LE REVENANT I
Même date, le soir.
Le passé m'obsède maintenant et me possède. Je ne résiste plus. Je m'abîme dans le souvenir de ma faute, et c'est affreusement doux... Oui, je me l'avoue à moi-même, durant les onze années échues, sous le masque de mon remords, je n'ai pas cessé de l'adorer. Il m'a tenue une seule fois dans ses bras, c'est vrai, et tout de suite nous avons été arrachés l'un à l'autre; mais depuis, chaque jour, chaque nuit, à chaque heure, je n'ai pas cessé de lui appartenir. Et de loin, à l'autre bout de la France, ou là-bas, làbas, au delà de l'Océan, ma pensée le suivait et le veillait. Ses grades nouveaux, ses citations à Tordre du jour pendant cette campagne d'Asie, où il conquérait la gloire, ses décorations furent mes succès, à moi. Pauvre isolée dans ce coin de province, j'ai vécu par le rêve la vie aventureuse de l'Absent.
Aujourd'hui, je me demande : ce Pourquoi ne lui ai-je jamais écrit?» Ah! bien des fois j'ai commencé une lettre à son adresse..., quelques
lignes seulement : ce Pensez à moi; moi, je ne puis vous oublier! » Toujours j'ai déchiré la page à demi noircie, ce A quoi bon? me disais-je; la vie nous a séparés, jamais elle ne doit nous réunir; nous n'avons que le droit de penser l'un à l'autre, moi, avec remords, lui, peutêtre avec tendresse. » De son âme à lui, j'étais bien sûre. Il m'avait trop aimée pour m'oublier jamais!
Le romanesque même de cette possession subite, sans lendemain, a sûrement garanti mon souvenir dans sa mémoire.
La preuve, c'est que, brillant, célèbre, adulé, il ne s'est pas marié. Oh ! le cher fidèle ami!
j8 Juin.
C'est demain qu'il arrive. Il ne passera qu'une journée dans la ville. L'inspection sera terminée à midi. Il déjeune avec l'état-major; le soir, il dîne à la préfecture. C'est après ce dîner qu'aura lieu la réception où je le verrai.
Maintenant que le moment de l'entrevue approche, je deviens inquiète.