‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 13 sur 16 · WILHELMINE RIETZ · texte numérisé non relu

WILHELMINE RIETZ

WiLîiELMiNE RiETz, pius connue sous le nom de comtesse Lichtenau, naquit à Berlin d'une obscure famille; son père était trompette et s' appelait Elias Enke. Frédéric- Guillaume II, roi de Prusse, la connut quand il était encore prince héréditaire, dans la maison de sa sœur aînée, artiste dramatique; il tomba amoureux d'elle et en fit sa maîtresse. Elle reçut ensuite une éducation soignée et on lui fit épouser un valet de chambre, nommé Rietz. Elle continua pourtant à être la favorite du roi, près de qui elle devint toute-puissante, surtout après la naissance d'un fils, le comte von der Mark, mort tout jeune; cette naissance lui valut aussi le nom de comtesse Lichtenau. Elle fut justement appelée la Pompadour prussienne, mais, moins heureuse que la célèbre favorite de Louis XV, après la mort de Frédéric- Guillaume, survenue en ij()y, elle vit pâlir son étoile. Elle dut se soumettre à un procès, fut dépouillée de presque tous les présents que lui avait faits le roi, et envoyée en exil à Glogau. Là elle fit la connaissance d'un jeune poète et acteur, Frantz von Holbein, qui finit par l'épouser en 1802; mais ce fut une union malheureuse, rompue peu de temps après. Elle mourut, oubliée de tous, à Berlin, le g juin 1820.

Charlottcmbourg, i"' août i793-

\ Lettres en français dans l'original.] Monsieur !

Coiniiie il est impossible de savoir où le comte de Walds-

WILIIF.LMINE RIETZ A .lACQUKS CASANOVA 271

teiii (i) a fixé son séjour, si c'est en Europe, Afrique, Amérique ou eu Asie, ou peut-être chez les Méganiiques (2), s'il est là, il n'y a que vous seul ([ui puisse lui faire parvenir la lettre ci-jointe.

Quant à moi, je n'ai pas encore eu le temps de lire leur histoire, mais la première lecture que je ferai sera sûrement celle-là.

M'i^ Chappuis (3) a l'honneur de se rappeler à votre souvenir, et moi j'ai celui d'être votre très humble servante

WlI,HKr,MINE RiETZ.

A cette lettre, Casanova répondit par la suivante, dont j'ai trouvé un brouillon dans les papiers de Dux. Voici un bon document pour les critiques complaisants de la morale de Casanova (à un siècle de distance/). Casanova leur apparaîtra, et ils n'auront pas tort, sous les traits d'un intelligent et galant paranymphe ; l'époque des triomphes amoureux étant depuis quelques années passée pour lui, l'astucieux bibliothécaire mettait sa plume agile au service de son jeune maître, dans la double intention de se l'attacher davantage et de gagner la protection de la toute-ptnssante comtesse. Et ce ne devait pas être un petit travail, parce que

(i) I,e comte Waldstein était rentré à Dux en mai 1793, après un séjour de plus de deux ans à Paris et à I/Dndres.

(2) Allusion au roman fantastique de Casanova bien connu, Vlcosameron ou Histoire d'Edouard et d' Elisabeth qui passèrent vingt et un ans chez les Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme... etc..

(3) M"6 Chappuis était l'amie intime de Wilhelmine Rietz, emprisonnée comme elle, après la mort du roi Frédéric-Guillaume. 1^ comtesse I^ichtenau écrit dans ses Mémoires (Paris, 1809, p. 36) : « L^ malheureuse Chappuis, dont le seul crime était d'être mon amie, partageait ma captivité... Aujourd'hui elle est retirée auprès de son père, à Saint-Symphorien, à deux lieues de I<ausanne, éloignée du monde, de ses plaisirs, mais jouissant de tous Ceux que lui procurent la pureté et l'imiocence de son âme. »-

le comte Waldstein se laissait malaisément prendre aux doux filets d'Amour! Ses goûts ne le portaient certainement pas à entretenir des relations avec une femme, fût-elle favorite d'un roi. Il suffit de lire, pour s'en convaincre, ce que Da Ponte écrivait de lui à Casanova : « Il a mené à Londres une existence très obscure : mal logé, mal vêtu, mal servi; toujours dans les cabarets, dans les lupanars, dans les cafés, avec des portefaix, des vauriens, avec... laissons le reste; il a un cœur d'ange, un excellent caractère, mais une tête bien plus mauvaise que la nôtre (i). » Sa grande passion était les chevaux; il en eut jusqu'à cent en une fois! Voici donc la lettre de Casanova :

Dux, 17 août 1793.

Madame,

J'ai remis au comte votre lettre deux minutes après l'avoir reçue, et je l'ai vu comblé d'aise. Je lui ai dit qu'il fallait répondre d'abord, car la poste allait partir; mais m'ayant prié de différer à l'ordinaire suivant, je n'ai pas insisté; avant-hier il me pria de différer encore, mais il ne m'a pas trouvé complaisant. Je vous réponds, Madame, à son insu, car sa paresse à répondre à mie lettre étant extrême, il en est si honteux qu'il est au désespoir quand

(i) lyCttre de I^ondres du 10 mai 1793. Dans la même lettre, Da Ponte écrit : « [Dites au comte] que son serviteur, désespéré d'être sans argent et de ne savoir que faire, le prie de le tirer du purgatoire. Il l'a laissé ici pour garder seize chevaux, ou plutôt des ânes, qu'il considère comme autant de Bucéphales et qui, par Dieu, ne valent pas six sous; par excès de bestialité, il l'a laissé sans im sou... Ces seize cefalo-f agi se sont mangés deux fois, ou pour mieux dire se sont laissés manger par le palefrenier, qui, i)our les rendre, demande 180 guinées, et qui a l'intention de vendre les peaux ppur se payer. 1 Cf. Lettere di Da Ponte, publiées par P. Molmenti dans ses Carteggi Casanoviani, 3^ partie — déjà cités.

A wilhelmim: hikt/ 273

il peut eu être couvaiucu. S'il ue vous répoud pas, soyez sûre de le voir chez vous, à Berlin, après la foire de I,eipsick, tout transporté, vous alléguer cent excuses toutes mauvaises qu'eu riant vous ferez semblant de trouver bonnes.

Vous souvenez- vous, ^Madame, de m' avoir dit que vous le trouvez aimable jusque dans ses défauts? Comptiez-\-ous sur celui-ci? Je souhaite que vous ne changiez pas d'avis, car je voudrais que tout le monde l'aimât. Je peux d'ailleurs vous assurer qu'il parle de vous avec enthousiasme et qu'à l'occasion vous le trouverez prêt à faire l'impossible pour vous convaincre de tout l'attachement et de la parfaite considération que vous lui avez inspirés.

Vous ne sauriez croire. Madame, combien je me suis senti flatté de l'honneur que vous m'avez fait. Je voudrais bien que vous me trouvassiez capable d'exécuter quelqu'une de vos commissions; mon empressement à m'en acquitter vous convaincrait de mon très parfait dévouement. ]\Ion envie de revoir Berlin est devenue démesurée depuis un mois, et je vais travailler de mon mieux pour que le comte Waldstein m'y mène dans le mois d'octobre, ou pour qu'il me permette d'y aller. Je préférerais ce \-03^age à celui d'aller voir la descendance d'Edouard et d'Elisabeth dans l'heureux monde des Mégamicres (i), où je ne pourrais pas espérer de vous trouver. Vous m'avez donné une idée de Berlin tout à fait différente de celle que cette ville m'a laissée, lorsque j'y ai passé quatre mois

(i) Voyez p. 271, n. 2. Casanova resta à Berlin pendant six semaines, quand, affirmant obéir à une inspiration divine, il partit un beau jour de Dux, à l'improviste et en secret, pendant l'automne de 1795 ; mais après mille incidents désagréables, auxquels le Prince de Joigne fait allusion dans son Fragment sur Casanova, il rentra au bercail, ajnnt compris que la vie d'aventurier convenait peu à son âge.

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