AMANTS
Silvia licnuzzi. . .
50 ans
Rue Montoigueuil
Vit avec Casanova, italien, qu'on dit fils d'une comédienne. C'est elle qui l'entretient.
L'accusation, précise et détaillée, est certainement très grave. Mais l'inspecteur de police Meusnier ne pourrait-il pas avoir recueilli trop com plaisamment, par zèle professionnel, une des innombrables calomnies qui volaient de bouche en bouche à Paris au XVIII^ siècle et qui, s' adressant de préférence aux personnalités les plus en vue, trouvaient si facilement crédit auprès des médisants et des nouvellistes? Qu'on y prenne garde, en effet : l' accusation de Meusnier a
los
contre elle les universels témoignages d'estime qui accompagnèrent la grande actrice tout au long de sa brillante carrière, et dont on peut établir facilement la sincérité. Une actrice, et une actrice étrangère, n'aurait certainement pas été épargnée par les quolibets et les épigrammes, pour peu que sa conduite eût donné lieu aux critiques de mille envieux. Enfin la possibilité de rapports si déshonorants entre Silvia et le fiancé de sa fille me semble clairement annulée par cette lettre affectueuse, certes, mais d'une affection maternelle, et pleine de dignité, que Casanova doit avoir reçue pendant qu'il se trouvait en mission à Dunkerque.
[Lettre en italien dans l'original.']
Paris, 9 septembre 1757.
Je ne perds pas une minute pour répondre à votre excellente lettre en date du 6 septembre et pour vous prou\er mon activité; nous commencions déjà à douter de l;i vôtre, car il me semblait que j'aurais déjà dû recevoir de vos nouvelles. ^lais tout est réparé et je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé. Elle va mi peu mieux, grâce à Dieu, et j'espère, avec son assistance, la recouvrer, sinon toute, du moins en partie. Je ne doute aucmiement que M. Faselier ne m'ait fait tous les avantages que sa distinction et votre mérite personnel devaient espérer; je vous suis obligée à tous les deux du bon souvenir que vous avez gardé de moi et de ma famille. Votre séjour à L/ille (1) de vingt-quatre heures pour l'affaire dont vous me parlez, me ])araît é(iuivoque, et
(i) Casanova ne fait pas uicutiou, daus les Mémoires, de ce séjour à L,ille ni du dauj;cr qu'il y courut.
je n'ai pas bien compris si l'affaire vous regardait persoimelleuieiit, ou s'il s'agissait d'une commission pour quelque ami; en tout cas, vous avez donc été en péril, et je suis certaine qu'une telle affaire ne peut avoir été amenée que par votre grande vivacité, pour ne pas dire : par votre pétulance (i). Modérez- vous, mon cher Casanova, et puisque vous reconnaissez et sentez sur vous la bénédiction de Dieu dans tout cet événement, craignez qu'un jour il ne se lasse de vous secourir. Cela m'ennuie d'être obligée de vous parler un peu morale; si je ne m'intéressais pas à vous, je passerais légèrement sur de tels incidents. Arrivons à autre chose qui m'intéresse également : puisque vous espérez, dans ces affaires de là-bas qui vous réussissent si bien, trouver votre bien-être, je vous souhaite du ciel toutes les prospérités que vous désirez et qui peuvent vous fixer un jour dans ce Paris que vous aimez tant.
Cadet (2) est parti dimanche dernier; la journée a été douloureuse pour nous tous; mais j'ai été bien contente des sentiments et du bon naturel qu'il m'a témoignés. Dieu le bénisse et le conduise dans le bon chemin comme je l'espère ! Je ne manquerai pas d'écrire à Pepè, mon mari (3), qui est parti pour Fontainebleau hier matin, tout ce que vous me recommandez, de même qu'à Balletti
(i) Casanova avait un tempérament fougueux et emporté qu'il ne sut même pas refréner dans sa vieillesse; encore en 1793, le capitaine Doghi lui écrivait : « M. Casanova, mon très estimé ami, vous seriez un trésor si vous saviez modérer votre naturel ardent... »
(2) Cadet, dont Mauou annonçait aussi le départ, était I.uigi-Giuseppc BaUetU.
(3) Pepè, mon mari : Giuseppe Balletti, lils de la fameuse comédienne Fravoletta, né vers 1700, vint à Paris en 1716 et fit parUe de la troupe itilicnne où il s'illustra sous le nom de Mario. Il semble qu'il mourut eu 1762.
l'aîné (i) ; Julio (2) et sa femme vous remercient de votre bon souvenir; ma sœur (3), comme ma fille (4), sont sensibles à votre attention et vous saluent de tout cœur; enfin toute la famille vous désire.
Je ne vous apprendrai pas grandes nouvelles, sinon que notre comédie de Janot et Janette à très bien réussi; que la fête donnée à Bagatelle par le roi Stanislas a été une des plus galantes qui se puissent donner et a fait beaucoup d'honneur à M'"*' de Monconseil (5) ; beaucoup
(i) Antonio-Stefano Balletti débuta au Théâtre italien de Paris eu 1742 à peiue âgé de 18 ans; il reçut son éducation de comédien de ses oncles lyclio et l'ianiinio (Riccoboni), coimne le raconte Goldoni, qui souvent, dans ses Mémoires, le cite avec éloge. De 1746 à 1750, il vint en Italie et y connut Casanova avec lequel il retourna à Paris. 11 rentra dans la troupe italienne, prit sa retraite en 1769 et mourut à Paris le 9 mars 178g.
(2) Ce Julio devait être le plus jeune des Balletti, Guglielmo-l,uigi; c'est du moins ce (jue je conclus d'une lettre de son frère Luigi-Giuseppe à Ca.sanova [I^ouisbourg, 17 juillet 1760] : « Avez-vous écrit à mon frère? que fait ma sœur? et mon frère Jule? » En 1756-1757, parmi les comédiens français de l'électeur de Bavière, il y avait un Giulio- Antonio Balletti avec sa femme Maria; il mourut le 7 janvier 1759 sur le théâtre à Vienne. (Note fournie par M. Gugitz.)
(3) Silvia avait aussi un frère, Bonaventure Benozzi, qui entra dans la troupe italienne en 1738 et mourut en 1754. I,a sœur nous est complètement inconnue.
(4) I<a fille étiiit, comme l'on sait, Manon.
(5) Cécile- Thérèse Kioult de Cursay, fille de cette JM'"" de Ciu-say, <[ui fit tiint jmrler d'elle pendant la Régence, fut dame d'honneur de la reine de Pologne, femme de Stanislas I.cczinski, durant son séjour à Chamburd. Devenue marc[uisc de Monconseil, elle acquit, en 1747,1a jouissance du domaine de Bagatelle, au Bois de Boulogne, et y reçut dans les premiers temps une société assez galante. Dévouée à la reine, et pour faire pièce à M""^ de Pompadour, elle favorisa ime rencontre entre I,ouis XV et la iirincesse de Robecq, obtenant comme compensation de pouvoir arrondir son domaine déjà considérable. Mais i)lus tard elle y donna des fêtes beaucoup plus morales en l'honneur de Stanislas l,eczinski, notamment celle du 5 septembre 1757 dont parle Silvia. On en u couser\-é une relation détaillée à la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris, qui mentionne notamment les différentes pièces qui y furent jouées : dans l'une d'elles, intitulée le Bosquet des livres, jouèrent Giuseppe Balletti et sa fille Manon qui représentait une femme qui achète des livres. IM"'*^ <le Monconseil vivait encore en 1774. Casanova parle d'elle dans ses Mémoires (II, 359) et dit qu'il lui recommanda IM'"' \'esian, précisément par l'intermédiaire de Silvia.
A JACQUES CASANOVA lit
(V applaudissements et de cadeaux pour tous ceux qui ont eu à y jouer un rôle. Ma fille en a eu sa part, pour son chant accompagné par la guitare, qui s'est ajouté à ce ([u'elle avait à faire pendant la fête et qui était fort peu de chose; mais après le dîner, toute la société, qui était très brillante, l'a fait chanter plus d'une heure avec tous les applaudissements possibles, — Venons à votre dernier article, dont vous pouviez épargner le détail; je ne veux pas m'étendre moi non plus sur le même sujet pour ne pas vous causer de nouveaux ennuis. Ne vous abandonnez pas, comme vous avez continue de le faire, à tous les dîners et soupers qui vous seront proposés, parce (j^ue je vous affirme qu'ils auront plus de force que la mer pour vous retourner l'estomac. Ce ne sont pas là des seiitences à la Ciaccarone, mais bien les conseils d'une amie, car je fais profession de l'être pour vous, et à ce titre je puis vous dire encore que quand on pense à sa fortune, les plaisirs et les divertissements doivent être très modérés, pour ne jamais perdre de vue l'objet principal... Mais voilà que, sans m'en apercevoir, je reviens à cette maudite morale; je la laisse donc pour vous assurer de nouveau de ma cordiale et sincère amitié, avec laquelle je suis de tout mon cœur, I Votre très affectionnée et très obligée servante,