‹ Lettres de femmesChapitre 16 sur 23 · LE REVENANT I · texte numérisé non relu

LE REVENANT I

Pierre a gardé dans son souvenir l'image d'une femme de vingt-cinq ans à peine passés. Aujourd'hui, j'en ai près de quarante. Quel chagrin de détruire en lui mon ancienne image, de la remplacer par l'image vieillie d'aujourd'hui.

J'ai cherché dans l'album une photographie de moi, qui date de cette époque, à peu près : En face d'un nndroir, j'ai comparé ce portrait à ma figure présente... Je n'ai pas beaucoup changé, assurément, d'autant que je me coiffe toujours de même, et que je varie aussi peu que possible, tout en suivant les modes, la même façon de m'habiller. Non, je n'ai pas changé : ce sont les mêmes traits, c'est la même taille, la même coiffure, le même vêtement..., et j'ai dix ans de plus, visiblement, malgré tout. J'ai tâché de déchiffrer l'énigme de ce vieillissement. C'est la chair de mon visage, je crois, qui, gardant la même forme, semble aujourd'hui une autre substance qu'alors, moins solide, moins vivace... Et mon regard aussi a vieilli de dix ans...

Je ne sais plus si je suis heureuse ou triste de revoir Pierre.

ip juin.

Il est dix heures, je vais partir pour la Préfecture. Je n'ose plus penser à ce qui va m'arriver. Si Pierre allait me demander, comme jadis, de le suivre, de partir avec lui?... Ce serait la vie brisée sous le mépris du monde... Mais ce serait la vie près de lui, pour qui, seul, je vis vraiment, depuis dix ans... Et que m'importe alors le mépris du monde?

Oh ! mon Dieu ! soutenez-moi.

Même date, la nuit.

On m'a ramenée en voiture, on m'a portée dans ma chambre et dans mon lit, après mon évanouissement... Il m'a fallu subir les soins effarés de mon mari et des domestiques. Enfin, je suis seule.

Il me semble que je viens de faire naufrage, de me noyer, qu'on m'a tirée de l'eau trop tard et que j'agonise lentement...

LE REVENANT 20i

Comme ie testament de mon cœur, je veux écrire le récit de ce qui s'est passé ce soir.

A peine entrée dans le salon de la Préfecture, je l'ai aperçu, reconnu. Il était adossé à une cheminée, causait en souriant avec le secrétaire général et les ingénieurs. Il n'a pas changé, lui I il est toujours élégant et jeune. Ses cheveux seuls sont devenus tout blancs. Bien drus, coupés en brosse, ils semblent le rajeunir encore.

Ah ! comme j'aurais voulu m'abattre sur sa poitrine couverte de décorations, et lui dire à l'oreille : a C'est moi ! Je t'aime toujours. Me reconnais-tu ? »

Mais devant tout ce monde, je me sentais trop troublée pour subir même une présentation. J'allai m'asseoir auprès de quelques amies, et, sans me mêler à leurs conversations, j'observai. Toutes les nouvelles arrivantes se faisaient présenter à l'homme célèbre, qui les accueillait d'un sourire assez indifférent. Pourtant, il a prêté quelque attention au décolletage de la petite M°^^ Dauzat, à moitié nue, comme d'habitude.

Subitement, ses yeux se sont fixés sur moi. Je défaillais : j'ai pourtant eu la force de ne pas fuir

son regard... Il m'a fixée quelques secondes assez distraitement. Puis il s'est détourné, et, parfaitement calme, a continué à causer.

Etait-ce possible qu'il ne m'eût pas reconnue? « Non..., me disais-je... Il m'a regardée sans me voir... Pourtant, il devait bien savoir que j'étais là?... » J'ai cruellement souffert pendant un instant. Le directeur des douanes est venu à moi, s'est assis à mes côtés, m'a dit ses fades amabilités habituelles. Je ne l'écoutais guère. Je regardais le général de Givry quitter la cheminée, s'éloigner vers les salles de jeu. Et j'avais hâte d'être seule.

Je n'y ai réussi que près d'une heure plus tard. Je me suis fait conduire sur la terrasse du petit salon par un des sous-lieutenants de mon mari; je lui ai dit de me laisser là, parce que j'avais la migraine. Un pressentiment m'annonçait que Pierre allait venir... Quelques instants après, de la terrasse, j'entendais sa voix dans le salon, mêlée à la voix pointue de Julie Dauzat.

Toute ma vie, je me rappellerai les moindres syllabes de cette conversation!...

- — Est-ce qu'on s'ennuyait déjà ici, de votre

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