LE REVENANT
Je sais le vrai nom de cet émoi. Mais je n'ose pas le dire.
z6 juin.
Comme tout est demeuré invariable autour de moi depuis cette époque troublée! Dois-je m'étonner si, dans ce milieu immobile, mon cœur aussi n'a pas changé, est resté mon cœur de jeunesse, malgré les années?
Depuis onze ans, mes après-midi se sont passées Tune pareille à l'autre, auprès de cette fenêtre de ma chambre qui donne sur l'Esplanade déserte. Elles se sont passées à travailler, à lire, parfois à recevoir la visite de quelques amis, toujours les mêmes. A la même heure, chaque jour, mon mari est entré dans ma chambre, revenant de l'intendance, et m'a embrassée sur le front. Comme au temps où Pierre de Givry m'aima, la maison est vide, car mes deux fils, nés en son absence, sont à La Flèche à présent...
Et la chambre est la même aussi. J'ai tenu à ce que pas un meuble, pas une tenture n'en fussent
changés. M'y tenant chaque jour de longues heures, je rêvais mieux à l'absent dans ce décor familier... Voici la porte par où il entra la veille de son départ, la chaise où il s'assit, en face de moi, assise dans cette même bergère. Un peu de rougeur animait ses joues mates; si maître de lui, sa voix tremblait pourtant en me disant les mots qui me transpercèrent, m'ôtèrent toute force de résistance :
— Je viens vous faire mes adieux. Je pars demain.
... Tout à l'heure, les yeux clos, renversée sur le dossier de la bergère, une hallucination nette comme la réalité m'a fait revivre cette scène. J'ai vraiment reçu dans l'oreille le choc de ces cruelles syllabes, et dans le cœur le froid mortel qu'elles y jetèrent... J'ai senti Pierre à mes genoux, me parlant avec une tendresse passionnée, me suppliant de tout quitter pour le suivre: j'ai senti le frôlement de ses mains, le goût de ses lèvres...
Oh! mon Dieu, soutenez-moi! Quand je serai de nouveau devant lui, que vais-je devenir?