I. B. Bai^IvETTi
Balletti a reçu une lettre à votre adresse (i), et comme il rentre dimanche à Paris pour jouer, il ne manquera pas de vous l'envoyer, ou plutôt je crois préférable d'attendre que vous m'écriviez encore une fois d'où vous serez, que
(i) Plusieurs lettres de cette époque, conservées ;\ Diix, portent en effet l'adresse : d M. Casanova, chez M. Balletti, Comédien italien, rite du Petit-Lyon, Paris.
de la renvoyer à un endroit d'où on ne vous l'expédierait pas.
Silvia, après avoir joué sans interruption pendant de longues années, tomba malade, encore toute jeune; au commencement de iy^8,elle dut prendre sa retraite et mourut quelques mois plus tard, le 17 septembre.
« La nature, écrit Casanova, a frustré cette femme unique de dix années de vie; car elle devint étique à l'âge de soixante ans, dix ans après notre connaissance. Le climat de Paris joue assez souvent de ces tours aux actrices italiennes. Deux ans avant sa mort, je l'ai vue jouer le rôle de Marianne dans la pièce de Marivaux, et malgré son âge et son état, l'illusion était parfaite. Elle mourut en ma présence, tenant sa fille entre ses bras et lui donnant ses derniers conseils cinq minutes avant d'expirer. Elle fut enterrée honorablement à Saint-Sauveur... » (Mémoires, II, 300.)
Avec elle disparaissait une des actrices qui portèrent le plus haut en France la renommée de l'art italien, celle que Frédéric de Prusse, grand jusque dans ses jugements artistiques, appela : « J^ylvia, toujours la meilleure actrice du Royaume. »
MARIA TERESA DOLFIN ZORZl
MARC Antonio ZoRZi, a homme d' esprit et célèbre dans l'art d'écrire des couplets en langue vénitienne », — comme dit Casanova, — ' 7ion content des succès qu'il obtenait comme magistrat et comme poète de dialecte (i), voulut aussi essayer du théâtre avec une comédie qui fut copieusement sifflée. Cet échec lui parut injuste, et croyant pouvoir l'attribuer à une cabale montée par Pietro Chiari, il se mit à attaquer systématiquement toutes les productions théâtrales du fécond abbé de Brescia. On était au temps des fameuses luttes entre les partisans de Chiari et ceux de Goldoni. Les Chiaristes se réunissaient à la Merceria, dans la boutique de Filippo, maison Menegazzo, et parmi eux l'espion Manuzzi signalait aux Inquisiteurs d'Etat (2) le noble-homme Antonio Zorzi et sa femme, Bernardo Memmo, Giacomo Casanova, Antonio Braida et Zuanne Simonetti. Comment Casanova avait-il réussi à se glisser en pareille compagnie? Lîii-même
(i) Marc' Antonio Zorzi (1703-1787) fut un juriconsulte distingué et occupa des charges très importantes. Comme lettré, on a retenu de lui, outre ses œuvres originales en dialecte vénitien, beaucouji de traductions de poèmes et de tragédies françaises, la traduction en dialecte de plusieurs discours de Cicéron, le tout inédit II avtiit épousé Maria Teresa Dolliu eu 174S.
(2) Rapport du 16 novembre 1754, publié par lî. Mola dans &iacom<j Casanova c la Kcptibblica di Venexia. Rivisfa F.hii<[h-xi, ib.Sx.
114 MARIA TKUESA DÛLFl.N ZOKZI
noiis le dit dans ses Mémoires (i) : « // me fut facile de devenir membre de la société de M. Zorzi, car il avait un excellent cuisinier et une femme charmante. Il savait que je n'aimais pas Chiari en qualité d'auteur, et M. Zorzi payait des gens qui, sans miséricorde, comme sans rime ni raison, sifflaient toutes les pièces de l'abbé comique. Mon amusement consistait à les critiquer en vers martelliens, sorte de mauvais vers qui étaient alors fort en vogue; et Zorzi avait grand soin de distribuer la copie de mes critiques. Ce mauvais manège me fit un ennemi puissant dans M. Condulmer, qui m'en voulait en outre parce que j'avais tout l'air de posséder les bonnes grâces de ilf "^^ Zorzi à laquelle, avant mon apparition, il faisait une cour assidue. »
Ces derniers mots sembleraient indiquer que Casanova, comme il l'a écrit aussi dans /'Histoire de ma fuite, croyait que la jalousie du puissant Inquisiteur d'Etat avait été une des causes de son incarcération; cela pourrait être, bien qu'il se fût rendu coupable de bien d'autres fautes plus graves, avant tout celle d' appartenir à la franc-maçonnerie. Mais cependant, comme nous venons de le dire, cela n'est pas tout à fait impossible, puisque, sans trop s' abandonner aux caprices de l'imagination, nous pensons que la jalousie et, par conséquent, la rancune de Condulmer étaient justifiées: entre le jeune aventurier et la belle ennemie de Chiari il devait y avoir des liens d'une sympathie... qui n'était pas purement littéraire. Casanova, en effet, après sa fuite, pensait encore à Maria Teresa Zorzi, il lui donnait de ses nouvelles, il lui envoyait en présent des dentelles, et il recevait d'elle en échange une lettre qui, à mon avis, renferme des
(i) m, 119. Pour de plus ampks éclaircissements sur la part prise i)ar Casanova dans la lutte entre Goldoni et Chiari, cf. Buzzoni, op. cit. et mon étude Casa)iova e l'abaie Chiari.
A JAf'i,)UES CASA\OV\ 11.")
expressions assez significatives, plus affectueuses certainement que ne le comportait une simple amitié.
[Lettre en italien dans l'original.]
Venise, 15 septembre 1757.
Monsieur Jacques, mon très cher ami (i),
Avec quelle tendresse j'ai déplié votre lettre, je l'ai lue et j'ai admiré votre aimable souvenir, je ne puis le dire assez ! En moi se réveillèrent ces mêmes sentiments que j'éprouvai au début de votre disgrâce, dont j'ai appris l'heureuse issue avec une infinie consolation. De Paris, vous avez voulu m'être agréable de deux manières : en m'envoyant les dentelles, que j'ai reçues, et en m' adressant M. Angelo Gabrini, afin qu'il expertise ma tapisserie. Pour le premier point, je vous remercie sincèrement, et je me déclare redevable de la plus vive gratitude. Pour le second, je vous dirai que ledit Gabrini a vu ma tapisserie, qu'il en a été fort satisfait, et qu'il s'est engagé à en manigancer la vente; à telle fin, je lui en ai confié un dessin et une description écrite pour les faire voir à qui il lui semblerait bon. Si la vente a lieu, je lui ai promis six pour cent comme commission. Employez- vous à la faire réussir, et, en vous souhaitant bien du plaisir et tous les succès de la fortune, je me souhaite à moi-même de vous pouvoir servir et d'être, comme j'en fais profession,
Votre très affectionnée et très obligée servante.
Maria Teresa Dolfin Zorzi,
(i) En italien : Sig^^ Gia [como], mio stimatissimo.
lir» MARIA TRRESA DOT, FIN ZORZI
Le mari ne voulut pas être en reste sur sa femme. Lui aussi écrivit très cordialement à Casanova, le même jour : « M. Angelo Gahrini, arrivé hier chez moi, a occasionné un immense soulagement dans nos âmes, en nous remettant votre lettre, adressée à ma femme; aussi ne sais-je reconnaître de quels effets, sur un point, cette démarche peut être suivie. Il est vrai que je m'étais flatté plus d'une fois d'avoir de vos nouvelles; mais en les recevant j'ai éprouvé autant de joie que j'avais senti d'affliction naguère en apprenant votre disgrâce terminée par une si heureuse issue... (i) »
// convient de noter un détail à propos de ces lettres: elles sont adressées à Monsieur de Paralis, chez M. Balletti, comédien italien, rue du Petit-Lyon, Paris.
Paralis était un nom cabalistique que Casanova avait coutume de prendre dans ses séances avec les trois patriciens Dandolo, Barbaro et Bragadin; on voit que dans les premiers mois qui suivirent sa fuite, il ne voulait pas faire connaître le lieu de sa retraite, sans doute par crainte que les Inquisiteurs pussent le priver encore une fois de cette liberté si miraculeusement reconquise.
(i) Marc' Antonio Zorzi, lui aussi, parie de la vente des tapisseries dans ses lettres à Casanova et à un ami de Casanova, qui est peut-être Gabrini; le prix demandé était de 5,000 sequins en argent ou en bijoux.
Madame BRUNET
DANS deux épisodes bien connus des Mémoires, celui de la jeune 0' Morfi (i), et celui de M^^^ Roman (2), on a voulu trouver des présomptions suffisantes pour attribuer à Casanova le rôle de fournisseur attitré de l'alcôve royale, hypothèse sinon invraisemblable, étant donnée la morale du siècle, du moins insuffisamment établie.
A cet emploi hypothétique, en tout cas, ne se rapporte certainement pas la lettre suivante; elle peut servir plutôt à établir les prodigieuses et enviables capacités de Casanova, en nous montrant que ses fiançailles avec Manon (3), ses nombreuses aventures avec des femmes du monde et des filles, enfin son harem de la Petite Pologne lui laissaient encore du temps et des forces pour cultiver les amours mercenaires !
[Lettre en français dans l'original.]
A Paris, ce 20 septembre 1749.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous écrire pour vous assurer de mes respects, et pour vous marquer que j'ai eu \aie une personne
(i) Mémoires, II, 378; III, 85.
(2) Ibid., V, 21, 37, 204, 344, 363, 367.
(3) Cf. Mémoires, III, 456 : « Malgré mon amour pour la jemie Balletti, je ne laissais pas d'en avoir aussi pour les beautés mercenaires qui brillaient sur le grand trottoir et ([ui faisaient parler d'elles. »
1 l.'^ MADAMT hRUNET A .TACnTIPS CA><ANOVA
qui n'est que depuis deux jours à Paris et qui surpasse infiniment celle dernière que je vous ai fait voir. Elle est fort jolie, grande et bien faite, car il semble qu'elle ait été moulée. Quand vous jugerez à propos de ra'honorer de votre réponse, j'aurai l'honneur de vous la conduire. Je pense que sa vue vous fera plaisir de la voir, car elle a beaucoup d'esprit et [est] capable d'entretenir par sa conversation. Ainsi j'attends vos ordres pour m'y conformer et suis, Monsieur,
votre très humble servante,
Brunet (i).
Reste à savoir si Casanova, qui était alors sur le point de partir pour son second voyage de Hollande, a pu honorer d'une réponse l'estimable M^^ Brunet, qui lui proposait si gentiment sa marchandise et lui en détaillait si savamment les mérites...
(i) Je ne crois pas que cette entremetteuse puisse être confondue avec M"« Marguerite Bnniet, plus connue sous le nom de Montansier, courtisane et actrice fort en vogue à Paris à cette époque. (Cf. Henry I.ecomte, La Montansier, Paris, Juven.)
Madame DU RUMAIN
«=§& <=fo c§<»
CASANOVA, en mars 1758, ftU présenté chez le comte d'Egreville à sa sœur, la comtesse du Rumain (i). Cette dame, qui connaissait les prodigieux succès cabalistiques de l'aventurier, avait demandé à le voir pour le consulter.
« Af"^^ du Rumain, écrit Casanova dans ses Mémoires, était plus belle que jolie, mais elle se faisait surtout aimet par sa douceur, par la bonté de son caractère, par sa franchise et son empressement à servir ses amis. D'une taille superbe, c'était une solliciteuse dont la présence imposait à tous les magistrats de Paris... Quoique M'"® du Rumain ne donnât point dans les sciences abstraites, elle avait cependant besoin de mon oracle... (2) »
A ces premiers rapports cabalistiques se rapporte évidemment la lettre suivante (3) :
Ce mercredi au soir.
f* Je VOUS rends mille grâces, Monsieur, de toutes vos attentions. Je serai enchantée de voir et d'entendre M. Rodrigo,
(i) Gabrielle Rouault de Gainadies, née le z mars 1725, épousa eu 1746 le comte Charles du Rumain, brigadier de l'armée du roi, gouverneur de Morlaix. Elle devint veuve en 1770. Cette femme ne fut pas toujours à l'abri de la chronique scandaleuse, qui l'accusa de cultiver des rapports trop intimes d'amitié avec M. de Roquelaure, évêque de Senlis.
(3) Mémoires, IV, 59.
{3) I«es lettres de M""= du Rumain sont en français dans l'original, nous eu rétablissons correctement l'orthographe et ki ponctuation.
12(1 MADAME DU RUMAIX
si VOUS pouvez l'engager à dîner ici dimanche avec vous. Je veux voir; si vous ne pouvez pas ce jour-là, mandez-moi celui qui vous va et à lui le plus commode dans la semaine prochaine ; tous me sont égaux, vous avez la bonté de me le faire dire. Je vous renvoie ce volume que l'on m'a donné l'autre soir de votre part; je trouve le dessin qui est dedans très joli; je ne sais pas pour quel usage cela est et je crains que l'on ne (se) soit mépris en me le portant, ne vous en ayant pas ouï parler. Je vous renvoie aussi le livre que vous avez eu la bonté de me prêter et vous demande mille pardons de l'avoir gardé si longtemps. Ne serait-ce point abuser de votre complaisance, Monsieur, que de vous prier de répondre tout de suite à la question ci- jointe et de ukl'envoyer sur le même papier? Je sais bien de vous être importune; mais j'espère que cette importmiité vous engagera à avoir pour moi la générosité que je désire dejiuis si longtemps. Je serais cependant bien fâchée de vous être à charge. Je vous réitère la prière de brûler sur-le-champ les papiers sur lesquels vous tra\'aillez mes questions (i). Recevez, Monsieur, mes remerciements de toutes les peines que vous voulez bien vous donner pour moi. J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur,
votre très humble et très obéissante servante
ROUAULT DU RUMAIN.
A partir de cette époque, et pendant de longues années, M"^^ du Rumain conserva des sentiments de profonde amitié
(i) On sait comment Casanova s'y prenait, ou plutôt faisait semblant de s'y prendre pour effectuer ces opérations numériques compliquées et 'obtenir ce qu'il appelait sa pyramide, dont il tirait ensuite la réponse de l'oracle. Sur cette cabale de Casanova, il existe des études très curieuses, niallieureusenient inédites, de JM. Bernliard Marr, de Dux. Cf. aussi ]•:. :Mci\ ni;d, Casanova d son temps, p. i.^-î et suiv.
A JACi^)UES CASANOVA 121
pour Casanova, le protégeant constamment, soit de près, soit de loin, et intervenant avec sollicitude et avec zèle dans les circonstances les plus critiques de sa vie aventureuse.
Ce fut précisément la comtesse du Rumain qui l'aida à cacher dans un couvent M^^^ X. C. V. quand la malheureuse enfant, qui avait trop imprudemment aimé un jeune patricien vénitien, eut besoin de se soustraire pendant quelques semaines aux regards de sa mère... et du public : peu s'en fallut que cette dangereuse entreprise ne conduisît en prison le généreux chevalier de Seingalt. Ce fut la même M"^^ du Rumain qui le tira d'affaire, en allant parler à M. de Sartine, chef de la police. « Je sentais tout ce que je lui devais (à .V"*-' du Rumain), tandis que son excellent cœur lui faisait croire que rien ne pouvait assez me récompenser des oracles qui lui persuadaient que, par leur moyen, elle ne pouvait jamais faire de démarche hasardée. Je ne concevais pas qu'avec beaucoup d'esprit et, sous tous les autres rapports, avec un jugement très sain, elle pût donner dans un pareil travers. J'étais fâché de ne pouvoir pas la désabuser, et j'étais heureux quand je réfléchissais qu'il fallait que je la trompasse, et que ce n'était en grande partie qu'à cette tromperie que je devais les égards qu'elle me témoignait (i)... »
La crédulité de la comtesse était si grande qu'il aurait été vraiment dommage de n'en point profiter; un exemple suffit à le montrer. S'étant plainte à Casanova que sa voix était sur le point de s'abîmer, ce qui la contrariait beaucoup, car elle était passionnée pour le chant, l'impudent aventurier lui fit suggérer par l'oracle de se coucher de bonne heure, de se lever tôt, de se promener au grand air, d'éviter pendant quelques semaines les théâtres et les fêtes, prévoyant bien que ce régime hygiénique la guérirait en peu de temps.
(i) Mémoires, IV, 153.
L'effet fut merveilleux... et la reconnaissance de la comtesse très vive (i).
Les rapports d'amitié et de cabale entre M^^ du Rumain et Casanova furent, comme je l'ai déjà dit, longs et cordiaux. Plus encore que par les Mémoires, où il n'en est pas fait souvent mention, nous en avons la preuve dans ces lettres de la comtesse qui, convenablement commentées, éclairent certaines particularités peu connues ou complètement inconnues, et en confirment d'autres qui pourraient être mises en doute.
: ' ... Ce 23 octobre 1759.
Je suis ravie, Monsieur, d'apprendre que la lettre de M. de Choiseuil vous est parvenue, qu'elle a produit l'effet que vous désiriez (2) ; je vous avoue qu'elle m'a fait autant de plaisir qu'à vous ; c'est un bien sensible de pouvoir obliger quelqu'un qui pense comme vous. S'il ne faut que vous souhaiter du bonheur pour qu'il vous arrive, vous pouvez en attendre un conforme à vos désirs; personne sûrement ne partagera plus que moi votre joie. J'espère que vos travaux auront le succès que vous en attendez (3) ; et je vous assure que je serai ravie quand je verrai à Faris votre niche à demeurer; et que vous y serez heureux. Je profiterai alors de votre bonne volonté pour moi. Je vous prie d'être
(i) Ibid., VI, 325 et suiv.
(2) I^ettre du duc de Choiseul à l'ambassadeur d'Affri du 29 septembre 1759, publiée par Baschet [Le Livre, 1881), qui a reproduit aussi une lettre — 9 mars 1 760 — de M. de Bausset, ministre de France à Cologne, en congé à Paris, où on lit entre autres : « ...j'ai appris que pendant son séjour ici Casanova avait beaucoup vu M""*^ du Rumain et de Rieux. Il se mêlait alors de donner la bonne aventure et de tirer l'horoscope. »
(3) Casanova traitait un emprunta 5 0/0 pour le compte du gouvernement français. (Cf. Mémoires, IV, 155.)
A JACyUrS CASAXÛVA 123
persuadé d'avance de ma reconnaissance et des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre très humble et très obéissante servante,
Du RUMAIN.
A Monsieur Casanova,
à l'auberge du Parlement d' Angleterre, à La Hâve.
Paris, ce 8 janvier 1760.
Les marques de votre souvenir m'ont fait, Monsieur, le plus grand plaisir du monde; je vous avoue qu'il eût été sans nuage si je n'avais pas trouvé dans votre lettre que votre absence est encore prolongée. Je la trouve en vérité bien longue (i) ; l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde et l'espoir que vos projets auront réussi m'engagent un peu à la supporter patiemment. Je suis infiniment sensible. Monsieur, aux souhaits heureux que vous faites à ma faveur; vous me promettez du bonheur; je suis si accoutumée à croire ce que vous me dites que cette promesse me flatte. Que ne puis- je, en revanche, vous procurer tous les biens que vous méritez ! Vous ne douteriez pas alors de tout celui que je vous désire. Je voudrais bien. Monsieur, que vos affaires vous permissent de reprendre promptement le chemin de cette ville. Je vous attends avec impatience et me fais une fête, je vous assure, et vous réitère les assu-
(i) Comme nous l'avons vu par les lettres de Manon Balletti, Casjtnova devait rentrer à Paris dans les premiers jours de 1 760.
124 AtADAMF. niT RU^^Ar\
rances des sentiments avec lesquels j'ai riioimeur d'être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissante serv^ante,
Du RUMAIN.
à Monsieur Casanova,
à Amsterdam, à la poste restante.
Paris, R juin 1760.
M. Balletti m'a remis. Monsieur, votre lettre du 21 mai; j'ai été ravie de recevoir de vos nouvelles; elles ne sont pas cependant encore telles que je le désirais. Je vois avec plaisir que vous touchez à la \-ictoirc, mais que par les friponneries que vous avez essuyées, vous ne pouvez pas encore revenir ici. Ce dernier article me fait beaucoup de peine; je sais cependant que vous n'auriez rien à craindre si votre mallieureuse affaire de la lettre de change que l'on vous a niée pouvait finir. J'ai ouï votre avocat qui me paraît avoir beaucoup d'esprit et de connaissance; il m'a assuré qu'il pourrait faire finir cette affaire et l'anéantir même comme non avenue, s'il avait cent louis. Vous ne pouvez croire. Monsieur, combien j'ai regretté de ne pouvoir lui donner cet argent. Mais il me semble vous avoir ouï dire que vous avez ici bien des débiteurs; ne serait-il pas possible d'en tirer cette somme ou ne pourriez-vous pas la faire passer ici? Cette affaire finie, je suis très persuadée que vous pourriez revenir sans crainte (i). La [saisie?] que
(i) Les Mémoires ne parlent pas de cette lettre de change, ni du danger que Casanova courait s'il était rentré à Paris; mais il doit s'agir vraisemblablement d'une suite du procès que lui intenta ce Oarnier, actionnaire de la fabrique de la Petite Pologne, qui l'avait déjà fait mettre en prison. {Mémoires, IV, 149.)
A .lACorjKs rASA\in-.\ 125
l'on a faite de vos papiers, qui a constaté votre iuuoceuce, doit, ce me semble, vous rendre tranquille, et d'ailleurs ou est toujours plus à portée de la justice présent qu'absent. Le refus que M. d'Aflfrj' vous a fait du passeport n'a été fondé que sur des préventions que l'on prend depuis longtemps légèrement sur les personnes qui vont au pays étranger pendant la guerre (i) ; mais comme il n'y a pas eu la moindre preuve contre vous et que vous avez été persécuté assez longtemps pour que l'on ne vous eût pas laissé libre si la rumeur publique que l'on a faite n'eût pas été à votre avantage, je crois que si vous n'aviez que cette crainte, elle serait mal fondée. Je crois que le plus j^ressé à présent est de tâcher d'avoir les cent louis nécessaires pour apaiser l'affaire de la lettre de change, attendu que, quoique vous ayez affaire à un fripon, vous n'avez rien pour le convaincre en justice. Je ne peux vous exprimer. Monsieur, combien je désire la fin de vos malheurs et que le sort soit plus équitaljle à votre égard. Votre avocat m'a promis de m'informer des démarches que je pourrai faire pour vous assurer la fin de votre affaire; je m'y prêterai, je vous assure, avec tout le zèle possible. Vous devez savoir mieux que personne ce que vous pouvez espérer. Consultez r... [oracle]; j'espère qu'il vous sera favorable. Mandezmoi ce que vous saurez; donnez-moi de vos nouvelles et soyez persuadé de l'intérêt bien sincère que je prends à tout ce qui vous regarde.
Di- Rt'm.\in.
(ij Dans les Mémoires, on lit : « J'écrivis à M. d'Affri ponr lo prier de vouloir m'cnvoyer un passeport dont j'avais besoin pour faire un tour dans l'Empire, où les Français et toutes les puissances belligérantes étaient alors en campagne. Il me répondit très poliment que je n'en avais pas besoin, mais que si je croyais le contraire, il me l'enverrait dans l'instant. Sa lettre me sutlit; je la mis dans mes papiers, et à Cologne elle me fit plus d'honncnir ([ue tous les passeports du monde. » {Mémoires, IV, 219.)
Au printemps de ijiiZ, Casanova, qui avait dans l'intervalle voyagé en Italie, revint pour quelques jours à Paris, arrivant de Turin d'où il s'était fait chasser; il voulait revoir sa grande protectrice, la marquise d'Urfé. Il consacra cependant une journée entière à M"^^ ^,, Rumain et s'occupa avec elle de « questions fort épineuses. Je la laissai très contente. Le mariage de M^^^ Cotenfau (i), sa fille, avec M. de Polignac, arrivé cinq ou six ans plus tard, fut la conséquence de nos calculs cabalistiques (2). » Mais subitement Casanova dut quitter Paris après s'être battu en duel avec un certain Santis; et M^^ du Rumain, dont peut-être il n'avait même pas pu prendre congé, lui écrivit immédiatement après la lettre suivante :
Paris, ce 2g avril 1762.
J'ai été ravie, Monsieur, de recevoir de vos nouvelles et je vous rends mille grâces de votre exactitude; la lettre qui était avec la mienne a été envoyée sur-le-champ à son adresse. Je vous avoue que malgré le plaisir que j'ai eu à vous voir ici un moment, j'ai été bien triste de vous savoir parti. Vous m'aviez communiqué vos inquiétudes (3). J'attends le mois d'août avec une impatience que vous ne pouvez vous imaginer; j'ai la plus grande confiance que pour lors vos malheurs seront finis; ce qui augmente cette confiance, c'est l'expérience que je fais souvent de
(i) I,a fille aînée de la comtesse du Rumain, Constance-Gabrielle- Bonne, qui portait le nom d'une des terres de son père (le marquisat breton de Coëtanfao), épousa, en 1767, 1.ouis- Alexandre, marquis de Polignac, capitaine de cavalerie au régiment de Clennont- Prince.
(2) Mémoires, V, 374.
(3) Nous ne saurions dire de quelles inquiétudes il est ici question. Certainement, h ce moment, Casanova devait avoir en tête plus d'une affaire occupé comme il l'était à préparer sa fameuse mystification de la marquise d'Urfé.
A JACyUES CASANOVA 127
la vérité de l'O (racle). ^lou frère a gagné le procès; il me l'avait promis; nous avons été jugés lundi dernier; je vais, à ce que j'espère, jouir d'un peu de tranquillité. Je désirerais bien que vous y fussiez parvenu aussi. Il faut encore prendre patience et y travailler trois mois. Je vous demande en grâce de continuer à m'instruire de vos démarches, des lieux où vous irez, et des temps que vous séjournerez à chaque endroit, afin que j'aie vos nouvelles et que je puisse vous donner des miennes. Vous ne devez pas douter de l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde et du plaisir que j'aurai d'apprendre des choses qui vous soient agréables. Ecrivez-moi donc le plus souvent que vous pouvez. Bonsoir, ^Monsieur, portez- vous bien et comptez de ma part sur tous les sentiments que vous méritez.
Du RUMAIN.
Après les tristes aventures qui forcèrent Casanova à s'enfuir de Londres en 1764, ruiné dans sa santé et dans sa bourse, il reçut à Wesel, où il s'était confié aux soins d'un jeune médecin, « une lettre de M'"^ du Rumain qui, sachant de mo7i ami Balletti (i) que j'avais besoin d'argent, m'envoyait une lettre de change de six cents florins sur Amsterdam {cf. les Mémoires, VII, yy) . Elle me disait que je lui rendrais cette somme à ma convenance; mais elle est morte avant que j'aie pu m'acquitter. »
Nous avons bien découvert cettre lettre; mais la comtesse du Rumain, avec une grande délicatesse, n'y fait même pas allusion à la question d'argent. Mais elle lui demande d'interroger l'oracle pour une personne qui lui est chère.
(i) Antouio-Stefauo Balletti.
Paris, 29 mars 1764.
Il y a mi siècle que vous n'avez eu de mes nouvelles, Monsieur, parce que j'ignorais où vous étiez. J'appris de M. Balletti que vous aviez été obligé de quitter subitement l'Angleterre et que vous étiez tombé malade; je me suis informée avec soin de vos nouvelles : il m'a dit que vous vous portiez très bien et qu'il avait la facilité de vous faire tenir des lettres. Je m'étais trop intéressée à votre maladie. Monsieur, pous n'être pas ravie de votre meilleure santé; je suis très fâchée en vérité que vous vou5 soyez encore plus éloigné de nous. J'espérais que votre séjour à Londres aurait plus de succès et vous mettrait à portée de revenir en France bientôt, car je serai ravie de vous revoir. Ma façon de penser pour vous étant toujours la même et m'intéressant bien réellement à ce qui \'ous regarde, donnez-moi de \'os nouvelles, instruisez-moi de ce qui vous touche. J'ai lieu de me j^laindre de votre silence qui annoncerait que vous ne sentez jjhis autant l'amour que vous le devriez faire (i). Pour vous obliger à m'écrire, je vous demande des réponses promptes aux questions que vous trouverez cijointes; elles ne sont pas pour moi, mais pour quelqu'un que j'aime beaucoup. Vous voyez que je compte toujours sur votre complaisance. Joignez à mes réponses de m'informer de ce qui \-ous regarde et je croirai que \'ous rendez justice aux sentiments que \'ous m'avez connus pour nous. Monsieur, et que je conserverai toujours.
Du RUMAIX.
(i) Vainitié de M"»*' du Runiain aurait-elle été moins platonique que Casanova nous le donne à entendre?
Je n'ai pas trouvé d'autres lettres de 1/'"^ du Rumain dans les archives Waldstein (i) ; mais ses rapports avec Casanova durèrent encore quelques années.
Il la revit à Paris en 1767, et, dans les Mémoires, il prétend qu'il lui rendit l'argent qu'elle lui avait prêté, par ttne contradiction singulière avec ce qu'il avait affirmé ailleurs. « La première visite que je fis fut à M"^^ du Rumain, qui me vit dans toute la joie de son cœur. Je lui remis l'argent qu'elle avait eu la bonté de me faire toucher dans ma détresse. Elle se portait bien, mais tourmentée par des chagrins de famille, elle disait que la Providence m'envoyait pour les dissiper par ma cabale. Elle me trouva complaisant à toutes les heures qu'elle m'assigna. C'était le moins que je pusse faire pour une femme de son caractère... (2) »
Plus tard, quand au mois de novembre de la même année Casanova, coupable d'avoir provoqué en duel le jeune marquis de Lille, reçut une lettre de cachet qui lui enjoignait de quitter Paris et la France, J/'"*^ du Rumain avait voulu intervenir encore une fois en faveur de l'aventurier (qui n'accepta pas sa proposition) pour faire rapporter un ordre qui la privait pour toujours de son oracle (3).
(i) Casanova dit qu'il reçut à I,ondres, le i^' août 1763, une lettre de M""® du Rumain qui lui annonçait la mort de la marquise iX'\Jiié.{Mémoires VI, 45I-)
(2) Mémoires, VII, 357.
(3) Mémoires, VII, 365.
La comtesse A. B.
VERS la fin de 1762, Casanova fit la connaissance, à Turin, d'un comte milanais, désigné dans les Mémoires sous les initiales A. B., si pauvre et si abandonné de tous qu'un petit prêt d'argent et quelques invitations à dîner en firent pour l'aventurier un ami reconnaissant et dévoué. « Il avait été au service d'Espagne, et sa femme, Espagnole (dont il m'avait montré les lettres en me parlant de son mérite), devait être une bruine piquante de vingt-cinq à vingt-six ans. Le comte lui avait écrit que je l'avais aidé plusieurs fois de ma bourse et que j'avais mille bontés pour lui, ce qui l'avait engagée à m' écrire pour me témoigner sa reconnaissance et me prier, quand j' arriverais à Milan, d'aller loger chez elle. Cette Barcelonaise écrivait avec esprit, et sa correspondance m' intéressa bientôt à tel point, que je lui promis formellement de faire le voyage de Milan, quand ce ne serait que pour avoir l'honneur de lui rendre hommage. » L'entreprenant aventurier se rendit, en effet, peu de temps après, à Milan et accepta l'hospitalité dans la maison A. B. pendant tout le temps de son séjour dans la capitale lombarde. Le carnaval et les quatre jours de fêtes supplémentaires (carnevaloue) de 1763 furent très brillants, au moins pour Casanova, et il en profita avec une fougue endiablée : multiples intrigues amoureuses, jeu effréné, festins, fêles, mascu'
LA COMTESSE A.B. l'M
rades, vcgiioni, se suivirent pendant plusieurs semaines en une ronde folle et ininterrompue. Si bien que V épisode de la jeune femme espagnole, bien qu'assez dramatique, confondu au milieu de beaucoup d'autres plus retentissants, passe en seconde ligne, et, manquant de continuité dans son développement, perd en partie l'intérêt qu'il devrait susciter.
« M'™^ la comtesse, dont je m'étais créé une image enrichie de tout ce que l'imagination peut enfanter de parfait, trompa cruellement mon attente. La comtesse était jolie, quoique trop petite, et, malgré mon désappointement, j'aurais pu l'aimer; mais elle avait à la première vue un certain sérieux qui ne convenait pas à mon humeur et qui m'indisposa contre elle... Le comte était pauvre, sa maison était petite, ses meubles mesquins, la livrée de son laquais grêle et râpée, son linge de table usé, sa vaisselle était de faïence, et l'une des filles de chambre de la comtesse faisait l'office de chef de cuisine. Du reste, point d' équipage, pas même un cheval de selle. » Le troisième membre... de la famille, « le marquis de Triulzi, homme à peu près de mon âge », poursuit Casanova, « grand, bien fait, un peu louche, à manières aisées et ayant tout l'air d'un seigneur », ne faisait aucun mystère de son intimité avec la comtesse. Le mari, naturellement, feignait de ne rien voir; le marquis était philosophe; si bien que l'intrigue entre la comtesse et Casanova put se dérouler librement.
Premier acte : La comtesse, femme intelligente, devine qu'elle n'a point plu à son hôte; elle prend une attitude altière, dédaigneuse qui, pense-t-elle, doit le faire tomber à ses genoux. — Il fallait bien autre chose pour réduire un homme de la force de Casanova qu'avaient aguerri bien des batailles d'amour !