‹ Lettres de femmesChapitre 11 sur 23 · DERNIERS CONSEILS · texte numérisé non relu

DERNIERS CONSEILS

me voilà, de par votre abandon, réduite à jouer les mères, — je prends mon rôle au sérieux, et je vais, s'il vous plaît, vous donner en même temps que mon avis sur votre mariage mes pronostics sur son avenir.

Il me semble que, lorsqu'on se marie, il faut assurément examiner avec attention le compagnon de route qu'on choisit, mais qu'il est avant tout indispensable de s'examiner soi-même. Avezvous fait ce petit examen particulier?

Regardez-vous dans une glace, — mais re* gardez-vous sérieusement, en critique, et non pas de ce coup d'oeil satisfait que je vous ai vu tant de fois jeter sur les miroirs au moment où, ganté et le chapeau déjà mis, vous alliez sortir..: Regardez bien. Vous voyez un homme d'une prestance irréprochable, un peu chauve, les yeux légèrement troubles, la peau imperceptiblement fanée, quelques rides aux tempes, — toutes ces petites misères sauvées d'ailleurs et, mon Dieu, presque cachées, grâce à l'hygiène et à la tenue. De même l'estomac est un peu capricieux; le sommeil un peu fugace; les névralgies surviennent

une ou deux fois par semaine. N'importe : vous êtes, à tout prendre, ce qui s'appelle un homme c( jeune encore. » Voilà pour le physique.

Au moral, vous êtes intelligent, vous avez l'esprit de tout le monde (de tout notre monde, si vous voulez), — mais vous êtes remarquablement paresseux, et par suite fort ignorant. Combien de fois, cher, vous ai-je servi de dictionnaire, d'atlas et de précis d'histoire, — moi qui ne suis qu'une pauvre femme serinée au couvent ! Vous l'avouiez très gentiment, du reste; à ce point que vous faisiez presque toujours votre correspondance quand j'étais près de vous, pour lever vos doutes sur l'orthographe et les départements. Vous souvenez-vous de Cauterets (Tyrénées-Orientaies!)? Vous écriviez cela à un ministre! Ah! le bon temps... J'ai envie de pleurer en y repensant !

D'autre part, vous possédez un cœur ordinaire, un cœur ni mauvais, ni bon, — plutôt pas mauvais. Comme la plupart des hommes, vous êtes capable de toutes les manifestations du dévouement pour une drôlesse qui vous couvrira de ridicule, — tandis que vous exploiterez avec un égoïsme inconscient et féroce une honnête

DERNIERS CONSEILS lî^f

femme dont vous ne mettrez pas en cloute Tamour et la fidélité. Mais, je le répète, la plupart des hommes sont ainsi. Vous, vous avez, de plus que les autres, une qualité qu'il faut noter : vous êtes gentil. Oui, gentil. Je ne trouve pas d'autre mot, et c'est bien cela que je veux dire. Vous avez des façons aimables, je ne sais quoi de caressant qui illusionne et qui captive quand on est près de vous; vous savez dire le mot qu'il faut pour être cru sincère, faire le compliment qu'il faut pour flatter. Vous trahissez le sourire aux lèvres, l'amour dans les yeux et, ma foi! peut-être dans le cœur. Je viens de relire les cinq ou six billets que j'ai reçus de vous à Scheveningen, — les derniers, écrits pendant que vous faisiez votre cour. — Il y a des fautes d'orthographe; mais n'importe, ils sont charmants.

... Tel est, en somme, l'époux qui va être proposé à l'admiration et à l'adoration de M^^^ Claire Lavalette. Je vous entends d'ici me répondre d'un ton piqué :

— Que diable! ma chère, ne dites pas tant de mal de cet époux. Il ne vous a pas déplu à vousmême, il me semble!

l86 LETTRES DE FEMMES

— C'est vrai, Paul, vous m'avez plu; je ne cacherai même pas que j'ai été, comme vous dites, (( très emballée sur vous. » Mais px'oubliez pas qu'en cet heureux temps, vous étiez jeune, jeune tout court, entendez-vous, et non pas ce jeune encore. » Vous étiez un fort joli garçon, très solide, très ardent, la peau fraîche, l'œil vif, infatigable à tous les genres de sport... Vous aviez encore une espèce de virginité d'âme, un peu fripée, c'est vrai, tout de même capable de figurer honorablement à votre apport. J'ai été, mon cher, votre première « femme du monde. » Aujourd'hui, dame! toutes ces qualités se sont atténuées; je crois même qu'il en est de disparues. Moi, je ne vous en aimais pas moins, parbleu! Je vieillissais avec vous; vous étiez toujours le Paul du premier jour; il faut un choc brusque comme celui que je reçois pour me réveiller, me faire faire de vous un examen dont, hier, j'aurais repoussé même la pensée. En un mot, ce que j'aime en vous, aujourd'hui, c'est notre jeunesse, c'est notre amour.

Mais Elle, mon ami aimé? Elle, la petite pensionnaire toute fraîche issue du couvent de

Page 1