Calegari que vous connaissez peut-être (i). C'est une nouvelle vieille de deux mois, mais c'est toujours quelque chose. L'autre jour, rue de la Merceria, passait un avocat dont je ne sais pas le nom; quelqu'un est survenu par derrière et lui a donné dans le cou un coup de couteau mortel, puis a jeté le couteau par terre et s'est enfui. On dit que celui qui a reçu le coup de couteau avait plaidé une cause la veille pour cet assassin, qu'il avait perdu le procès, et que c'est pour cela que l'autre s'est vengé. Adieu, mon cher ami. Je n'ai rien de plus à vous dire. A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

Venise, samedi 26 juin 178.1 .

'^1 Ami très estimé,

Je n'aurais jamais cru que je serais trompée dans mon attente de votre écriture; mais je crains que vous ne soyez malade, ce qui m'ennuierait beaucoup. Aussi, pour mon repos, ne manquez pas de m'écrire; je veux espérer qu'au prochain courrier je ne serai pas privée de vos nouvelles. Vous devez avoir reçu à l'heure qu'il est deux autres lettres de moi; je me flatte et je suis presque sûre que vous me répondrez, car je vous tiens pour galant homme et fidèle ami. Dans la dernière maison qu'a habitée ]\j;me Zenobia s'est rencontré malheureusement un malade,

(i) lyC consul Veiicoslao Sniccchia, en l'aillilc de 370.000 lires, s'enfuit de Trieste le 13 juin 1783. (Cf. Ravà A. // fallimento di un Console Veddo a Trieste c tina lettera di Casanova, k Ateneo Veu. », mars-avril 1910.) Après la fuite de Smecchia, le consulat de Trieste fut confié pendant (luelquc temps au' proconsul iMancesco Baroni; le nouveau consul, Giovanni Eattista Calegari, prit possession de son poste le i"^' décembre 1784.

A .TACQUE?! CASANOVA 227

([ui a déclaré a\'()ir la phtisie; il fallut donc qu'elle cherchât un autre logis; il fallait (qu'elle se hâtât, la place étant limitée, et la saison chaude. Elle n'a rien ])u trouver et m'a demandé si j'aurais plaisir en sa compagnie; regrettant que vous ne soyez pas ici, et certaine que vous auriez consenti, je l'ai laissée libre de venir habiter avec moi, parce que j'ai très grand plaisir à me trouver avec elle. Elle a de la sympathie pour moi et m'a toujours aimée; je crois que vous aussi serez heureux de cette combinaison; vous aurez bientôt une lettre d'elle. Il n'y a pas ici d'autres nouvelles que la cherté des vivres, la peste et la guerre. lyC cavalier Emo est parti après une superbe réception donnée en son honn.eur; j'aurais bien désiré y être moi aussi, mais j'aurais été encore plus contente si je m'étais trouvée en votre chère compagnie (i). J'attends anxieusement votre écriture, et je soupire après le moment de vous re\'oir; il me semble qu'il y a vm siècle que nous sommes séparés ! Continuez-moi votre cordiale et sincère amitié; car sans elle, je serais perdue; donnez-moi donc pour ma consolation une prompte réponse et aimez-moi l)ien. Vous verrez qu'à l'avenir, vous n'aurez rien de ma part qui puisse vous causer le plus petit ennui. J'ai le plus grand désir de voir de votre écriture qui m'est si chère ! Tout le monde à la maison vous dit bien des choses. Je vous salue de tout cœur et suis votre véritable et sincère amie

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Vienne.

(i) Angelo F.mo partit le 21 juin 1784 pour l'expédition contre le l)ey (le Tunis, pendant laquelle devait briller de sou dernier éclat la valeur de l'armée vénitienne.

'228 FRANCESCA liUSCHINI

Venise, mercredi 7 juillet 17S4.

Ami très estimé,

Votre silence me donne beaucoup d'inquiétude ! Ne plus recevoir de vos lettres ! Il y a bien des courriers que je vous ai écrit, trois lettres avec celle-ci, et vous ne m'avez répondu à aucune. Il est certain que vous aviez raison d'être fâché contre moi parce que je vous avais caché quelque chose et que vous avez appris par d'autres, par Zaguri, que j'avais été à cette Académie. Mais vous devez avoir vu par ma dernière lettre que je vous ai écrit toute la vérité sur la faute que j'avais commise et que je vous demandais pardon de ne vous l'avoir pas écrite avant. Vous aurez vu aussi avec quelles personnes j'y étais allée, avec celles que je vous ai dites, et je pense que ce seront bien les mêmes que vous aura nommées S. E. Zaguri. Vous aurez vu que j'ai chez moi M^^ Zenobia, qui elle aussi vous a répondu samedi; elle avait reçu votre lettre par l'intermédiaire de Zaguri. Je m'étais flattée que cette lettre était pour moi, mais j'ai été mortifiée en apprenant par M'"6 Zenobia que, dans la lettre que vous lui avez écrite, vous ne prononciez même pas mon nom. C'est signe que vous ne voulez plus penser à moi; et pourtant je ne veux pas croire que vous m'avez ainsi oubliée, parce que je sais que vous avez si bon cœur que vous ne nous abandonneriez pas, ma famille et moi, dans la situation où nous nous trouvons ! Vous savez que le gérant de la maison est déjà venu deux fois pour chercher l'argent du loyer et nous n'avons su que lui répondre. Nous lui avons dit que nous attendions une lettre de vous. Considérez dans quelle situation nous nous trouvons, sans argent pour vivre ! Je vous supplie donc de me répondre tout de

suite et de me dire ce que nous devons faire si vous ne voulez pas payer le loyer. Je vous en supplie, si vous ne voulez pas me voir dans la rue, moi, ma mère, ma sœur et mon frère, ne m'abandonnez pas; cette fois encore, payez le loyer connue vous l'avez toujours payé; sans vous et sans \-otre secours, Dieu sait ce que nous serions devenus !

Pour le loj-er de votre chambre, M"^^ Zenobia nous donne huit lires par mois, et cinq lires pour que nous lui fassions cuire ses repas, en tout treize lires chaque mois ! Voyez ce qu'on peut faire avec treize lires ! J'espère donc en vous qui m'avez toujours secourue. Répondez-moi tout de suite, je vous en prie, pour notre tranquillité, et faites que notre misérable situation vous touche le cœur de pitié. M™^ Zenobia, ainsi que tout le monde à la maison, vous fait ses compliments. Je suis bien affligée et mortifiée; j'attends toujours de vos nouvelles pour ma consolation. Adieu donc. Ne m'abandonnez pas.

Francesca B.

en poste restante, à Vienne.

Venise, samedi i^f juillet 1786.

Ami très estimé.

Après un silence d'un an et demi, j'ai reçu hier une bonne lettre de vous qui m'a consolée en m'apprenant que vous étiez en parfaite santé. Mais, en revanche, j'ai été fort peinée en voyant que vous ne m'appeliez plus, dans votre lettre, amie, nx^is, Madame! Ah! oui, vous

230 FRANCESCA BUSCHINI

avez raison, je vois très bien que je ne le mérite pas, puisqu'une amie fait tout ce que veut un ami sincère et de bon cœur, comme vous. Ah ! si je vous avais écouté, je ne serais pas dans la situation lamentable où je suis tombée maintenant, sans avoir aucmi ami sincère qui me vienne en aide.

]\Ion cher ami, mon unique et véritable ami, me voici à ma petite table en train de vous répondre exactement, ligne par ligne, sur tout ce que vous m'avez écrit.

Avant tout, vous m'avez répondu à ma lettre que, pour vivre honnêtement, selon vos principes, il ne fallait pas faire de dettes; et moi je suis endettée, c'est vrai. Mais si vous saviez la tristssse que j'éprouve à ne pouvoir faire face à mes engagements, à moins de vendre le peu de meubles qui me reste, à savoir une commode, une petite table et un miroir, mon lit, quatre ou cinq chaises ! C'est tout ce qui me reste du mobilier que vous m'aviez laissé; il me faudra donc à présent tout vendre, et après cela je n'aurais même pas de quoi me vêtir, et à peine un lit pour dormir. Vous avez raison de me gronder et de me reprocher d'avoir loué une maison sans garantie, en l'air, sans avoir le moyen d'en payer le loj-er. Quant au conseil que vous me donnez, que si quelque honnête personne voulait me payer mon loyer, ou tout au moins line partie, je n'ai pas de scrupules à avoir, parce que un peu plus, un peu moins, peu importe... je vous déclare que j'ai été froissée au plus haut point d'avoir reçu de \'ous un pareil reproche, qui ne se justifie absolument par rien. Je vous déclare que si je voulais des gens sans aveu, ou des jeunes gens dévoyés, j'en trouverais bien qui me feraient la cour pendant quelque temps et qui, après cela, me planteraient là, et je ferais une drôle de figure. Croyez-m'en, les amis véritables comme vous sont rares, car maintenant on ne

trouve plus que des gens tarés, des fourbes, des imposteurs et des h>^ocrites ! Vous dites que vous n'avez pas oublié un propos de ma mère : elle aurait dit que, quand vous ne seriez plus à Venise, je pourrais bien me passer de vous. Eh bien ! j'ai, au contraire, le plus grand, le plus pressant besoin de votre chère personne ! Ah ! mon ami, si vous vo3dez la situation de toute notre famille, je suis sûre que vous eu seriez ému de pitié ! Mais c'est bien de ma faute, parce que vous, de votre côté, vous avez fait et dit tout ce qu'un père affectueux peut pour sa propre fille; vous m'avez offert une condition heureuse, et moi, par sottise, par ignorance, je ne l'ai pas acceptée; je m'en suis bien repentie ensuite ! Vous me dites que vous avez près de vous une jeune fille qui mérite toute votre sollicitude et votre amitié (i), elle et sa famille de six personnes, qui vous adore et qui a pour vous toutes les attentions; qu'elle vous coûte tout ce que vous avez, de sorte que vous ne pourrez m'envoyer même mi sou. Je vois avec plaisir par votre lettre que vous vous réjouissez de ma santé. Ne croyez pas, mon cher Giacomo, ce que vous m'avez écrit : que, si je n'avais pas eu besoin d'argent, je ne vous aurais pas écrit. vSachez que je ne vous ai pas écrit pendant si longtemps parce que je ne savais pas

(i) Il s'agit sans doute de Anna Dorothea Kleer, née à Dux le ii janvier 1766, fille de Jakob Kleer, porUer du château Waldstcin. Cette jeune fille étant devenue enceinte en 1786, on accusa de séduction le vieux Casanova, qui paraissait nourrir pour elle une certaine syniiiathie; mais il put démontrer son innocence. On découvrit le vrai coupable, tui certain Schottner, peintre, qui épousa la mallieureuse en janvier 1787; (|uel(iucs jours après naissait une petite fille, qui mourut le 23 février de la même année. Devenue veuve, Anna Dorothea épousa, en i Soi, un cuisinier du comte Waldstein, nonnné Paul Scliubcrt, et mourut en 1813. — Cf. la lettre de la Buschini du 5 janvier 17S7 : « Vous m'écrivez que vous êtes oublié d'une personne qui vous tetuiit à cœur, qui s'est tnariée, et que vous n'avez pas vue depuis plus d'un mois. »

232 FRANCESCA BUSCHINI

dans quelle partie du monde vous étiez; à la fin, après bien des recherches, je suis arrivée à savoir de vous-même votre séjour en Bohême; j'ai appris avec plaisir que vous aviez une situation pour toute votre vie. Je suis peinée de vous entendre dire que nous ne nous reverrions jamais à Venise et pourtant j'espère encore vous revoir! Vous dites que vous n'êtes plus à l'âge de vous passer des caprices, parce que vous avez soixante et mi ans. Qu'est-ce que cela prouve que vous ayez soixante et un ans, si vous avez encore le cœur jeune ! Je vois que vous allez vous promener le soir en voiture à quatre chevaux avec M™^ Francesca, qui mérite votre amitié. Vous me dites que vous aimez les longues lettres, aussi je ne crains pas de vous ennuyer avec la mienne. Vous dites qu'il vous est arrivé la même chose, de ne plus avoir de papier pour continuer votre lettre; si je vous ai écrit la dernière fois sur une feuille si petite, c'est que le noble Zaguri m'avait fait dire de vous écrire une petite lettre qu'il enfermerait dans la sieniie. Je crois que je ne vous ennuierai pas en vous racontant tout ce qui m'est arrivé depuis que je ne vous ai écrit. vSi vous vous en sou\-enez, il y a deux ans, je vous ai écrit que le médecin de quartier de S. Maria Formosa venait chez moi parce qu'il avait soigné mon frère dans une maladie mortelle; à la même époque j'avais mon éruption au cou et il s'était engagé à me guérir en peu de temps, et ce fut, en effet, en très peu de temps. Avec une bonne puigation, je me suis parfaitement guérie. I^e médecin en question a continué à venir chez moi, Barbaria dele Toile (i), déclarant avoir pour moi estime et amitié, me faisant quelques politesses, comme, par exemple, de m'apporter de la poudre ou de me fournir de rubans, quand

(i) C'cbt l'adrebsc de la Buscliini a eettc époque.

A JACQUES CASANOVA 2o.'J

j'en avais besoin; il se comportait donc avec moi avec beaucoup d'amabilité. Il me fit ensuite connaître un certain chirurgien, jemie homme honnête et plein d'esprit, et il a fait tout son possible pour nous marier l'un avec l'autre. lyC jeune homme a répondu qu'il n'était pas en situation de se marier. M'"*^ Zenobia est, elle aussi, au courant de tout cela. Il y a quelque temps que je ne l'ai vue. Je \-ous dirai aussi qu'elle habite toujours Barharia dele Toile. Pour terminer au sujet de ce médecin, quand il a vu que j'étais gênée pour payer mon loyer, il m'a promis de payer pour moi, puis il m'a manqué de parole en me faisant dire par quelqu'un qu'il n'avait pas le moyen de tenir son engagement. Voilà les amis que l'on trouve au jour d'aujourd'hui; suflit qu'ils voient qu'on est dans le besoin pour ne plus s'occuper de vous ! Vous saurez que si je ne vais plus chez M"^^ Zenobia c'est que, un jour que j'étais allée la voir, elle m'a fait dire qu'elle ne pouvait me recevoir parce qu'elle avait du monde; aussi n'y suis-je plus retournée. Je désire savoir les deux aventures de moi qui vous sont connues, parce que je n'en suis pas sûre. Ami, au moment où je vous écris, j'ai les larmes aux yeux; je me sens affaiblie par la faim parce que je n'ai pas de quoi me nourrir; par pitié, je vous prie de ne pas m'abandonner. Hier, le gérant est revenu et je ne sais plus que lui dire. Le propriétaire de la maison est le noble Pesaro a S. Stae. Tout le monde ici vous fait ses compliments- Ma sœur vous salue; si vous la voyiez, je suis certaine que vous ne la reconnaîtriez plus, parce qu'elle est devenue belle fille ; tout le monde le dit, mais cela la trouble beaucoup. Je vous salue. Francesca B.

[L'adresse manque, mais, d'après le texte même de la lettre, on voit qu'elle fut adressée à Dux.]

234 FRANCESCA BUSCIIINI

Venise, nicrcretli 9 août iy86.

Mon unique et véritable ami,

Il y a deux jours que j'ai reçu votre chère lettre; j'ai été bien heureuse en voyant votre écriture qui me sera éternellement chère !

Je sais très bien, comme vous le dites, que vous êtes ami de la vérité, et pour ma grande honte il est malheureusement trop vrai que, pour le passé, pendant tant d'années que nous avons vécu ensemble, je ne vous ai jamais traité ni donné le moindre signe de véritable amitié, comme vous le méritiez. Oui, vous avez raison de me mortifier, de me faire des reproches en me rappelant tous les ennuis que je vous ai causés, et notamment ce que vous nommez trahison, la vente de vos livres, dont, en partie, je ne suis pas coupable. Je vous afiirme que je préférerais mourir de faim plutôt que de retomber dans une pareille faute. Pardonnez-moi, mon cher ami, à moi et à ma sotte mère, qui, malgré toutes mes objections, a absolument voulu les vendre. Quant à ce que vous m'écrivez, que vous aviez su que ma mère, l'année dernière, répétait partout que vous aviez été ma ruine, cela malheureusement doit être vrai, puisque vous connaissez déjà les mauvaises pensées de ma mère qui disait cela, même ([uand vous étiez encore à Venise. Quant à la connaissance de Zoti, croyez-moi quand je vous dis sincèrement que je ne l'ai jamais entendue dire la plus petite chose. Je vous affirme que s'il était vrai qu'elle eût dit ces choses, elle serait une

infâme, parce que vous, vous étiez avec moi tout l'opposé, \()us qui m'avez toujours traitée en véritable et sincère ami. Que n'ai-je été toujours aussi sincère avec vous, moi, et que n'ai-je au moins écouté tous vos bons conseils et vos offres ! Je ne serais pas dans la situation désespérée où je me trouve, abandonnée de tous, presque à la rue, puisque nous n'avons plus de maison ! Le gérant de la maison où j'habitais a voulu être payé. J'ai donc tout vendu ou engagé en partie le peu d'objets qui me restait, et je lui ai donné seulement là somme de dix lires, parce que je n'avais pas autre chose; il manquait encore plus de deux sequins. Le gérant m'a intimé l'ordre de payer tout le loyer d'abord, et ensuite de quitter immédiatement la maison. \'ous pensez quelle figure je faisais ! Faute d'avoir pu acquitter entièrement notre dette, nous avons fui de la maison jeudi, sans que le gérant pût savoir où nous étions. J'espère en Dieu qu'il ne me retrouvera pas, car il ne saurait qu'inventer pour me faire acquitter ma dette. Voilà, mon ami, dans quelle situation je me trouve. Moi et toute ma famille nous avons été recueillis pour quelques jours par ma seule amie, qui nous a acceptés dans sa maison par bonté de cœur; mais elle n'est pas maîtresse absolue, car elle dépend d'un ami qui est lunatique, hypocondriaque, et qui ne veut voir personne. Nous sommes là comme la souris dans la bouche du chat; mon amie habite aux Santi Apostoli, dans la calle dell'oca, exactement dans la maison où habitaient ^Vimeferesa et Apolloniade Catterino Mazzolà J'ai appris par une voisine que M™^ Apollonia était mariée. Mon ami, ne m'abandonnez pas. Que vous semble de ma cruelle situation? Si vous étiez à Venise, je ne me trouverais pas dans l'état désespéré où je me trouve en ce moment. Dieu sait ce qui \'a m'arriver maintenant ! V^ous me dites qu'il vous est impossible de m'envoyer de l'argent, parce que vous

236 FRANCESCA BUSCHINI

devez tout ce que vous gagnez à une famille et à M"^^ Francesca, qui mérite toute votre sollicitude, et que moi je ne dois pas me trouver dans un aussi grand embarras ni dans un si grand besoin ! Où sont toutes les distractions que vous me procuriez autrefois, où sont les théâtres, les comédies que nous allions voir ensemble? A présent tout m'enrage, je cherche toujours le moyen de me trouver seule, pour éclater en larmes ! Par charité, cher ami, ne m'abandonnez pas, prenez en pitié, je vous en prie, une famille affligée et désespérée ! Je sais que vous compatissez à la situation déplorable dans laquelle je me trouve ! Je regrette qu'il n'y ait pas de banquier dans cette ville où vous êtes (Dux) pour m'euvoyer quelque secours. Ah ! si je pouvais avoir le plaisir de vous revoir, je serais bien heureuse; mais je veux encore espérer ! Vous me dites que vous n'avez aucun moyen de m'envoyer de l'argent, que si vous vouliez m'envoyer six sequins vous ne pourriez pas; qu'il faut patienter. Quand cela vous sera possible, ne m'abandonnez pas, par charité, mon cher et unique ami. J'attends quelque secours avant Noël par l'intermédiaire du noble Zaguri. Sachez que j'ai honte de me montrer, parce que je n'ai .pas de quoi m'habiller. Ne me privez pas au moins, je vous en prie, de votre écriture; donnezmoi une prompte réponse; vous m'adresserez votre réponse poste restante, parce que je ne peux vous dire où je serai. Aimez-moi bien et souvenez-vous d'une malheureuse qui se trouve dans un si grand besoin. Quand je serai plus tranquille, je vous écrirai plus au long. Ma sœur vous salue ainsi que ma mère qui vous demande mille pardons. Excusez-moi si je vous ai causé de la peine en vous écrivant des choses qui, je le sais, vous affligeront, et ne voulant pas vous ennuyer plus longtemps, je m'arrête. Je suis impatiente de recevoir votre chère écriture. Rappelez- vous

de me répondre poste restante. Je vous salue de tout cœur. \'otre sincère amie

I'rancksca BrscHiNi.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Dux en Bohême.

Venise, vendredi 13 octobre 1780.

Ami très estimé,

Il y a deux mois que je vous ai écrit, et je n'ai aucune réponse; cela m'inquiète et m'alflige, de ne pas voir votre chère écriture qui me sera éternellement précieuse. Je regrette au plus haut point de ne pas savoir si vous allez bien et si vous n'avez pas oublié la malheureuse que je suis- Je me trouve continuellement dans le malheur, manquant du nécessaire pour vivre, moi et toute ma famille. Je vous avais écrit dans mon autre lettre que je me trouvais pour quelque temps chez une amie aux Santi Apostoli. En effet, peu de temps après, nous avons trouvé une maison que j'habite eu ce moment. Elle est située au delà du Rio Marin, quartier délia croce, sous le portique des Religieuses de Jésus-Maria, auprès du fruitier. Si vous m'honorez d'une lettre de vous, c'est ainsi que vous mettrez l'adresse. Ne m'oubliez pas, mon cher ami, parce que, si vous m'abandonnez à présent, je me trouverai dans un très mauvais cas. ]\Ia mère est assez âgée et ne gagne pas même un sou pour elle; mon travail me rapporte si peu que nous ne savons pas comment faire pour \'ivre, et pour comble de disgrâce, mon frère qui n'a aucun désir de bien faire ! Voyez, mon cher ami, quelle vie, quelle destinée malheu-

23!^ FRANCEPCA BUSCUIXI

reuse. Quand je pense que c'est moi qui en suis cause ! Ah ! si au moins je vous avais écouté, je serais dans une autre situation, parce que vous n'avez jamais songé qu'à mon bonheur, en tout. Non certes, je ne retrouverai jamais un véritable ami comme vous ! Maintenant, je reconnais ma faute, mon erreur, de n'avoir jamais écouté tous vos bons conseils! Comprenez, je vous en prie, mon repentir; je vous supplie de ne pas m' abandonner. Quand vous pourrez me venir un peu en aide, je vous en prie, par charité, mon unique ami, ne m'abandonnez pas. Je vous en prie par ce que vous avez de plus cher au monde. J'attends avec impatience de vos nouvelles. Je crois que vous allez bien et que vous vous amusez aussi pour moi; car moi je mène une vie solitaire, presque toujours à la maison; j'ai honte de sortir n'ayant rien pour m'habiller; mes vêtements ont été vendus ou engagés pour payer mon terme de trois mois; voici déjà deux mois de passés, et dans un mois l'échéance du loyer revient de nouveau. Je paie trente-deux ducats par an; je dois donc donner d'ici un mois, pour un nouveau terme de trois mois, quarante-neuf lires, et je n'ai pas un sou devant moi et j'ai affaire à un gérant très exigeant. I^a maison appartient au noble Tron a S. vStae; le gérant est M. Isepo Grana. Voyez, mon cher ami, dans quel embarras je me trouve. Je sais que vous avez bon cœur. Que notre situation déplorable vous incite à la pitié !

Ma sœur et ma mère vous saluent et implorent quelque secours, ne doutant pas de vos bonnes intentions. Je vous demande pardon si je vous ai fait de la peine et du chagrin, en vous écrivant mes malheurs. Mais, mon ami, je n'ai pas de raisons de vous écrire des choses gaies, puisque mon cœur se trouve dans de continuels ennuis. Consolez-moi au moins en m'écrivant et racontez-moi vos plaisirs; j'imagine

que vous coutiuuez à vous divertir eu compaguie de ^f me Francesca, qui mérite, dites- vous, toute votre sollicitude. Saluez-la donc de ma part, bien que je ne la connaisse pas. Ne me privez pas de vos nouvelles dont je suis très impatiente. J'attends donc le moment désiré de me consoler en recevant votre chère écriture, qui m'est et me sera éternellement précieuse. Je me recommande à votre bonne affection, et ne voulant pas vous ennuyer plus longtemps, je reste, en vous saluant de tout cœur, votre amie sincère

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restanle, à Dux en Bohême.

Venise, veudredi 5 janvier 1787.

Mon cher ami,

Le premier de l'an j'ai reçu votre chère lettre avec la lettre de change de 125 lires que vous m'avez envoyée avec tant de générosité. Je ne sais comment m'y prendre pour vous remercier de votre bon cœur à mon égard. J'ai reçu l'argent tout de suite le 2 janvier sans déranger S. E. Zaguri. Une personne de ma connaissance, en la ponctualité de qui je peux avoir confiance, est allée prendre l'argent et l'a exactement remis entre mes mains. Mon cher ami, comme ce secours m'est arrivé à propos, car nous étions dans un bien grand besoin ! Nous vous en remercions et je vous en serai reconnaissante jusqu'à la mort. \'ous me faites des reproches dans votre lettre, mais vous avez raison, car j'ai bien mal répondu à votre bon cœur,

210 FRAXCESCA BUSCHIXI •

puisque vous méritez d'être aimé et estimé de tous. Vous dites que vous m'avez pardonné tous les ennuis que je vous ai causés. Oubliez donc tout et ne me rappelez plus des choses qui ne sont que trop vraies et dont le souvenir seul me fend le cœur. Dieu ne m'a que trop châtiée en me faisant souffrir des maux continuels, ou, pour mieux dire, ces tourments d'enfer que me fait subir ma mère; plus elle vieillit, plus son caractère devient insupportable et moins elle s'entend avec son fils. Il n'y a plus que ma pauvre sœur avec qui je sympathise et que je n'abandonnerai jamais, parce qu'elle m'aime. Elle me dit de bien vous remercier et de vous saluer de tout son cœur. Je vais vous prier de tout mon cœur de ne pas me refuser le plaisir et la satisfaction de recevoir votre chère écriture. Si vous ne m'envoyez plus d'argent, il faudra bien patienter, mais ne me privez pas, je vous eu supplie, de vos précieuses lettres qui me seront éternellement chères. Vous ne pouvez croire quel plaisir j'éprouve à les lire et à savoir que vous vous portez bien. Je vous prie de ne plus m'écrire que je dois vous oublier, parce que, dites-vous, vous ne pouvez plus m' être utile. Non, il est impossible que je pousse l'ingratitude jusqu'à oublier un ami, un père qui m'a traitée si bien. Ne me refusez donc pas ce plaisir, je ^■ous en prie, mon cher ami. Vous savez que l'argent que j'emploie à payer le port de vos lettres je le dépense si volontiers que je ne pourrais vous exprimer la joie que j'ai à recevoir de vos nouvelles. Soyez sûr que je ne vous écrirai plus des choses qui vous font de la peine; car j'espère que je n'aurai pas le malheur d'être obligée de m'enfuir de chez moi avec toute ma famille ; et même si cela m'arrivait, soyez certain que je ne vou.~ l'écrirais pas. Je ne veux même pas me souvenir que vous m'avez dit de faire comme si vous étiez mort, parce que je ne veux pas que vous ayez de votre côté la même idée

sur moi. Vous m'écrivez que votis avez été oublié par une ])(.rsoniie q\n vous tenait à coeur, qu'elle s'est mariée et ([u'il y a plus d'un mois que vous ne l'avez vue. Vous faites l)ien de ne pas vous soucier ni vous inquiéter de la guerre, de la peste, des tremblements de terre, car j'en fais autant de mon côté. Et pourtant l'autre soir j'ai eu un peu peur d'une petite secousse qui a duré trois minutes. Ici, à Venise, il fait un froid terrible et malheur à ceux qui n'ont pas de bois chez eux pour se chauffer. Vous dites que le froid est grand aussi en Bohême. Vous faites bien de rester à l'abri dans votre appartement qui est chaud. Je ne veux plus vous entendre dire que vous êtes vieux, parce que ce n'est pas vrai. Soyez heureux et amusez- vous bien. Je vous souhaite une bonne année et je veux espérer qu'avant la fin de cette année vous viendrez une fois à Venise, car j'aurais un grand plaisir à vous voir. Ici, il y a des théâtres, des distractions, mais je passe presque tout mon temps à la maison. Demain, c'est l'Epiphanie et le carnaval commence. Je ne vous écris pas de nouvelles, parce que je n'en connais pas. I^a seule nouvelle que je peux vous apprendre, c'est que j'ai payé mon loyer pour trois mois. Je n'ai plus cette préoccupation, mon cher ami, et c'est à vous que je le dois. J'ai dégagé des objets qui allaient être perdus. Je vous répète que je vous serai éternellement reconnaissante de votre bon cœur. Sachez que je suis en possession d'tm autre chien; je l'ai recueilli dans la rue; il ressemble à Patagnan, sauf qu'il n'est pas sourd; je l'appelle aussi Patagnan. Ainsi je m'amuse quelquefois avec ce nouveau Patagnan. F. B,

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Dux en Bohême.

242 FRANCESCA BUSCHINI

Venise, vendredi 5 octobre 1787.

Mon ami très cher,

Vous ne pourrez croire, cher ami, quel plaisir j'ai eu à à recevoir votre chère écriture qui me sera éternellement précieuse ! Je réponds donc à votre bonne lettre que vous m'avez écrite en date du 14 septembre et que j'ai reçue il y a quatre jours. J'y ai trouvé incluse une petite lettre adressée à S. E. Pietro Zaguri, qui lui a été ponctuellement remise en mains propres, comme vous m'aviez recommandé de le faire en diligence. Soyez-en bien sûr parce que j'ai envoyé ma mère et qu'elle la lui a remise à luimême. Quant à vos remerciements pour les sentiments d'amitié que j'ai pour vous et pour mon désir d'avoir toujours de vos nouvelles, cela provient d'un élan d'amitié qui m'entraîne vers vous et qui m'entraînera éternellement, car je dois a\'oir pour vous de l'estime et de la reconnaissance. Donc, mon cher ami, je ne fais rien que mon devoir toutes les fois que je me souviens de vous, car lorsque je songe aux fautes dont je me suis rendue coupable vis-à-vis de votre sincère amitié, j'en suis encore peinée. Comme je me repens de toutes, même des plus petits ennuis que vous avez éprouvés par ma faute ! et je voudrais être auprès de vous pour pouvoir vous témoigner mon grand repentir et le zèle que je nourris pour vous. Jusqu'à l'autre jour, j'ai été dans l'attente de votre arrivée, espérant que vous viendriez pour assister à l'entrée du procurateur Memmo (i). Le silence que vous avez gardé quelque temps avec moi, joint à la nouvelle de cette entrée, me faisait croire que

(i) Andréa Meniino (1729-1703), grand atni de Casanova, nommé procurateur le -24 juillet 1785, tandis qu'il était ambassadeur à Rome, fit son entrée en 1787.

j'aurais la consolation de vous revoir à Venise! J'ai vu par votre bonne lettre que vous n'aviez pas pu vous absenter, puisque, dans ce grand château où vous êtes, votre personne est presque toujours nécessaire. Mais je veux au moins espérer qu'un jour ou l'autre j'aurai cette consolation de vous revoir ! On dit que qui vit en espérant meurt en chantant ! Moi aussi je veux donc espérer. J'ai appris la visite que vous avez reçue de l'empereur (i),qui a voulu voir votre bibliothèque de quarante mille volumes ! Je vous affirme qu'il me paraît impossible que vous puissiez suffire à tout, qu'il ne faut pas moins que votre talent et votre tête pour y faire face. Vous dites que vous détestez la chasse et la maudissez toutes les fois que la politesse vous oblige à y aller. Vous me faites rire en disant que vous envoyez au diable le médecin parce qu'il vous recommande l'exercice de la chasse pour votre santé (2). J'ai plaisir à vous savoir en bonne santé, à voir que vous êtes toujours gras, que vous avez bon appétit et bon sommeil. Moi aussi j'ai le même mal. Mon très cher Giacomo, l'appétit est bon, le sommeil ne me manque pas; mais je souffre d'un grand mal, celui de mon escarcelle; il faut patienter, dit le médecin. Je souhaite que vous soyez gai et que vous chassiez la mélancolie. Car moi aussi, bien que je n'aie pas de raisons d'être gaie, vous savez bien que j'ai toujours eu pour maxime de ne jamais penser aux ennuis, ni à ce qui peut arriver ! Veillez bien à ce que les deux secrétaires qui sont sous vos ordres ne boivent pas trop, mais il est difficile de les en empêcher, puisqu'ils sont Allemands et qu'ils

(i) Joseph II.

(2) I<e comte Waldstein, très passionné pour la chasse, obhgcait quelquefois Casiiiiova à l'accompagner, contre son gré; d'où niccon lentement et plaintes dont on trouve des traces fré(iuentes dans les lettres au comte I^imberg.

244 FRANCESCA BUSCHINI

aiment trop le \-iu. Je souhaite que l'inipressiou de votre livre aille suivant votre désir (i). Si vous allez à Dresde au mariage de votre nièce (2), amusez- vous aussi pour moi.

Quant au frère du procurateur, S. E. Bernardo Memmo, je ne suis pas sûre qu'il soit allé habiter à la Procuratie avec toute la famille de M"ieTeresa (3), mais je ne le crois pas et je regrette de ne pouvoir vous renseigner plus exactement. Vous me demandez si je suis allée voir l'entrée; vous saurez que je ne sors jamais, sauf le dimanche où je vais à la messe; l'église est à ma porte. Pour moi il n'y a plus de promenades; je mène une existence retirée ; aussi je vous souhaite de vous amuser aussi pour moi. Mon amie Annetta vous salue bien ainsi que toute la maison.

N'oubliez pas de m'écrire; cela me fait tant de plaisir ! Souvenez-vovis de moi. Pleine de confiance dans votre amitié, je suis et serai toujours votre amie véritable et sincère

Francesca Buschini.

A Monsieur Jacques Casanova,

en poste restante, à Dux en Bohême.

(i) Histoire de ma fuite, publiée en 1788, à I,eipzig.

(2) Marianna, fille de Pietro August et de Maria Maddalena Casanova, qui épousa Carlo Angiolini.

(3) Cette Teresa, fille de D. IVIichiel Zerbin, calfat de l'Arsenal et I*"' porte-flambeau du Conseil des Dix, née le 5 janvier 1757, était la niaitresse de Bernardo Mcnuno, ciui, en 1777, lui fit épouser un certain Marco Santo di Vicenzo Ferro, avocat, (jui mourut quelques années ]>lus tard. Teresa vécut d'abord comme femme de Ferro, ensuite comme veuve, clicz Memino, de qui elle eut deux entants. I,orenzo Da Ponte parle longuement d'elle dans ses Mémoires; il la représente comme une fennne méchante et despotique, iiui dominait complètement le pauvre Memmo.

ELISABETTA CATROLLl

ELISABETTA CatrolU, née à Padoiie, de Giovanni Batiista Zanuzzi, était la sœur de ce Francesco, surnommé Vitalbiiio, qui, en 1762, appela Carlo Goldoni à Paris. Elle embrassa avec son frère la carrière dramatique et fut une soubrette de grande valeur. « Douée d'un physique gracieux, très bien adaptée au rôle qu'elle jouait, elle s'habillait avec tant d'élégance qu'elle servit de modèle, pour le bon goût, aux femmes qui étaient alors ses camarades. » {Bartoli, Notizie istoriche dei comici italiani.) Pendant nombre d'années elle joua au San Luca, quand Goldoni écrivait pour ce théâtre ses nouvelles comédies en vers martelliens ; lorsque Goldoni partit pour Paris, elle quitta le S. Luca et entra dans différentes troupes errantes.

Bartoli dit qu'en 1772 la CatrolU {on ne sait rien du mari qui lui donna ce nom) abandonna pour toujours le théâtre et se retira à Venise où, tandis qu'il écrivait son histoire, c'est-à-dire en 1781, elle vivait « presque entièrement séparée du monde, avec les économies réalisées dans son métier et avec l'aide de son frère », ce qui serait en contradiction avec la lettre qu'elle écrivit à Casanova. Et pourtant on voudrait croire Bartoli, parce qu'on ne comprend pas comment son frère Francesco Zanuzzi, qui s'était retiré à Bassano, avec une jolie pension, et qui y avait formé une riche collection

246 ÉLISABETTA CATROLLI

d'histoire naturelle (i), aurait laissé sa sœur dans la misère à Venise, et aurait permis qu'elle demandât secours à un ancien camarade de théâtre, établi à Paris.

La Catrolli devait avoir une certaine intimité avec Casanova, puisque, très souvent, comme on l'a vu, son nom revient dans la correspondance de la Buschini.

Venise, 1 6 avril 1783.

[Lettre en italien dans l'original.] Très cher ami,

Votre lettre m'a fait grand plaisir, et je puis vous assurer que je regrette énormément que vous aussi vous soyez ainsi éloigné de moi (2) : je n'avais que deux amis sincères, vous et Camerani (3) ; je n'espère plus les revoir ni l'un ni l'autre. Oh ! comme je serais heureuse si je pouvais être au moins auprès de l'un de vous pour avoir quelqu'un à qui confier mes cruels tourments ! Mais ma mauvaise étoile me prive presque de toute consolation et de tout moyen d'existence. Je peux vous assurer que je suis consumée, car

(i) Cf. mon Arlecchino naltiralista, dans le Bolletino ciel Museo di Bassano, 5^ année, 1904, n° 24.

(2) Comme nous l'avons vu, Casanova était parti de Venise au milieu de janvier.

(3) Camerani Bartolommeo, de Ferrarc, joua beaucoup de comédies de Goldoni au théâtre S. I,uca; il se fit particulièrement remarquer (1762) dans le Cavalière di spirito et dans VApatista. Il passa ensuite au San Giov. Chrisostomo avec Medebach, puis à Paris, où il acquit gloire et fortune dans les rôles de Scapin. Bartoli (dans ses Comici italiani) dit qu'en 1782 il vivait riche et heurctix à Paris, ayant épousé ime veuve fortunée et étant aussi directeur de la Comédie Italienne. Goldoni i)arle très favorablement de lui dans ses Mémoires (T. III, ch. 29).

les jours où je vis et me nourris de larmes sont ])lus nombreux que ceux où je mange. Camerani, en honnête iiomme, se conduit avec moi connue il vous l'avait promis; aujourd'hui je reçois de lui une lettre où il me dit qu'il m'avait déjà écrit en m'en voyant une lettre de change; mais celle-ci je ne l'ai pas reçue, et il faut croire qu'elle s'est perdue. ]\Iais j'ai été chez le banquier pour mettre opposition dessus. IMon cher ami, quand vous arriverez à Paris, embrassez-le de tout cœur pour moi. Quant à Chechina (i), je vous dira que je ne l'ai plus revue, depuis que je lui ai porté votre dernière lettre. ]\Iais la mère est la ruine de cette pauvre fille; je n'ai pas besoin de vous en dire plus. En ce qui concerne Venier, je ne sais plus que faire. Je suis heureuse de vous savoir en bonne santé et que vous ayez de bonnes espérances de fortune; pour moi je n'espère rien que de mal en pis, et pourtant je n'ai fait que du bien. Mon cher ami, ne m'oubliez pas : donnez-moi quelquefois des nou- \-elles de votre santé. Oh ! comme j'aurais besoin de vous, dans la situation où je me trouve ! Les conseils d'mi bon ami sont bien utiles. Je vous dirai encore que la troupe de M. Sacco (2) est désorganisée, et tous les comédiens sont dispersés. Lui, avec sa prima donna, est allé dans

(i) Francesca Buschini, amie de Casanova, dans les lettres de laquelle revient souvent le nom de la Catrolli.

(2) Antonio Sacco, célèbre Trufaldin, « le dernier grand survivant de la comédie improvisée», comme le dit justement Rasi (Comici Italiani). Né à Vienne en 1708, il acquit très vite une très grande renommée et joua avec sa troupe dans beaucoup de villes d'Italie et de l'étranger, séjournant cependant de préférence à Venise. Il fut là un interprète de Carlo Gozzi, dont il joua les fameuses Fiahe, écrites contre Goldoni et Chiari. Devenu vieux et faible d'esprit, il fut obligé de licencier sa troupe, comme l'écrit précisément la Catrolli; il continua pourtant à jouer pendant deux ans, au milieu des procès et des confiscations. Il mourut vers la fin de 1788, sur un bateau, entre Gênes et Marseille. (Cf. Bartoli, op. cit. — Gozzi, Memorie inutili. — Goldoni, Mémoires. — Rasi, op. cit.)

248 ÉLISABETTA CATROLLI

une troupe errante; sa fille Angiola (i) avait pour amant un certain M. Carlo Maffei, négociant, qui est mort en lui laissant 4,000 ducats. Tel est le hasard : quand il veut, il vous vient toujours en aide. Avant votre départ de Vienne, j'espère que vous me donnerez de vos nouvelles; j'en serais bien heureuse. Que de choses je voudrais vous écrire ! mais je n'y ai pas la tête. Adieu, mon ami, continuez-moi votre amitié et croyez-moi votre sincère amie

Catroijj.

A Monsieur Giacomo Casanova

en poste restante, à Vienne.

(i) Angela Sacco, fille du précédent, épousa Giovanni Vitalba et se distingua dans la troupe de son père en jouant les Fiabe de Gozzl. Bartoli, en écrivant son histoire des comédiens en 1781, recueillait la nouvelle qu'elle était sur le point d'abandonner le théâtre. « C'est dommage, remarquait-il, qu'à son talent ne s'ajcutent pas les agréments de la personne; elle est petite et, par-dessus le marché, grasse, ce qui lui a beaucoup nui dans son métier. » Ce qui ne l'empêcha pas, s'il faut ajouter foi dans les paroles de la CatrolU, de rencontrer un amant généreux, dont la personnalité nous est tout à fait inconnue.

cfo ç^ ç:fc»

LE 31 (wût 1791, dans le «« 70 de la Gazzetta Urbana Veneta, était publié le faire-part suivant :

« Nous apprenons la mort, après une très longue maladie, â Padoiie, dans la nuit du 21 août dernier, de S. E. Giustiniana, fille de feu le cavalier Richard W'ynne, Baron anglais, et vetwe du comte Filippo degli Orsini e Rosemberg, ancien Conseiller intime d'Etat, et ambassadeur de S. M. l' Impératrice-Reine Marie-Thérèse près de la Sérénïssime République.

« Cette dame jouissait d'une célébrité bien méritée en Europe, où elle avait fait dans sa jeunesse plusieurs voyages. Un très aimable caractère, une très fine pénétration d'esprit, une particulière douceur de manières, et une modestie naturelle furent en elles des qualités très distinguées, qui ne se trouvent pas communément réunies à ce degré dans une même personne. Ces qualités la rendirent toujours très chère et intéressante dans n'importe quelle classe de la société. De nombreux dons naturels d'intelligence et d'imagination, exercés par l'ardeur de savoir, par un tact exquis et par une riche éducation, lui procurèrent des relations choisies et agréables et lui mirent entre les mains une plume très experte. On lui doit diverses productions de belle littérature, écrites en français, et très admirées, surtout par les lecteurs de senti-

meut. Les Pièces morales et sentimentales, la Description d'Alticchiero, villa de vS. E. Angelo Querini Patrizio Veneto, et les Morlaques, sont les principales et les plus connues, outre quelques autres petites œuvres publiées à l'occasion de mariages... etc. Les caractères de son style sont un charme attique dans l'expression, beaucoup de nouveauté et de finesse dans l'observation, une extraordinaire chaleur d'imagination et de cœur. Il reste d'elle beaucoup de manuscrits, mais inachevés, un grand nombre de lettres familières, dans lesquelles régnent particulièrement la facilité, la grâce, le brio et le talent. Elle est morte à l'âge de 54 ans et 7 mois, après avoir passé la plus grande partie de sa vie à Venise, où elle était née, et où elle laisse d'elle de si doux souvenirs et de justes regrets. »

// faut admettre que la mort de Giustina Rosemberg (aujourd'hui, qui se souvient encore d'elle?) avait ému l'opinion publique et l'âme du journaliste, au point de mériter -une nécrologie si détaillée, et comme il arrive rarement d'en rencontrer dans la Gazzetta Urbana. Elle était, en effet, très populaire, depuis la publication de sa première œuvre: Du séjour des Comtes du Nord à Venise en Janvier MDCCIvXXXII. Ivettre de M"^^ ja Comtesse Douairière des Ursins et Rosemberg à M. Richard Wynne, son frère, à lyondres [Venise], 1782. Cette courte relation, écrite sous une forme alerte et facile, avait été accueillie avec une telle faveur, avait remporté un succès si brillant, qu'en quelques jours on avait dû en faire trois tirages, un en français et deux en italien (i), après la première édition, destinée aux amis et qui ne se trouvait pas dans le commerce,

Casanova s'associa à l'enthousiasme général par cette

(i) Une traduction semble due î\ Elisabetta Caniiuer Turra, l'atxtre à Vinceuzo Fornialeoni.

petite lettre dont il '^arda le brouillon qu'il emporta avec lui à Dux :

[Lettres en français dans V original.] ^ladaiiie,

La belle épître que V. E. a laissé imprimer sur le séjour du C. et de la C. du Nord dans cette ville, vous expose à souffrir, en qualité d'auteur, des compliments de tous ceux qui se mêlent d'écrire. Puis- je me flatter. Madame, que V. E. ne dédaigne pas les miens?

Le petit roman (i). Madame, traduction sortie de ma plume pesante et raide, n'est pas un présent, mais une offrande très chétive, que j'ose faire à la supériorité de votre mérite.

J'ai trouvé, Madame, dans votre lettre, le style coulant et sans prétention de la bonne compagnie, le seul dont une femme de condition qui écrit à un ami doit dignement se servir. Vos digressions et vos pensées sont des fleurs qui... (excusez un auteur qui vous vole la délicieuse nonchalance de l'aimable écrivain) ou... un feu follet qui de fois à autre sort de l'ouvrage malgré l'auteur et brûle le papier.

J'aspire, Madame, à me rendre propice la déité à laquelle la raison m'avise de faire hommage. Agréez donc l'offre et rendez heureux celui qui la fait avec votre indulgence.

J'ai l'honneur de me signer, si vous voulez bien me le permettre, avec un très profond respect

[GiACOMO Casanova]

(i) Di aneddoti veneziani militari e atnorosi del secolo decimo quatlv, Veuezia, 1782.

Et voici la lettre de remerciement de la comtesse Rosemberg :

Ce 1 8 de mars 1782.

Monsieur,

Je suis très sensible, Monsieur, à la marque que je viens de recevoir de votre approbation de ma petite brochure. 1,'intérêt du moment, celui des rapports et l'exaltation des esprits lui aura voulu les suffrages et l'accueil favorable des bons Vénitiens. C'est à votre politesse en particulier, Monsieur, que je crois devoir le témoignage plus marqué du succès que mon ouvrage a eu auprès de vous. Je vous remercie du livre que vous venez de m'envoyer et je ne risque sinon de vous remercier d'avance du plaisir qu'il va me procurer. Soyez persuadé de toute mon estime pour votre personne et pour vos talents, et j'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre très humble servante

De Wynne de Rosemberg.

Rien de plus naturel que cet échange de lettres correctes qui, dans leur banalité cérémonieuse, semblent échapper à tout commentaire et que, sans doute, quelque ennemi des soi-disant minuties historiques aurait trouvées indignes d'être tirées de l'oubli.

Et pourtant des liens bien plus puissants avaient uni vingt-quatre ans plus tôt la veuve de l'ambassadeur autrichien et l'aventurier, espion des Inquisiteurs et traducteur de /'Iliade.

Il faut reconnaître sur ce point, et ce n'est pas la seule fois, la réserve et la discrétion de Casanova, puisqu'il ne fallait rien moins que la pénétration de M. Gugitz, le savant casanoviste, pour découvrir que la mystérieuse M^^^ X.C.V., que Casanova avait aimée une première fois à Padoue, retrouvée plus tard et aimée avec plus de succès à Paris, sauvée du déshonneur grâce à la complicité de M^^ du Ritmain, n'était autre que Giustina Wynne, la future comtesse degli Orsini c Rosemberg (i). Mais ce qui est curieux (si curieux que cela semble un fait exprès), c'est que cette identité que Casanova voulut dissimuler aux lecteurs des Mémoires, a été dévoilée par les ^Mémoires mêmes, grâce à V ingénieux rapprochement de deux passages, dont un donne la clef de l'autre et le complète.

Dans le quatrième volume (toujours de l' édition Garnier), page 39, on lit : « M'"^ X. C. V., Grecque d'origine, était veuve d'un Anglais qui l'avait rendue mère de six enfants, dont quatre filles. A son lit de mort, n'ayant pas la force de résister aux larmes de sa femme, il embrassa le catholicisme; mais, ses enfants ne pouvant pas hériter d'un capital de 40,000 livres sterling que le défunt laissait en Angleterre, à moins de se déclarer anglicans, la famille revenait de Londres, où la veuve avait rempli toutes les formalités voulues par les lois anglaises. »

Casanova, après avoir raconté son aventure avec iV/iie X. C. V. (pour les détails, nous renvoyons aux Mémoires), poursuit (IV, 127) : « M'i^ X. C. V. avec sa mère partit pour Venise où, trois ans après, elle devint grande dame.

Quinze ans plus tard, je l'ai revue veuve, assez heureuse

(i) <i. C.ugitz, Einc Gelieble Casanovas. Zcitschrifl fur lîiiclicrficinidc N" 5, 6 — 1910-1911.

et jouissant d'une honorable considération par rapport à son rang, à son esprit et à ses vertus sociales; mais je n'ai plus eu avec elle aucune espèce de liaison. »

Eh bien, Casanova (par distraction ou de parti pris, nous ne saurions dire) avait précédemment dévoilé le nom de cette mystérieuse X. C. V., devenue, après tant de péripéties, l'énigmatique grande dame de Venise, — quand il écrit [II, 347]: ((J'eus... occasion de faire la connaissance chez M. de Mocenigo d'une dame vénitienne, veuve du chevalier Winne, Anglais. Elle venait de Londres avec ses enfants, et elle avait dû y aller pour leur assurer l'héritage de feu son époux, auquel ils auraient perdu leurs droits, s'ils ne s'étaient pas déclarés de la religion anglicane. Elle retournait à Venise, contente de son voyage. Elle avait avec elle sa fille aînée, jeune personne de douze ans, qui, malgré sa jeunesse, portait sur son beau visage tous les caractères de la perfection. Elle vit aujourd'hui à Venise, veuve du comte de Rosemberg, mort à Venise ambassadeur de l' impératrice-reine Marie- Thérèse. Elle y brille par sa sage conduite, et par toutes les vertus sociales dont elle est ornée. Personne ne lui trouve que le seul défaut de n'être pas assez riche; mais elle ne s'en aperçoit que par la nécessité oii elle se trouve de ne point faire tout le bien qu'elle voudrait. »

Cette première rencontre de Giustina Wynne avec Casanova eut lieu à Paris, en 1751, la seconde à Padoiie, en 1753, la troisième, en 1759, à Paris de nouveau; le mariage avec le comte Rosemberg est de 1761 (i). Tout fut définitivement documenté dans le plus grand détail par M. Gugitz, qui a aussi réussi à éclaircir une autre circonstance curieuse : l'amant de Giustina Wynne, celui qui l'avait mise dans une position où ne se met pas une jeune fille de bonne famille

(i) I,e comte Rosemberg mourut à Vienne le 7 février 1765.

(ail point de l'obliger à se renfermer secrètement pour quelque temps dans un couvent, avec l'aide de Casanova et de A/'"^ du Rumain), était cet Andréa Memmo, â qui l'on veut faire remonter l'une des causes, bien involontaire, de V emprisonnement de Casanova, parce que sa mère soutenait que l'aventurier l'avait initié aux mystères de la franc-maçonnerie; cet Andréa Memmo fut plus tard procurateur et Casanova entretint toujours avec lui, pendant de très longues années, des rapports de cordiale amitié, ainsi qu'en font foi de nombreuses lettres conservées à Dux (i).

Quelque long que soit déjà notre commentaire, nous ne pouvons résister à la tentation de reproduire im passage extrait d'un opuscule de la comtesse Rosemberg, parce qu'il prend, après ce que nous avons dit, une piquante saveur d'autobiographie. L'opusctde a pour titre Pièces morales et sentimentales, et le passage se trouve dans le chapitre les Réputations : « ... C'est par le choix surtout de ses premiers amis qu' une femme annonce sa réputation dans le monde. Que de difficultés pour réparer le faux pas d'un mauvais choix de notre jeunesse ! Au contraire, combien de fausses démarches n'ont pas été pardonnées, lorsque des amis respectables et solides se sont prêtés à les défendre ou à les faire oublier, dans une femme qu'ils ont crue digne de leur estime? En Italie surtout, la vigne a besoin d'un ormeau qui puisse lui servir d'appui et l'élever au-dessus des attentats des mains téméraires, et lui faire déployer la richesse de son feuillage et la beauté de ses fruits; sans quoi elle rampe, elle est foulée

(i) Elles furent en partie publiées par 'SI. :\Iolnienti dans ses Carteggi Casanoviani, part. 3; Arch. St. It. 191 1. — Memmo entretint aussi les meilleurs rapports avec la comtesse Rosemberg qui lui dédia : A André Memmo Chevalier de V Etole d'Or et Procurateur de S^-Marc à l'occasion du mariage de sa fille aînée avec Louis Mocenigo. J . Wynne, comtesse des Ursins et Rosemberg, à Venise, le 30 avril 1787. Rosa impr.

par tons les passants, qui daignent ù peine en cueillir les raisins méprisés. »

Oui donc, en dehors d'Andréa Memmo et de Casanova, aura compris le sens caché de ces mots, dictés par une dure expérience, quand ils parurent, en 1785, dans les Pièces sentimentales et morales (i) ?

(i) Parmi les papiers de Diix se trouve une page intitulée Souvenir et datée du 2 septembre 1791, qui commence ainsi : « L,e prince de Rosemberg me dit en descendant l'escalier que M'"^ de Rosemberg était morte, et me demande si le comte de Waldstein avait dans la bibliothèque l'illustration de la villa d'Altichiero que l'Empereur avait demandée en vain au bibliothécaire de la VUle de Prague (et qu"il pourra me demander), car il y a un monument qui le regarde lorsqu'il était grand-duc. Dans ce cas, S. M. pourra voir mes remarques critiques sur les planches égyptiennes... elc... »

EN corrigeant, en 1797, le chapitre III des Mémoires, ' Casanova, en veine de confidences, faisait cette curieuse confession : v. Il y a douze ans que, sans mon génie tutélaire, j'aurais épousé à Vienne une jeune étourdie dont j'étais amoureux. »

Sans être parvenu à une identification précise, je crois avoir trouvé des documents intéressants sur cette jeune fille qui faillit bien faire tomber dans ses filets l'expert Don Juan de soixante-dix ans — entreprise assez facile, après tout, s'il est vrai [et pourquoi ne le croirions-nous pas?) qu'il continua à être pendant toute sa vie la dupe des femmes. .

Je crois pouvoir affirmer que c'est à cette femme que sont dédiés ces Vers de Giacomo Casanova amoureux à C. M que j'ai trouvés à Dux en double exemplaire, en italien et en français; je citerai seulement la version française, la meilleure :

Quand tu me vois, Catton, te peindre mon amour,

Te le i^rouver par mes tendres caresses, Ressentir du plaisir les plus vives détresses,

Brûler, frissonner tour à tour, Te serrer dans mes bras, t'arroser de mes larmes, Donner mille baisers à chacun de tes charmes. Vouloir en même temps toucher tous tes api>as, Etre jaloux de ceux dont je ne jouis pas;

258 CATOX M.

Abandonner, dans mon fougueux désir, Quitter encore ceux-là pour ceux que j'ai quittés,

Posséder tout, et vouloir davantage.

Enfin anéanti par tant de voluptés

Ne plus trouver d'autre langage Pour t'exprimer tout l'excès de mes feux Que des soupirs tumultueux :

Alors, tu crois, Catton, lire au fond de mon âme; Tu crois y découvrir tout l'amour qui m'enflamme. Eh bien ! détrompe-toi. Ces désirs, ces baisers, Ces transports, ces soupirs, ces pleurs, ne sont encore Du feu qui me dévore Que des indices bien légers.

Ces vers, il n'y a pas à dire, sont assez bien tournés, les meilleurs, à coup sûr, qui soient sortis de la plume de Casanova. Mais, hélas! la Muse qui les lui avait inspirés était bien peu digne, je ne dirai pas de son enthousiasme, mais de son amour; au moins d'après ces deux lettres elle apparaît d'une étourderie vraiment excessive pour une épouse, même pour l'épouse d'un Casanova!

[Lettres en français dans l'original.']

de Vienne, ce 12 d'avril 1786.

Cher ami,

J'ai reçu votre lettre et le billet pour M. le Capitaine de Droghi (i); je n'ai pas pu le lui remettre encore, parce que j'ai si peu de temps pour sortir et surtout les matins; cependant je vous ai mille obligations pour toutes les

(i) Flavio Droghi, né à Panne vers 1728, entra à trente ans dans le 17* régiment d'infanterie autrichienne et parvint au grade de capitaine. I<e 31 janvier 1786 il passa dans V Arcierengarde, sorte de garde du corps. J'ai trouvé de lui, à Dux, cinq lettres adressées à Casanova, de Dux, de TœpUtz, d'Ossegg; dans la première, du 17 mars 1789, il signe Flavio Droghi Cap. di Hohenlohe; dans la dernière, non datée, mais qui est certainement de 1798, il dit entre autres choses : « D'après mon écriture, vous devinerez facilement que mon poignet est paralysé et infirme... Je vis plus de remèdes que de pain... nous, pauvres compagnons de misère, prions Dieu l'un pour l'autre, puisque nous n'avons d'autre ressource. »

boutés que vous me faites, et j'espère de pouvoir bieutôt vous assurer vous-même de toute ma reconnaissance.

Vous m'obligeriez infiniment si vous me vouliez dire qui sont ces gens qui vous ont écrit tant de jolies choses de moi; apparemment que c'est l'abbé Da Ponte (i). Mais j'irai chez lui, et, ou il me prouvera ce qu'il vous a écrit, ou bien j'aurai l'honneur de lui dire qu'il est le plus infâme détracteur du monde. Je crois que le beau tableau que vous me fîtes de l'avenir ne sera pas autant vérifié que vous croyez peut-être, et que, malgré toute votre science, vous vous êtes trompé.

J'espère d'être guérie en peu de temps, car ma maladie n'est pas grand'chose, et vous avez raison de dire qu'elle ne me coûtera qu'un fil; je suis aussi très fâchée de vous avoir demandé plus, et voudrais bien vous rendre le reste, si je ne craignais pas que votre grande générosité se trouve offensée.

Pour M. le Comte de Pergne (2), je n'ai pas encore eu l'honneur de le voir, et je serais bien aise s'il voudrait s'épargner une visite qui ne peut me faire de plaisir en aucune façon; car je ne doute pas que vous lui avez fait une description si avantageuse de ma façon de penser, qu'il croit peut-être de n'avoir besoin que de se présenter pour obtenir de moi tout ce qui lui plaira, et je serais pourtant très fâchée s'il me fallait vous démentir.

(i) ly'abbé l^reiizo Da Tonte, qui était depuis quelques années à Vienne, en qualité de poète des Théâtres Impériaux. Il traita assez mal, comme l'on sait, Casanova dans ses Mémoires imprimés à New-York en 1823-29, tandis que dans les nombreuses lettres de lui adressées à Casanova, qui sont conservées à Dux, il se déclarait son ami et son admirateur. Celle à laquelle Caton fait allusion ne s'est p^is retrouvée; elles sont toutes ix)Stérieures à 1791. Cf. P. Molmcnti, Carteggi Casanoviani, 3« partie. Arch. St. It. 191 1.

{2) C'est peut-être G. B. Pergen, célèbre ministre d'Etat, pré'sident du Gouvernement et ministre de la police, né à Vienne en 1725, mort en 1814.

Mais, à présent, je veux vous faire le récit de tous mes amants et vous jugerez par là si je mérite tous ces reproches que vous me faites dans votre dernière lettre. Il y a deux ans que je faisais connaissance avec le comte de K... je l'aimais, mais j'étais trop honnête pour vouloir contenter ses désirs; amsi nous nous brouillions ensemble, et dans quelques mois après je faisais connaissance avec son cousin, le comte de M... Il n'était pas si joli comme K... mais il possédait tout l'art possible pour séduire une fille; je faisais tout pour lui, mais je ne l'aimais jamais autant que son cousin. Enfin ! pour vous dire en peu de mots toutes mes étourderies, je me raccommodais encore avec K..., et je me brouillais avec M...; ensuite je laissais K... et j'y retournais à M... Mais chez le dernier il venait toujours un officier qui me plaisait plus que tous les deux autres, et qui me conduisait quelquefois à la maison. Nous eûmes bientôt l'occasion de nous voir chez ime amie, et c'est de ce même officier que je suis malade. Voilà, mon cher ami, tout comme il est; je ne cherche pas de me justifier sur ma conduite passée, au contraire; je sais fort bien que j'ai mal fait, mais je peux (sans trop prétendre) vous prier de ne plus me mettre sous ces filles qui cherchent leur fortune au Graben (i). Je suis très fâchée que c'est moi qui suis la cause que vous n'êtes pas venu à Vienne ce carnaval, mais je vous assure que je ne vous aurais jamais forcé à faire quelque chose qui, selon votre lettre, vous déplaît, et dont chacun est le maître de le faire ou non. J'espère de vous revoir bientôt, et suis avec beaucoup d'amitié

Monsieur ! votre sincère

Caton m...

(i) Autrcfuis le reiidez-vouri des leumies gjlaulcs à Vienne.

A JACyUES CASANOVA 261

Beaucoup de compliments de M'"^ ^.t de M. Staduer et de toute leur famille.

[Vienne] i6 juillet 1786.

Mon cher ami,

Je n'en doute pas que vous me croj-ez assez ingrate pour m'avoir déjà oubliée, et que pour cette raison vous ne m'avez pas écrit une seconde lettre, mais je vous jure que ni ingratitude, ni négligence ne sont la cause que je ne vous ai pas répondu plus tôt. Une grande maladie de ma mère m'obligeait de rester auprès d'elle le jour comme la nuit, et m'empêchait de faire la moindre chose sans son aveu. Elle se porte, pour le présent, mieux, et je prie Dieu qu'il la laisse vivre; car si elle mourait, je serais assurément très malheureuse. Sans protection de mes parents, je serais obligée ou de devenir aussi sotte qu'eux ou de quitter Vienne, et je ne sais en vérité pas où aller; mais j'espère que ces craintes seront inutiles; ma mère guérira et j'aurai le plaisir de les faire enrager tout à mon aise par mon indifférence à leurs morales.

Pour le jour de votre fête, je vous souhaite tout ce que de vrais amis se peuvent souhaiter, d'heureux jours, une parfaite santé, et beaucoup d'amitié pour moi. Pardonnez si je ne sais pas faire de compliments, mais selon moi il vaut mieux dire peu, qui soit vrai, que beaucoup de mensonges.

Votre lettre du 12 avril aurait été très obligeante, même très flatteuse, si votre saint esprit ne l'avait pas gâtée avec ses prédictions nouvelles. Je crois, mon cher ami, que vous feriez mieux de le congédier, car enfin il est

assez malin pour vouloir me faire accroire que c'est vous qui aimez de dire des impertinences aux gens; aussi ne suis- je pas curieuse de savoir les choses de l'avenir. Mon dessein en vous écrivant ma lettre dernière n'était pas de vous fâcher, et bien moins encore de vous surprendre, comme vous me marquez. Je voulais seulement vous convaincre que toute mon étourderie ne m'empêchait pas d'être offensée d'une lettre qui pourrait tenir lieu d'mi sermon à la plus grande libertine, et je serais très fâchée si ma conduite, ou bien ma sincérité, vous aurait fourni des raisons assez fortes pour me croire telle.

J'ai parlé à l'abbé Da Ponte. Il m'invita d'aller chez lui, parce qu'il avait, disait-il, quelque chose à me dire de votre part. J'y allai, et fus reçu si froidement que je suis très résolue de n'y plus retourner. Aussi W^^ Nanette (i) affectait un air de réserve et s'avisait de me donner des leçons sur mon libertinage (comme elle se plaisait de s'exprimer) ; je me contentai de lui dire qu'elle n'a pas assez d'esprit pour pouvoir juger si mes actions sont bonnes ou mauvaises, et que d'ailleurs sa propre conduite ne la mettait pas en droit de corriger la mienne. Je vous prie de ne plus rien écrire de moi à ces deux personnages bien dangereux, et quoique je suis très sûre que quiconque a l'honneur de connaître M. l'abbé ne lui croira rien, il se pourrait pourtant trouver des gens qui lui ressemblent et qui, pour avoir quelque chose à dire, se donneraient la peine d'augmenter mon histoire militaire avec des inventions nouvelles.

Mais à présent il faut que je vous instruise d'une petite friponnerie que j'ai commise envers vous, et qui sans doute

(i) Cette Af"e Nanette demeurait à Vienne avec Francesco Casanova, ijui parle souvent d'elle dans ses lettres à son frère Giacomo. Etait-elle sa llllc ou son... amie, nous ne saurions le dire.

A JACQUES CASAXOVA 203

méritera quelque punition. La jeune petite Kasper (i), que vous aimiez tant autrefois, est venue me demander l'adresse de son cher M. de Casanova, à laquelle elle voulait écrire une lettre bien tendre, et pleine de reconnaissance; j'eus trop de politesse pour vouloir refuser à une jolie fille, qui était une fois la favorite de mon ami, ime demande aussi juste; je lui dis donc l'adresse comme il faut, mais j'adressai la lettre dans une ville qui est bien éloignée de vous.

N'est-ce pas, mon cher ami, vous voudriez bien savoir le nom de la ville pour la pouvoir faire venir avec la poste ? Mais vous pouvez compter sur ma parole que vous ne le sauriez pas avant de m' avoir écrit une lettre bien longue, et dans laquelle vous me prierez très humblement de vouloir bien vous indiquer l'endroit où se trouve la lettre divine de l'adorable objet de vos vœux. Vous pouvez bien faire ce sacrifice pour une fille dont l'Empereur (2) s'intéresse lui-même, car il faut savoir que depuis votre départ de Vienne, c'est lui qui [lui] fait apprendre le français et la musique; apparemment qu'il se donne aussi la peine de l'instruire lui-même, car elle va fort souvent chez lui, pour le remercier des bontés qu'il a pour elle; mais j'ignore la façon dont elle s'exprime.

Adieu, mon cher ami ! Pensez quelquefois à moi et croyez que je suis votre très sincère amie

Ecrivez bientôt; je serai rétablie dans peu de temps. Quelle immense lettre!

(i) Je n'ai trouvé aucune autre allusion à la jeime Kasper dans les papiers de Casanova.

(2) Joseph II.

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C'est la femme d'im des nombreux aventuriers qui, pendant la seconde moitié du XVIII^ siècle, brillèrent dans les différentes capitales de l'Europe.

Louis Boisson de Quency, Français, comme son nom V indique, commença sa carrière en Pologne. Traunpaur le nomme, en effet, en même temps que Casanova et d'autres plus ou moins célèbres de ses collègues, dans son livre Dreissig Briele ùber Galizien (Vienne-Leipzig, lySy), dans ce passage : « Les aventuriers les plus connus des deux espèces — car on a reconnu depuis longtemps qu'il y a des aventuriers honnêtes et des aventuriers de renommée douteuse — se sont produits plus ou moins longuement sur la scène du royaume de Pologne. Très connus sur les bords de la Vistule sont le m.erveilleux Cagliostro, Boisson de Quency, grand hâbleur, chevalier de la fortune, décoré de plusieurs ordres, membre de plusieurs académies, V authentique érudit vénitien Casanova de Saint- Gatl, qui eut un duel avec le comte Branicki, le baron de Pollnitz,... l'heureux comte Tomatis, qui savait si bien corriger la fortune, et combien d'autres... »

Boisson de Quency passa ensuite à Vienne, et y séjourna entre 1781 et 1784, publiant quelques livres en français, parmi lesquels je citerai 1,3. Gamme des femmes ou le Tableau de la malice du beau sexe {Vienne, 1783).

En 1788 nmis le retrouvons à Venise, oii il ne semble pas

être en odeur de sainteté : il fut impliqué, comme nous l'apprennent certaines lettres des patriciens Zaguri (i) et Memrno (2) à Casanova, dans une affaire louche de fausses lettres de change, au détriment du jeune Foscarini; d'autre part, l'agent du roi de Pologne, Giuseppe Dall'Oglio, se plaignait, précisément à Casanova, d'avoir été trompé au grand détriment de sa bourse par le jeune aventurier.

Tous ces scandales n' empêchèrent pas Quency d'épouser entre temps la comtesse Teresa Bassani Dalla Porta, noble de Vérone. Le mariage eut lieu dans la petite église de San Giovanni Battista, près des Cappucini del Redentore, le i^i" mai 1788, et il est curieux que, bien que célébré par autorisation spéciale, sous une forme secrète et consigné sur les registres de l'église San Vitale seulement le 12, juillet suivant (3), on ait publié, à cette occasion, une collection de compositions poétiques (4). L'éditeur fut Giovanni de' Santi, et parmi les poètes nous citerons l'abbé Angelo Dalmistro, l'abbé Domenico Paganoni, le D^ Alessandro Centini, l'abbé Girolamo Giulian, D. Angelo Callegari et le professeur public Francesco Boaretti, qui fut aussi un des témoins du mariage.

La collection offre un intérêt particulier parce qu'elle contient un sonnet de la mariée, communiqué, ainsi que nous l'apprend une note, par la Dame à quelques amis, longtemps avant l'arrivée de M. Quency à Venise (5). Ce n'est pas un

(i) Cf. les LeUres publiées par P. Molmenti dans les Atli dell Ist. Ven. di S. L. A., 1910-1911.

(2) LeUres publiées par P. Molmenti. Arch. St. It., 191 1.

(3)^Dans l'acte de mariage, je relève que l'époux avait 34 ans, l'épouse 25.

(4) Voici le titre exact : « Componimenti poetici in occasione délie felicissime nozze del Nobil Signor Cavalière Luigi Boisson de Quency, conte palatino... etc.. cou la Nobil Comtessa Teresa Bassani Dalla Porta Veronese.., etc. » Venise, 1788, 8° XL,VIII pages.

(5) Dans uue autre lettre sont luentioinices environ dix-sept œuvres publiées par Quency; U y a un ]x'u de tout : vers, satire, théâtre, i)hilosophie, morale, art militaire...

26fi THÉRÈSE BOISSON DR QUEXCY

chef-d'œuvre, mais Jl vaut la peine d'être lu, parce que, faute de mieux, il constitue un précieux .document autobiographique :

Ben mille colpi di fortuna avversa A torto, e sallo il Ciel, ognor provai; Pur non mi vidde alcim confusa, e persa, Tradimmi ogni altra cosa, il cuor non mai; Ahi sorte ! Ahi troppo contro me perversa Cessa d'oltxe incalzar, soffersi assai; li se deggio aver ben quanto penai Dunque tutt'i contenti in sen mi versa. Virtù m'è scorta, ed ho per lei baldanza, Per lei contro di te con tuo dispetto Serbo l'animo firmo in mia cx)stanza.

.Senti, crudel, d'ogni sofferto duolo, E ben me lo predice il aior in petto, Spero che mi compensi un puntn solo.

De Venise, comme nous le voyons dans les lettres du comte Max Lamherg, qui se plaint à Casanova d'être bombardé par les lettres de Quency, le couple passa à Bologne, puis à Rome. De cette dernière ville, la jeune épouse, devenue mère, adressa à Casanova la lettre suivante, dans laquelle elle apparaît femme d'esprit et de cœur :

[Lettre en italien dans l'original.]

Rome, 4 juin 1789.

Très cher Monsieur Giacomo,

Il y a bien longtemps que j 'éprouve un \'if désir de vous témoigner l'estime bien due à votre esprit et à vos rares qualités. Votre superbe sonnet a encore augmenté ce désir. Mais les ennuis de mes couches, les soins d'tme petite fille, que j'adore, m'ont privée de ce plaisir. Mon mari se trou-

vaut absent, votre dernière lettre, qui m'est si précieuse, m'est tombée sous la main, et vos nouvelles amabilités à mon égard me déterminent à prendre la plume pour vous assurer que vous avez en moi une admiratrice de votre très grand talent. Je ne prends jamais la peine de lire les lettres adressées à mon mari, mais je peux vous affirmer que je n'en néglige aucune des vôtres, parce que je trouve un véritable plaisir à les lire; le style, l'aimable concision de vos pensées à la fois érudites et amusantes, les vérités que vous dites souvent à mon mari me font voir en vous un véritable connaisseur du coeur humain. Vous pensez de telle façon que, malgré l'excellent cœur que je vous crois à coup sûr, vous ne serez jamais victime, comme l'est trop souvent mon mari; prévoir sans prévenir ne sert à rien, je le répète continuellement à mon mari, et plût au ciel qu'il suivît vos bons conseils aussi bien qu'il sait les apprécier. Vous ne me connaissez pas et vous croirez que je cherche à vous faire la cour; il n'en est rien; je suis très hostile à ces façons de procéder, j'ai trop de violence à me faire pour ne pas charger mon cœur d'im poids plus lourd eu disant ce que je ne pense pas. Ce n'est pas que je ne sache point feindre; tout le monde peut être vicieux, quand on le veut; malheureusement ce n'est que trop facile. Mais je veux prendre de l'ascendant sur les autres, même en leur disant les vérités qui les fâchent. Je vous estime donc et vous admire en toute sincérité, et quand je veux citer ime personne qui écrit bien et pense excellemment, je nomme M. Casanova. J'ai eu pourtant bien de la peine et je me suis époumonnée à vous défendre à Venise, où je crois que votre talent vous a fait beaucoup d'ennemis, dont il est bon de se moquer. J'ai coutume de dire qu'un homme de bon sens dans un cercle d'ignorants devient lui-même très ignorant. Dans le cours de ma vie, j'ai eu bien des

ennemis, et j'ai beau m'étudier moi-même, je ne comprends pas en quoi je les méritais. Ce monde maudit, on n'arrive jamais à le bien connaître; c'est une grande bête, mais pourtant toujours respectable; je cherche à bien l'étudier, et je le comprends toujours moins. Cependant j'aime la société, mais j'y vais comme à une comédie, et ma plus douce occupation est de chercher à être bonne épouse et bonne mère. Etre content de soi-même est le plus grand bien que l'on puisse avoir; qui ne vit pas en paix avec soi-même n'est pas en paix avec les autres. Malheureux celui qui a besoin de la société d' autrui pour ne pas s'ennuyer !

Vous demandez à mon mari si je suis contente de lui; c'est bien à moi de répondre, parce que son amour-propre excessif lui ferait tout de suite répondre : oui. lya vérité est que je l'aime beaucoup, je m'ingénie à me mettre à sa portée pour l'excuser, et je suis certaine qu'il ne pèche jamais par le cœur, qu'il a assurément parfait. Je suis heureuse de l'avoir choisi pour compagnon, et, laissant de côté ce mot de Tacite : bien fou l'homme qui prétend faire demain ce qu'il a décidé aujourd'hui, je me promets d'aimer toujours mon lyuigi, tout en l'appelant indocile.

I<e plaisir de m'entretenir avec vous va me faire mériter le reproche, qui convient mieux à mon mari, d'mie prolixité sans fin. Je vous prie donc de ne pas m'oublier ; je chercherai à me rendre toujours digne de votre souvenir; je vous assure du regret que j'éprouve de votre maladie et du désir que j'ai de vous savoir bien rétabli.

Je suis, pleine d'estime et de respect.

Votre très dév. et obi. servante

Teresa Boison dk QnKNCY Née Bassani Dalla Porta.

Thérèse de Quency, en 1793, devait être retournée à Venise, puisque Zaguri écrivait à Casanova^ le 7 mai (i) : « La Bassani a reçu des lettres de son mari, mais elle ne sait rien de lui sinon qu'il est en vie; tout le monde tremble de penser à eux, encore bien plus de leur parler ou de leur écrire, comme au temps de Marins et de Sylla. Elle en est bien affligée; elle est à le veille d'accoucher, et lui de se faire assassiner, s'il ne se tire des pieds... »

Pour en finir avec ces documents^ je dirai que dans les archives de la Curie patriarcale, à Venise, on conserve une demande de la comtesse Thérèse Boisson de Quency, née Bassani Dalla Porta, légalisée par-devant notaire à Vérone, le II août 1810, pour obtenir copie de son acte de mariage.

(r) I,ettres déjà citées.

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