LE VITRAIL DE SAINT-JULIEN ÎOÇ
d'étapes à parcourir : et chaque étape révèle un horizon changeant aux deux voyageurs. Mais vous êtes, vous, un grand explorateur, une façon de Stanley du pays de Tendre; les sites n'ont plus pour vous de surprises; à chacune des fameuses étapes, je devinais ces mots de blasé sur vos lèvres : « Très joli, ceci... Je connaissais... » Et moi qui de plus en plus m'attachais à vous, je m'inquiétais. Je pensais : ce M'aime-t-il? ou seulement, sans même user de ce grand mot, tient-il un peu à moi ? Ne suis-je dans sa vie amoureuse qu'une passante vite condamnée à l'oubli, comme les filles qu'il a favorisées de son désir? Et encore! Pour celles-ci, il s'est ruiné deux fois, il y tenait donc un peu... »
Me croirez-vous ? Je me prenais à envier cette Blanche d'Aubrac, cette Georgette Descormiers (vous voyez que je sais leurs noms) pour qui vous avez sans compter, à deux reprises, dispersé votre fortune. Elles, au moins, avaient eu la certitude d'être désirées; elles avaient pu mesurer votre désir à l'étiage commun du dévouement humain : l'argent... Les sacrifices que vous avez faits pour elles, les eussiez-vous faits pour moi,
cher ami? Voilà ce que je me demandais, sans oser me répondre à moi-même... Peu à peu, cette pensée devint une obsession... Redouter d'être, pour l'homme qu'on aime, tout simplement une liaison commode, une sorte de « fauteuil voltaire » de l'amour, vous ne vous imaginez pas la torture que c'est. Je résolus de vous mettre à l'épreuve; et voici le calcul que je fis :
ly^iies Blanche et Georgette, l'une dans l'autre, vous avaient — dit le monde — coûté environ douze cent mille francs : mises bout à bout, elles avaient duré trois ans : cela faisait quatre cent mille francs par an, soit environ trente mille francs par mois, si je sais compter. Il s'agissait de connaître si vous estimiez ma personne et ma tendresse autant que celles de M^^^^ Georgette et Blanche.
Je ramassai mon courage, et certain soir, après avoir mis tout mon amour dans un baiser, je vous déclarai que j'avais besoin de dix mille francs... Vous fûtes parfait, j'ai la joie d'en convenir... Sans demander aucune explication, vous répondîtes : « Demain, ma chère amie, vous les aurez : je vous remercie de vous adresser à moi... »