TABLETTES D UNE PROVINCIALE
10 juin.
ÉLAS, qu'on est donc peu maîtresse de son cœur, et qu'on se connaît mal!
Certes, je savais bien que le souvenii* de Pierre vivait toujours en moi; j'aimais à me persuader qu'il n'y avait point de crime dans son culte persistant, puisqu'il me rappelait une faute unique, et si vieille, et qui n'avait pas eu ni jamais n'aurait de lendemain. Je me plaisais même à appeler du nom de remords ce souvenir ineffaçable qui, depuis dix ans et plus,' ne m'a pas un seul jour abandonnée, qui m'a
hantée, possédée secrètement, sous mes calmes apparences de femme et de mère pareille aux autres. Souvenir d'amertume et de déchiremeni, je l'offrais à Dieu, en expiation de mon péché... Et voilà qu'un incident inattendu me découvre l'involontaire hypocrisie de ma conscience... Il a suffi d'un mot de mon mari : ce Le général de Givry vient nous inspecter la semaine prochaine,» pour rouvrir la cicatrice et rendre la blessure cuisante comme autrefois... Pierre va revenir! Quelques jours encore et je le verrai ici, dans cette même ville où, lui parti, je suis demeurée onze années sans l'oublier un instant ; où, — je m'en rends compte aujourd'hui, — j'ai vécu en l'attendant.
Une palpitation d'émoi, extraordinaire, inouïe, soulève ma poitrine à cette pensée. Ah! je suis une mère de famille indigne! Cet émoi n'est pas de la honte, ni du remords, ni de la peur... C'est le même qui m'exaltait autrefois, quand je rencontrais le capitaine de Givry dans un salon, ou quand je le croisais dans la rue, gris de poussière, ramenant sa compagnie au quartier après une marche matinale.