‹ Lettres de femmesChapitre 17 sur 23 · LE REVENANT · texte numérisé non relu

LE REVENANT

temps, général ? minaudait Julie. Car vous y avez été en garnison?

— Oui, répliquait Pierre... Une garnison pas gaie, certes. Pourtant, je [ne m'y suis pas déplu, J'aimais mon métier. Et, en cherchant bien, on trouvait tout de même de quoi se distraire.

— Des femmes, n'est-ce pas? Vous avez donc toujours été le même don Juan?

— Oh ! maintenant, je suis bien rangé... Il faut de très rares rencontres (il baisa la main de Julie) pour me faire oublier mon âge... Capitaine, j'étais moins exigeante En somme, je me suis assez diverti ici, comme ailleurs.

— Oh! général, fit M™^ Dauzat, je vous en prie, dites-moi les noms de vos conquêtes. Je serai si discrète! Et ça m'amuserait tant de savoir des potins sur les matrones d'ici.

— Vous me croirez si vous voulez, répliqua Pierre, mais je serais fort en peine. Tout à l'heure, j'ai passé l'inspection des matrones, comme vous dites... Je n'ai pas reconnu une seule figure. « Il doit y en avoir pourtant quatre ou cinq là dedans, pensais-je, que j'ai vues de près... »

— Mais les noms, général; vous vous rappelez bien un nom ?

Pierre réfléchit un instant.

— Ma foi, non, répliqua-t-il. Du diable si je saurais même dire un nom. En somme, aucune de mes aventures d'ici ne fut notable. Et puis, vous savez, madame, nos amours de capitaine : Sitôt partis, sitôt oubliés...

Et il fredonna le refrain :

Allons, chasseur, remonte en selle,

Fais tes adieux

Tout en piquant des deux!...

... C'est à ce moment que j'ai perdu connaissance.

Pourquoi suis-je revenue à moi?

Pourquoi est-ce que je vis?

Le Vitrail de Saint-Julien

Le Vitrail de Saint-Julien

zMadame de Vineuîl à monsieur Jacques Lerhillier.

ISEZ bien cette lettre-ci, mon cher ami. Ce n*est pas le simple petit billet qui RxQk l'ordinaire nos rendez-vous... Ce n'est pas non plus le griffonnage moins sympathique par lequel je vous ai trop souvent, depuis un mois, dénoncé des exigences de couturière ou de modiste. C'est, en deux pages, un petit plaidoyer de défense personnelle et aussi (pardonnez mon pédantisme : M. Bourget nous a toutes perverties!) — une petite leçon de psychologie à votre usage.

2o8 LETTRES DE FEMMES

Voilà trois mois, cher, que nous nous aimons. Je garde, pour ma part, le meilleur souvenir de la façon dont nos relations se sont nouées. Nous nous connaissions depuis longtemps, vous notoirement homme à femmes, moi mariée à un vieux mari, et par conséquent autorisée par l'indulgence du monde a goûter ailleurs quelques compensations. Je ne m'étais jamais donnée pour une inaccessible vertu ; on chuchotait, parfois un peu haut, le nom de mon ami d'alors : quand il m'abandonna pour se marier, on me plaignit assez ouvertement. Vous vous offrîtes à le remplacer, sans grandes phrases, en amant qui sait ce qu'il vaut, qui a, si j'ose ainsi dire, de bonnes références de tendresse. Vous me plaisiez; j'acceptai, plus vite peut-être que je ne l'eusse souhaité moi-même; mais je ne voulais pas jouer les Pénélope, et il se trouva que je vous aimai tout de suite.

Un de mes goûts les plus vifs, — toujours la faute à Bourget, — c'est d'observer sur mon nouvel ami les impressions qu'il ressent, à mesure qu'il me connaît mieux. 11 y a, dans une aventure amoureuse quelconque, un certain nombre

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