‹ Lettres de femmesChapitre 20 sur 23 · LE VITRAIL DE SAINT-JULIEN · texte numérisé non relu

LE VITRAIL DE SAINT-JULIEN

carreaux de vitre. Grâce à vos trente mille francs, un admirable vitrail moderne ornera bientôt la rosace du chœur... Il représente saint Julien criblant de ses flèches d'innombrables bêtes fauves entassées dans un vallon...

... Entre nous, cher aimé, je suis très satisfaite de ma petite épreuve, qui m'a permis à la fois de connaître votre amour et de vous faire faire œuvre pie. Si jamais — Dieu nous en garde! — nous devions être désunis, si jamais je devais appartenir à un autre qu'à vous, je me promets bien d'user du même artifice pour me renseigner.

Mais, pour peu qu'il vous plaise, mon Jacques adoré, bien longtemps encore il n'y aura qu'un seul vitrail à l'église de Saint-Julien..,

Renseignements

Renseignements

zMademoiselle Solange d'oArques à mademoiselle 5^na ^Njnette, des 'Bouffes.

ous me connaissez de vue seulement, mademoiselle, pour m'avoir aperçue au Bois, aux bains de mer et dans les rares théâtres où me mènent mes parents. Aussi ai-je peur que ma lettre ne vous semble un peu impertinente, ou tout au moins qu'elle ne vous surprenne. Mon Dieu ! le cas est bien simple. On veut me faire épouser le vicomte Pasquier. Lui sd

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déclare fort épris de moi; j'avoue qu'il ne me déplaît point. Mais que peut savoir une jeune fille de la valeur réelle d'un homme rencontré dans le monde, et qui s'est toujours montré à elle sous son masque de courtisan ? J'ai fait cette observation à mes chers parents : ils ont été aussitôt trouver le notaire du vicomte, son médecin et le père recteur de Vaugirard (!) — c'està-dire tous les gens ayant pour premier devoir le mensonge professionnel... Naturellement, les renseignements ont été excellents... et vagues. Alors j'ai pensé :

— ce II existe à Paris une jeune femme charmante, à peine plus âgée que moi, pour qui Raoul — vous permettez que je l'appelle Raoul! « — â été pendant ces deux dernières années ce qu'il aspire à être aujourd'hui pour moi, à quelques cérémonies près. Voilà quelqu'un qui doit être joliment fixée sur son compte ! Voilà quelqu'un qui me donnerait des renseignements précis sur les points qui m'intéressent!... »

Et je me suis décidée à vous écrire... J'ajoute que je n'aurais pas écrit ainsi à n'importe qui, bien que je me flatte d'être une jeune fille sans

préjugés, tout à fait du dernier train, — du train supplémentaire, même. A force de m'ennuyer avec ce grand mot : les convenances, ma famille a fini par m'ôter tout respect pour celles destconvenances qui ne me conviennent pas. Cependant, je le répète, je ne me serais pas risquée à demander mes petits renseignements au hasard, à M^^« X... ou à M"« Y... Mais vous, mademoiselle, je vous connais. Le vicomte m'a souvent parlé de vous, car Raoul parle aux jeunes filles de tout ce qu'elles ne doivent pas savoir, et voilà pourquoi il a tant de succès auprès d'elles. Il vantait, entre autres qualités, la loyauté de votre caractère; il disait de vous : — ce Cette charmante fille est un ami très sûr. » C'est à « l'ami très sûr » que j'écris. Vous êtes au courant des projets de Raoul; je sais que vous ne vous y opposez pas; vous avez même pris l'initiative de la séparation en signant un engagement de deux ans pour l'Amérique... Si vous me répondez, vous pouvez être assurée de ma discrétion absolue. Et, dans tous les cas, je vous demande la vôtre.

... Il y a trois qualités, mademoiselle, que je

souhaiterais trouver en mon mari; si je les trouvais, je crois que je passerais condamnation sur tout le reste. Je voudrais qu'il fût généreux, qu'il ne fût pas jaloux (j'entends de la façon agressive et bête), et qu'il fût — comment dire cela sans manquer aux fameuses convenances? — qu'il fût... un mari tout à fait satisfaisant.

Le vicomte Pasquier est dépensier, c'est incontestable; il a été déjà deux fois à peu près ruiné, et il ne ferait pas grande figure aujourd'hui sans la mort intelligente de son oncle maternel... Mais qui dit dépensier ne dit pas nécessairement généreux. Une de mes plus chères amies de couvent est mariée à un homme à la fois avare et prodigue : avare pour les autres et prodigue pour soi. Il donne à peine à sa femme de quoi subvenir aux besoins de la maison. Elle s'habille à faire pitié; la table est d'une maigreur affreuse. Cependant, le mari dîne chez Joseph avec des demoiselles fort élégantes...

Or, moi, je ne veux pas qu'il soit parlé d'argent dans mon intérieur. Je suis riche; Raoul l'est aussi. Nous appartenons l'un et l'autre à cette heureuse variété de familles qui ont des

parents à héritage échelonnés dans l'avenir à cinq ou six ans d'intervalle probable. Un grand tiroir plein de billets bleus; une clé pour Raoul, une clé pour moi : voilà comment je comprends 'la comptabilité de mon ménage... Raoul sera-t-il du même avis?

Vous le savez mieux que personne. Dites-lemoi.

Mieux que personne aussi, vous pouvez me dire pertinemment s'il est jaloux. J'ai horreur de la jalousie. Vous m'entendez bien: je ne parle pas de la jalousie-passion, de la colère très naturelle d'un mari contre une femme qui l'a rendu ridicule. Je veux parler de la jalousie-tendance, de celle qui s'alarme à l'avance, qui épie, qui espionne, qui fait des scènes... Oh! de celle-là, par exemple, je n'en veux à aucun prix. Il me plaît que mon mari me laisse « flirter » à l'aise avec les gens qui m'agréent ; car j'ai un goût très vif pour le flirt. S'entendre dire des choses spirituellement tendres, à peu près respectueuses tout de même, par quelqu'un qui nous désire évidemment et d'une façon évidemment illégi-

tîme, je trouve que c'est une des plus amusantes sensations de la vie mondaine. Il y a certains mots demi-lestes, dits d'une certaine manière par certains hommes que je connais, qui me procurent une vibration nerveuse spéciale, analogue à celle que fait naître en moi la très bonne musique — et tout à fait exquise. Pour rien au monde, je ne renoncerais à ce plaisir. J'imagine même que le mariage doit permettre un autre genre de flirt, plus pressant et plus osé que le flirt de jeunes filles; je me promets d'en goûter, fortement, et j'entends ne pas en être empêchée par mon mari, tant qu'il ne sera pas démontré que son honneur est atteint.

Raoul est-il homme à accepter ces conditions? Si je les lui pose, je sais bien qu'il répondra : — « Oui!... » Mais c'est votre opinion que je veux. Tout le temps qu'a duré votre liaison avec lui, vous n'avez pas cessé d'être poursuivie, courtisée, adulée, comme l'est nécessairement une jolie femme au théâtre... Une seule fois je vous ai vue, dans une opérette d'Audran; vous avez reçu cinq bouquets, et, après vos couplets, il n'y avait presque plus d'habits noirs dans les loges ;

tous ces messieurs étaient sur la scène à étaler leurs grâces auprès de vous... Comment Raoul prenait-il ces grâces et ces bouquets?... Vous faisait-il des scènes en rentrant? Pouviez-vous recevoir qui vous vouliez dans votre loge et chez vous ? Vous aurait-il laissée souper seule avec un autre monsieur?...

Comme vous serez gentille, si vous répondez à toutes ces questions !

... Me voici arrivée au troisième point de mon petit discours, et ce n'est pas le plus facile à traiter. — Permettez-moi de prendre des précautions oratoires :

Je ne suis nullement une jeune fille dévergondée, je vous prie de le croire. Je suis même, au fond, assez ignorante, comme le sont, il me semble, la plupart des jeunes filles de mon monde. Vous ne vous imaginez pas, mademoiselle, combien ces choses qu'on appelle si vaguement dans les livres les « choses de l'amour, » sont difficiles à deviner pour qui manque de documents.

Je sais bien, assurément, que le mariage ne

consiste pas à rêver à deux, à se tenir par la main, à s'embrasser tendrement; je soupçonne même quel genre de privautés il autorise; mais, en conscience, une infinité de détails m'échappent...

Cela posé, j'ai, en me mariant, des inquiétudes qui vont peut-être vous faire sourire, mais qui ne m'en préoccupent pas moins. Mes petites observations personnelles m'ont démontré que bien des femmes sont à plaindre dans le mariage, précisément du côté de l'amour. Une certaine chose agréable que j'ignore, ou du moins que je ne devine qu'à moitié, — une chose agréable qui dépend du mari, que le mari leur doit, — leur est refusée tout à fait ou du moins parcimonieusement dispensée...

J'ai remarqué encore que les jeunes femmes qui épousent des viveurs inspirent généralement la pitié à cet égard. On dit d'elles : a Pauvre petite! Il ne la fatiguera pas!... » J'ai entendu prononcer ce mot au sujet d'une jeune fille de ma connaissance; il m'a vivement frappée, et je me suis bien juré qu'on ne le dirait pas de moi le jour de mon mariage...

Puisqu'on est à plaindre quand on n'est pas

<c fatiguée » par son mari, je veux ne pas être plainte et par conséquent je désire être «fatiguée.» Or, Raoul a beaucoup vécu, comme l'on dit. Peu de Parisiens ont aussi notoirement fait la fête. J'avoue que je suis pleine d'anxiété sur son compte. Si c'était lui, en somme, qui allait être le premier ce fatigué? »

Vous seule, mademoiselle, qui avez expérimenté la tendresse... pratique de mon fiancé, pouvez me renseigner là-dessus.

Et voilà...

J'ai écrit cette lettre au courant de ma plume; je n'ose pas la relire, sûre que je la déchirerais... J'hésite pourtant à vous l'envoyer telle quelle, si franche et probablement si naïve. Il faut, pour m'y décider, que je me rappelle le mot de Raoul : — « Nina est un ami très sûr... »

Répondez-moi bien vite, de grâce, et ne pensez pas trop de mal d'une petite fille qui n'a peutêtre, au fond, qu'une seule inquiétude : celle de n'être pas assez séduisante pour vous succéder sans péril...

^Mademoiselle tHjna Dunette, des "Bouffes, à mademoiselle Solange d'oArques»

Vous ne vous trompiez pas, mademoiselle, en pensant qu'une pauvre chanteuse comme moi serait étonnée de recevoir une lettre signée d'une jeune fille du plus grand monde. Certes, je suis fort accoutumée à la correspondance des mondaines : dans mon tiroir aux secrets, je conserve bon nombre de pattes de mouche féminines excessivement armoriées. Pourtant, je le confesse, c'est la première fois qu'une fiancée m'interroge sur les qualités de son fiancé. J'ai même, un instant, soupçonné une mystification, tout au moins une épreuve concertée entre vous et oc notre »

Raoul... Mais la lettre était bien de vous; je n'eus, pour m'en convaincre, qu'à me faire montrer par le vicomte une de celles que vous lui avez écrites... (Vous voyez, entre parenthèses, qu'il n'est pas plus discret auprès de moi qu'auprès de vous.) Et quelques questions plus ou moins adroites me démontrèrent qu'il ignorait votre démarche.

Mon embarras redoubla. Avais-je vraiment le droit de vous renseigner? Ne devais-je pas imiter cette discrétion professionnelle dontavaientdonné l'exemple, disiez-vous, le médecin, le notaire et le père recteur de Vaugirard? Mon rôle auprès du vicomte, pour avoir été moins officiel que celui de ces trois personnages, n'avait-il pas été plus confidentiel encore et plus intime?

Une réflexion me décida à vous répondre : je n'ai que du bien à vous dire de Raoul. Sur les trois points qui vous inquiètent, je dois, pour être juste, lui délivrer trois diplômes d'excellence. Avec moi, Raoul a été généreux jusqu'à la prodigalité; avec moi il a été d'une égalité d'humeur admirable, pas jaloux pour un sou; avec moi enfin, il a été l'amant le plus infatigable et le plus ingénieux. Voilà, je crois, tout ce que vous

me demandiez. Je pourrais donc regarder comme terminé mon rôle de renseigneuse, vous tirer ici ma révérence et signer de ma plus belle main...

Mais, je ne sais trop pourquoi, j'ai quelque répugnance à vous laisser dans une erreur grave, une erreur de principe que trahit votre lettre. Cette erreur m'a touchée; elle prouve votre innocence réelle, mademoiselle, bien que vous vous déclariez du « train supplémentaire. »

Votre erreur, la voici :

Vous croyez, parce qu'un homme a été généreux, point jaloux, ardent auprès de sa maîtresse, qu'il sera ardent, point jaloux, généreux avec sa femme?

C'est presque le contraire qui est la vérité.

Notez bien que je ne mets à cette affirmation aucune fatuité féminine. Vous êtes à tous les égards infiniment plus désirable que moi. Premièrement, vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie : je sais à quoi m'en tenir là-dessus, car je ne vous ai pas seulement ce aperçue », comme vous le croyez, au Bois, au théâtre, aux courses, mais longuement regardée à chaque rencontre. Raoul me tenait au courant de ses projets, et je

n*eusse pas été femme si le visage de a ma rivale » n'eût pas excité ma curiosité. J'ai fait tous mes compliments au vicomte, vous êtes ravissante, et si l'on nous mettait à côté l'une de l'autre, j'aurais l'air, moi, avec ma frimousse de chat, d'être votre soubrette, tout au plus. Ajoutez à cela votre éducation, votre esprit et la qualité que je n'ai plus depuis longtemps d'être... une primeur: vous voyez que la lutte entre nous serait trop inégale.

Et cependant, je persiste à craindre que Raoul, qui a été pour moi, deux années durant, un amant adorable, ne perde auprès de vous la plupart de ses vertus.

Prenons, par exemple, sa générosité... Lorsque j'avais une fantaisie, le vicomte, pour coûteuse qu'elle fût, n'hésitait pas à la satisfaire. Mais, en agissant ainsi, il remplissait simplement les clauses du contrat tacite qui règle les rapports entre un homme du monde et sa maîtresse, lorsqu'il la choisit hors du monde. Ce contrat, le jour où l'on voudrait l'écrire, pourrait se résumer en deux articles :

Article I. — M. X*** s'engage à subvenir à tous les besoins de M^^® Z***, ainsi qu'à toutes ses fantaisies.

Art. II. — Moyennant l'accomplissement de cette condition, M. X*** pourra se proclamer l'amant en titre de M^^^ Z***, — c'est-à-dire que lui seul aura le droit de se dire trompé parmi ceux à qui M^^^ Z*** accordera simultanément ses faveurs.

Il est donc entendu à l'avance que le jour 011 M. X*** aura résisté à un caprice de M^^^ Z**^, — l'union sera rompue de plein droit, et que ^iie 2*** sera libre d'aller chercher ailleurs le candidat assez généreux pour la satisfaire. Dans la pratique, elle le cherchera toujours; et si elle demeure la maîtresse de M. X^'^*, c'est qu'elle n'aura pas trouvé mieux... Sans recourir même à cette extrémité, elle possède mille moyens pour punir M. X*** de son avarice : par exemple en lui tenant la dragée haute jusqu'à ce qu'il vienne à composition.

Vous me direz qu'une femme légitime peut

en faire autant. Non, elle ne le peut pas. Le mari est protégé par des lois qui ne défendent pas Tamant. Il a le droit de commander. Il a le droit d'exiger l'amour de sa femme aux heures qui lui plaisent. Et quand sa femme lui dit : ce Si vous ne me donnez pas ces dormeuses que j'ai vues aux vitrines de Fontana, je vais passer la nuit chez votre ami Trois- Étoiles, » le mari a le droit de faire enfermer sa femme et de laisser les dormeuses à Fontana.

Ah! s'il y avait une loi semblable pour soumettre les actrices aux clubmen, soyez sûre, mademoiselle, que les actrices n'auraient ni coupé, ni hôtel, ni diamants, ni toilettes chères. Mais voilà, la loi n'existe pas, et il faut que les clubmen en passent par où veulent les actrices, — ou qu'ils se passent des actrices...

Aussi, dès qu'il se marie, dès qu'il se sent protégé parla loi, le clubman se venge. Et chaque fois qu'il refuse un bijou à sa femme, il lui semble qu'il récupère un de ceux qu'il a donnés jadis à ses maîtresses.

La situation ne sera pas moins différente, de

VOUS à moi, sur le point de cette vilaine jalousie que vous redoutez.

L'amant d'une femme de théâtre, lorsqu'il n'est pas jaloux, prouve seulement qu'il est intelligent.

Permettez-moi de me prendre pour exemple. Quand Raoul a bien voulu m'honorer de son choix, j'avais eu déjà cinq amants en titre; — plus toutes les complaisances nécessaires à une débutante, savoir : les commanditaires, les directeurs, les journalistes, les auteurs... et dans l'opérette, vous n'ignorez pas qu'il y a jusqu'à trois ou quatre auteurs par pièce.

Raoul n'avait d'ailleurs pas l'intention de me garder plus de deux ans, puisque dès cette époque il pensait au mariage.

Je vous demande un peu quelle importance il pouvait attacher à ma fidélité rigoureuse pendant cette période de deux ans?... Il n'en attacha aucune, il eut raison ; il me demanda seulement de ne pas le rendre ridicule, et cela, je m'en suis gardée soigneusement.

Mais sa femme, M^^^ Solange! Mais vous! vous sentez bien que ce n'est pas la même chose!

Vous êtes un trésor mille fois plus précieux que moi, un trésor que personne n'a possédé encore! Raoul vous prend pour la vie, non pour un bail plus ou moins long. Raoul s'en repose sur vous de son honneur, de la légitimité de ses enfants, d'une foule de choses graves dont il ne fut jamais question entre nous deux!... Justement parce qu'il a su apprécier le peu d'importance de la fidélité d'une maîtresse, il estimera à sa valeur la fidélité de sa femme.

Et comme une expérience personnelle lui a sans doute démontré que les femmes vertueuses sont ordinairement celles qui n'ont pas l'occasion d'être coupables... dame! il tiendra peut-être la sienne un peu court... Réfléchissez-y!...

Reste ce que vous appelez : le troisième point de votre discours; — il m'a tout l'air d'être celui qui vous occupe le plus. Vous ne savez pas bien au juste ce qu'est un mari qui « satisfait » sa femme ; mais, pour plus de sûreté, vous préférez un mari en état de vous ce satisfaire ».

Ici encore, la maîtresse vous répond: l'amant fut parfait... J'ignore ce que sera le mari... ou

plutôt, je le devine, car il m'a laissé certaines fois entrevoir ses principes. Comme tous les viveurs, Raoul a un grand mépris de la femme, de la femme instrument d'amour, au moins. Il est donc bien décidé à ne pas faire de sa femme un pareil instrument; et, s'il la choisit belle, c'est seulement pour se faire honneur à soi-même, et pour que son devoir de mari lui soit plutôt agréable.,. Je n'insiste pas, ce n'est pas mon rôle de vous instruire de choses que vous ignorez... Mais je suis convaincue que le vicomte aura beaucoup de respect conjugal et qu'il laissera volontiers dormir sa femme, loin.de l'éveiller trop souvent. En un mot, il ne voudra pas que celle-ci soit ce que j'ai été, après bien d'autres, sa maîtresse.

... Ma tâche est accomplie, mademoiselle, et vous voilà, je crois, renseignée... Il me semble que je vous vois d'ici un peu attristée, un peu hésitante, prête à m'attribuer toutes sortes de méchants desseins, plutôt que de renoncer à vos rêves, dont vous me demandiez, en somme, la confirmation.

Ne m'accusez pas, j'ai été sincère; ce n'est

pas ma faute si ma sincérité vous chagrine. Je vous ai révélé une grande vérité : la femme et la maîtresse d'un même homme ne connaissent pas le même homme... Est-ce à dire que je vous déconseille d'épouser Raoul? Loin de là! Soyez au plus vite la vicomtesse Pasquier. Tel qu'il est, Raoul est encore un des plus charmants maris que vous puissiez choisir.

Et puis, voyez-vous, le mari que vous rêvez, vous ne le trouverez pas; toutes les jeunes filles le rêvent comme vous, aucune ne le rencontre. Savez-vous pourquoi? Parce qu'il n'existe pas... Ce mari- là n'est pas un mari; il s'appelle : Ïc4mant

Le Moyen du Roman

Le Moyen du Roman

La baronne de T^osult à madame Gàbrielle Vuclos»

>I^P^j(e rappelles -tu, ma petite Gaby, ce É^ j L^J]ft roman que nous avons lu ensemble %tJàs^ aux bains de mer, la saison passée? Une scène nous frappa et nous fit longuement rêver et discuter : il s'agissait d'une femme trompée par son mari, qui, sitôt la nouvelle connue, court chez l'homme qui la courtise depuis longtemps et, — crac! — se livre à lui sans autre préparation.

Nous convînmes que c'était là un merveilleux

moyen de châtier l'infidélité d'un époux. Malheureusement, toutes les deux, bien que possédant des maris notoirement infidèles, nous n'en prenons aucun ombrage, plutôt satisfaites d'être délivrées pour jamais de leur assiduité. Nous déclarâmes donc que le moyen du roman était sans usage pour toi comme pour moi.

Eh bien, chère, nous nous trompions. Je viens de m'en servir, ou du moins de l'essayer. Et ne crois pas que ce fut parce que M. de Rosult s'est mis à entretenir Anna Delormel, après avoir entretenu la vieille miss Simpson. Au contraire, ce changement m'a fait plutôt plaisir : il a permis au baron de renouveler son répertoire de potins; je connaissais tous ceux de Simpson ; la petite Delormel, plus (( dans le train », en sait d'inédits.

Mais depuis sa rentrée à Paris, mon mari s'est avisé de devenir avare et jaloux; plus avare et plus jaloux, devrais-je dire. Scènes à tous les repas, ma petite Gaby; pour le moindre flirt ou la moindre note de couturier, les grands gestes et les grands mots. Alors, hier matin, après le déjeuner, exaspérée par certaine insinuation du baron touchant mon amitié pour toi, j'ai quitté

la table, je suis montée dans ma chambre, j'ai pleuré, j'ai eu une crise de nerfs, — une vraie, pour moi toute seule. Puis, j'ai pensé au ce moyen du roman, » j'ai essuyé mes yeux, j'ai réfléchi cinq minutes, j'ai consulté le High-Life et je suis sortie.

Au tournant de l'avenue Ruysdaël, j'ai pris un fiacre, en donnant au cocher cette adresse : 3)", rue d'Anjou. C'est l'adresse de Roland Villeboiset. Pendant mes cinq minutes de réflexion, j'avais fait l'inventaire de mes adorateurs. Il y en a quatre particulièrement pressants : le duc d'Udine, Roland, le capitaine Saint- Crest et Raoul Pétiller, le romancier symboliste, Udine m'aurait plu assez parce que c'est le plus vieux et le mieux élevé; il a des façons douces, douces; il doit conquérir les femmes sans douleur, comme un dentiste habile arrache une dent. Mais ce n'était pas possible. J'avais trop ri la veille de sa perruque, avec Sophie Lafont. Elle devient violette, ma chère, cette perruque!... Le fou rire m'aurait reprise au bon moment. J'ai renoncé à tenter l'épreuve. J'ai classé les trois autres par ordre de mente.

Roland.

Le capitaine.

Raoul Périller.

— Ce serait bien de la guigne, pensai-je, si je n'en rencontre pas un sur trois...

Ma première tentative fut d'ailleurs malheureuse : Roland n'était pas chez lui, rue d'Anjou; il était parti pour Nice la veille au soir... En voilà un qui me paiera ça quand il reviendra!...

Je consultai ma liste : ce Le capitaine Saint- Crest, 5, rue Desgenettes. »

Rue Desgenettes! Où trouver cela? Mon cocher était évasif... Peut-être bien c'était du côté de l'Observatoire, peut-être du côté du Trocadéro. Il avisa un gardien de la paix, qui feuilleta son bouquin. Je mourais de froid. L'agent prononça :

— C'est à Grenelle. Rue de l'Université et quai d'Orsay.

— Je savais bien ! fit mon cocher.

Et, se tournant vers moi :

— Nous y allons?...

Au train dont marchait le cheval, j'en avais bien pour une heure. J'étais désespérée. J'allais

donner tout de même l'ordre de marcher, quand sur ma liste j'avisai :

(c Raoul Périller, p, rue Castellane. »

Rue Castellane, ma chère! à deux pas! Je sacrifiai, sans hésiter, Tordre des prétendants, et je donnai l'adresse du romancier. Trois minutes de trajet. Je n'eus pas le temps de faire de bien longues réflexions, a Peut-être qu'il mettra l'aventure dans son prochain roman, pensai-je. Et puis après? Une femme trompe son mari, ça n'est pas nouveau. Ça n'est nouveau que pour le mari. »

Et l'idée de M. de Rosult lisant la chose me fit passer un petit frisson de contentement dans les nerfs.

Le romancier habite une maison triste, triste, où la concierge parle bas, où il faut corrompre le valet de chambre à prix d'or pour pénétrer dans l'appartement.

— Monsieur n'est pas là... Monsieur ne peut pas recevoir... Monsieur va me gronder, sûrement... Monsieur travaille...

Il avait pris mon argent et ne bougeait pas.

— Dites que c'est la baronne de Rosult, fis-je enfin, exaspérée.

On doit avoir le respect de l'aristocratie dans cette maison-là. Immédiatement le valet de chambre disparut, puis reparut, très poli.

— Si madame la baronne veut bien me suivre. .. C'était vrai, le jeune maître travaillait. Il

travaillait dans une petite pièce tellement encombrée de bibelots qu'on s'y remuait à peine, et tellement sombre, que je n'y distinguai rien d'abord... Ma main fut baisée cérémonieusement, et tout de suite le jeune maître parla :

— Comme vous êtes gracieuse, chère baronne, d'avoir pensé au pauvre cénobite que je suis...

Non! je n'ai jamais tant regretté de n'avoir ni mémoire ni plume pour rappeler et pour retracer cette conversation avec Périller. Une conférence, Gaby : il bavarda tout le temps. Il glissa sur le fait de ma visite, qu'il affecta de trouver toute naturelle: ce ... Une visite de charité... voir le plus indigent de vos pauvres... » Et sans transition, il se mit à m'entretenir de lui-même, de son travail; des importuns qui l'assiègent quand il demeure à Paris; des prochains voyages qu'exige le mauvais état de sa santé, etc.. Il insista sur la lono^ueur de telles absences, et sur le mérite

qu'ont les âmes vraiment sentimentales à reculer devant leur propre bonheur quand ce bonheur doit être trop bref pour satisfaire Tamie. Puis il cita Balzac, lequel avait, dit-il, des idées nettes et justes sur Thygiène amoureuse des artistes; il posa cet aphorisme : ce Chaque baiser donné, c'est une nouvelle de moins. » Je l'écoutais distraitement. Moi, d'abord, avec les bavards, je ne pense pas, parce que je ne puis pas parler.

Lorsque enfin il s'arrêta, je me levai. Nouveau baisement de main ; je sors, et me voilà devant mon fiacre. J'étais exaspérée. Je jetai au cocher l'adresse du capitaine Saint-Crest.

— Celui-ci, pensais-je, a une réputation tellement bien établie qu'elle ne peut mentir. Pourvu qu'il soit chez lui! N'importe. S'il est sorti, je l'attendrai jusqu'à ce qu'il rentre...

Le voyage fut long. Il était près de cinq heures quand nous arrivâmes. Ah! ma chère! quel quartier et quelle maison. Une sorte de phalanstère oîi demeurent une vingtaine d'oflRciers de l'École de guerre, — des enfants grouillant dans les corridors, des ordonnances brossant des pantalons rouges sur les paliers. Bref, très mal

logé, Saint-Crest. Mais, tu sais, on dit qu'il n'a que sa solde.

Un soldat en tenue d'intérieur me mena au logement du capitaine. Il poussa l'obligeance jusqu'à sonner pour moi. D'abord on ne répondit pas. Le soldat resonna. J'entendis un bruit de pas, de portes ouvertes, et la voix de Saint-Crest cria :

— Qu'est-ce que c'est, nom de D...?

— Mon cap'taine, fit le soldat, c'est une dame qui veut parler à mon cap'taine.

— Une dame?... Quelle dame?...

— La connais pas, mon cap'taine.

— Attends... Je vais ouvrir.

L'instant d'après, il ouvrait. Il n'avait pour tout vêtement qu'un pantalon et une chemise de nuit; ses cheveux et sa moustache étaient ébouriffés comme au sortir du lit. Il parut très ému en me voyant, me prit les mains, m'amena dans une grande pièce claire, qui devait être son salon. Il balbutiait :

— Vous ici, baronne!... Vous... C'est bien vous!...

J'étâîb' énervée de tous ces atermoiements. Je déclarai carrément quel était le but de ma visite :

— Vous dites depuis longtemps que vous m'adorez. Eh bien! me voilà... chez vous!...

A ce moment, un bruit léger se fit dans la chambre voisine; même la porte s'entr'ouvrit et j'aperçus une silhouette par Tentre-bâillement. Saint-Crest m'avait attirée dans ses bras, il baisait mes yeux et mes lèvres, avec une certaine fougue. Je pensai : « Voilà qui va bien ; dans cinq minutes le baron aura son affaire. »

Mais tout à coup, le capitaine me lâcha, passa la main sur ses yeux, murmura : ce Je suis fou..., c'est impossible... impossible...» Il fit le tour de la chambre d'un pas agité, puis revenant et s'agenouillant devant moi :

— Baronne, me dit-il, je suis un malheureux qui va perdre la plus grande chance de bonheur de sa vie... Mais je n'ai pas le droit de vous exposer ainsi... Il y a une femme chez moi en ce moment... dans la pièce voisine... Elle est nerveuse, jalouse; si vous restez ici un instant de plus elle va entrer, faire une scène pénible. Je l'entends déjà qui s'agite...

En effet, une main tourmentait le bouton de la porte... Tu comprends que je ne demandai pas

mon reste. Vois-tu d'ici la baronne de Rosult « peignée » par une cocotte militaire?... Je me sauvai incontinent, suivie par Saint-Crest, qui me suppliait de lui accorder un autre rendezvous. Pour me débarrasser de lui, j'ai promis de revenir le voir demain à la même heure. Tu devines comme j'irai!

... Et voilà. Je suis rentrée chez moi énervée, gelée, épuisée, — pour me mettre au lit. A mon expédition d'hier, j'ai gagné la grippe sans réussir à me venger du baron. Quelle guigne ! Jamais je n'aurais cru qu'il fut si difficile à une femme, point timide et point laide, de se venger de son mari.

Le dernier Amant

Le dernier Amant

Wi

Madame Le Coutelier, de 'Bourges, à madame Espérant, de Taris.

A lettre, ma chère Mathilde, me de-

jw\ mande avec une inquiétude affectueuse ;^j^ les nouvelles de ma santé. Mon silence prolongé te paraît l'indice d'un grand abattement : et comme tu sais, toi, ma vieille amie, quel coup cruel m'a frappée, voilà cinq mois, tu insistes, tendrement indiscrète, pour que je te fasse la confidente de mon chagrin.

Eh bien oui, chère, j'ai pleuré, j'ai souffert, j'ai

2f2 LETTRES DE FEMMES

pensé mourir quand Pierre Delavau, l'homme que j'ai le plus aimé de ma vie, m'a si brutalement délaissée... Et puis quelque chose d'inattendu m'a redonné l'espoir, m'a rendu la force d'exister... Et voilà que maintenant je suis consolée, calmée, presque heureuse...

Tout ce que je te dis là est pour toi plein de mystère ; écoute-moi donc : tu vas me comprendre. Seulement, permets-moi de reprendre d'un peu haut les événements dont notre séparation t'a empêchée d'être témoin.

Tu te rappelles, je pense, les circonstances de J:Dn mariage avec Alfred Le Coutelier, il y a aujourd'hui dix-neuf ans, presque jour pour jour. Tu te rappelles nos dernières vacances de jeunes filles, passées dans la propriété que mes parents avaient à Soupize. Ah ! les gaies vacances, avec la joie d'être enfin émancipées, la maison pleine de monde, et la vie devant nous! En avons-nous fait de ces projets aventureux, tout en nous promenant parles allées de l'immense parc! Tu voulais épouser un consul, pour aller en Océanie. Aujourd'hui, quand j'y songe, ce goût

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