NOUVEAU PRINTEMPS
d'amant à l'heure où j'étais le plus courtisée, moi qui me livre ainsi, dans ma maison, à un enfant à peine majeur? Oui, c'est moi; je le fais et n'en ai point de remords. J'aimerais assez Robert pour affronter, à cause de lui, le mépris et le scandale du monde! Mais, grâce à Dieu, je ne fais tort ni honte à personne; mes enfants sont loin de moi. Au temps où je les avais à mes côtés, je ne leur ai jamais donné que de chastes exemples. Mon mari, depuis dix ans, ne m'est qu'un ami discret et dévoué; — je ne lui vole donc rien de ce qui lui est dû. Quant à l'adolescent dont je suis la maîtresse, je lui donne le bien le plus désirable : le souvenir d'un amour sincère, désintéressé, absolu, — c'est-à-dire de quoi tremper son cœur pour la vie, de quoi lui préparer un refuge pour toutes les mauvaises heures de l'avenir...
Non, je n'ai point de remords... Et je m'en veux d'avoir, tout à l'heure, cherché des excuses.
Je l'adore, te dis-je!
G-^5e^^gr^
Vingt-huit jours
V/ingt-huît jours
Madame Coutelier à monsieur Coutelier.
4 avril.
h! mon chéri, comme je suis triste, toute seule avec la bonne, comme je m'ennuie, comme je m'énerve! Dire que tu n*es parti que depuis deux jours, et qu'il y en a encore vingt-six à rester séparés, vingtsept même, en comptant le jour du voyage!... Le gouvernement n'est vraiment pas raisonnable. On ne prend pas un mari aimé à sa petite femme, trois mois après le mariage. Et pourquoi faire, je
te le demande un peu? A quoi sers-tu, là-bas, à Brest, dans l'infanterie, pendant que je suis toute seule à Paris? Est-ce que c'est le métier d'un premier commis de ministère de faire l'exercice, d'avoir pour chefs des gens qui ne seraient même pas capables d'être surnuméraires? Et puis, tes vingt-huit jours à Brest, je les comprenais encore quand tu habitais en Bretagne avec ta mère... Mais maintenant que nous avons été nommés à Paris?... Vois-tu, chéri, tout ça est absurde et il est bien naturel qu'il y ait tant de gens pas contents de la République.
Tu sais, la chaise longue qui est dans ton cabinet de travail? Eh bien, elle s'ennuie, chéri, la chaise longue. Elle me l'a dit : nous avons causé ensemble, hier, toute l'après-midi... J'ai envie de rire et de pleurer quand je la regarde.
... Ton collègue Simon est venu me voir. Tu lui as demandé, paraît-il, de me faire quelques petites visites pendant ton absence pour me tenir compagnie et me raconter les potins du ministère, que je t'écrirais ensuite. Il a été bien gentil; il est très bien élevé. Mais moi, d'entendre parler du bureau, et des employés, et des
états de rendement, — comme par toi, — ça m'a donné un coup, et je me suis mise à pleurer, fort, fort. Le pauvre Simon ne savait plus quelle contenance tenir. Je ne crois pas qu'il revienne souvent. Sa première visite n'a pas été gaie pour lui...
Adieu, mon chéri, mon amour aimé. Ta petite femme t'embrasse bien fort sur le coin de ta moustache. Elle va aller se coucher et tâcher de rêver à son Jacques absent.
Charlotte.
T. -S. — Je reçois une lettre de ta mère. Elle me dit qu'elle désire que tu viennes passer huit jours chez elle, ton service fini. Ah! mais non, non! par exemple!
12 avril (fragment).
... J'essaye bien de tromper mes insomnies en lisant. Mais, tu sais, je n'aime pas beaucoup la
yO LETTRES DE FEMMES
lecture; ça me pique les yeux sans me donner envie de dormir. Et puis, quand il y a dans le livre des gens qui s'aiment et qui s'embrassent, je pense à nous deux, et ça me fait pleurer.
Dieu! que notre lit est donc large pour y être toute seule!
... Ton collègue Simon continue à venir me voir. Il vient maintenant tous les deux jours. J'ai beaucoup de plaisir à parler de toi avec lui; mais entre nous, chéri, ne crois- tu pas que ce soit un peu imprudent, ces visites fréquentes à une jeune femme? Non pas pour moi, bien sûr! L'homme qui me fera oublier mon Jacquot n'est pas né encore. Mais lui? Il est célibataire, ce garçon; il est jeune, je ne suis pas laide, n'est-ce pas? Il me semble, depuis quelque temps, qu'il me fait de drôles d'yeux. Ce ne serait pas la peine qu'il se rendît malheureux à cause de nous? Ecris-moi ce qu'il faut faire, je le ferai.
T.-S. — Je ne veux pas te dire quelque chose de désagréable; mais, vraiment, chéri, ta mère est crampon. Qu'est-ce qui l'empêche d'aller te
retrouver à Brest? Elle te verra tous les jours après ton service.
Charlotte.
i6 avril (fragment).
... Ce n'est pas gentil ce que tu me dis : que toutes les femmes s'imaginent qu'il n'y a qu'à les voir pour tomber amoureux d'elles. Je t'assure, moi, que ton collègue Simon commence à être amoureux de moi. Cela m'est bien indifférent, tu conçois; mais à quoi bon laisser ce garçon s'emballer pour rien? Ne vaudrait-il pas mieux lui dire bien gentiment de rester à son ministère? Enfin, comme tu voudras.
J'ai toujours des insomnies et des crises nerveuses. Je n'ai plus d'appétit : rien ne me tente.* Je m'ennuie à la maison et pourtant je ne puis pas me décider à sortir. Oh ! reviens vite, mon chéri adoré ! J'ai besoin de te ravoir auprès de moi!... Si tu passais encore huit jours chez ta
mère après ton service, eh bien! en arrivant a Paris, tu ne trouverais plus ta petite Charlotte. Je serais morte, morte de chagrin. Alors, tu comprends, il ne faut pas aller chez ta mère. Tu me le promets ?
17 avril.
Je t'en prie, si ce petit mot te parvient â temps, permets-moi, dans ta réponse, de congédier ton collègue Simon. Je me hâte de dire qu'il n'a jamais été impertinent avec moi. Mais vrai, ses yeux m'effraient. Je ne puis pas m'empêcher de croire qu'il médite quelque chose. Je fais rester la bonne dans la salle à manger avec la porte entr'ouverte, maintenant, quand il est au salon avec moi.
Ta Charlotte.
22 avril (fragment).
...Là, c'est entendu, n'est-ce pas, et tu n'es plus fâché de mes trois jours de silence? Si tu savais comme j'ai été malheureuse pendant ces trois jours, mon ami!... Oh! sans aucune raison, crois-le bien... C'était le mauvais temps, c'était je ne sais quoi..., enfin, je pleurais, je pleurais, je ne pouvais pas me décider à t'écrire.
Reviens vite, chéri; nous serons encore bien heureux ensemble, dis? Ècris-le-moi dans ta prochaine lettre, que nous serons encore aussi heureux qu'avant tes vingt-huit jours?...
Mille baisers de ta
Charlotte.
T. -S. — J'ai augmenté la bonne de dix francs par mois. Tu sais, nous en avions parlé ensemble le mois dernier; et elle s'est montrée très dévouée, depuis que je suis seule avec elle. C'est une excellente fille. J'ai bien fait, n'est-ce pas?
27 avril (fragments).
... Encore une lettre de ta mère. La pauvre femme veut absolument t'avoir près d'elle pendant huit jours, à elle toute seule, ce avant de mourir, » dit-elle. Sa lettre m'a touchée, vraiment. J'ai tant souffert de ton absence que je comprends qu'elle souffre, elle qui ne t'a pas vu depuis si longtemps... Fais pour le mieux, mon chéri, je ne veux pas avoir le remords, si ta mère mourait, de t'avoir empêché de l'embrasser...
... Eh bien! oui, - — es-tu content? — tu avais raison, là ! ton collègue Simon n'était pas amoureux de moi. Il m'a même avoué qu'il pensait à se marier : c'est cela qui le préoccupait.
4 mai (fragment).
... Du reste, je vais beaucoup mieux. Maintenant que je te sais chez ta bonne mère, chéri, je suis plus tranquille, tu comprends. Quand tu étais à Brest, je pensais aux soirées dans cette grande ville pleine de créaCtures, avec des camarades qui vous entraînent, et comme je sais mon Jacquot très beau garçon, je me figurais un tas de choses horribles; j'étais jalouse. A la campagne, avec ta maman, je suis plus rassurée. J'aime même mieux que tu prolonges ton séjour plutôt que de me quitter une seconde fois pour aller la revoir, dans quelques mois.
Adieu, chéri, chéri. Embrasse ta bonne mère pour moi et pense à ta petite femme qui t'adore.
Charlotte.
T. -S, — Tu me reproches de ne plus te parler de ton collègue Simon. Mon Dieu, comme il t'in-
téresse, ton collègue Simon! Eh bien, il est en bonne santé, ton collègue Simon. Je le vois de temps en temps, mais beaucoup moins souvent qu'auparavant. Quand je pense que j'ai cru un instant qu'il était amoureux de moi! Ètais-je folle!... N'en parle pas à ta mère, dis, chéri?
Le Choix d'un Amant
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Le Choix d'un Amant
zMadame la chanoinesse d'Estillac à madame Louise de CharoUes.
ous me mandez, ma petite nièce, en quelques mots fort agréablement tournés, que dix mois de vie commune vous ayant édifiée à l'endroit de votre mari, vous ne conservez aucune illusion sur les joies légitimes, et seriez bien aise de prendre un amant. D'ailleurs, comme votre gentil front frisé loge une cervelle de femme sérieuse, vous ne voudriez point prendre cet amant au hasard, parmi vos
8o LETTRES DE FEMMES
nombreux courtisans, et vous souvenant à propos que votre vieille tante, qui vous éleva, passe pour posséder quelque expérience en la matière, vous lui soumettez le cas et lui demandez son avis, tout uniment.
Ah! que c'est là, ma mignonne, une aimable attention, et que j'en suis touchée! Depuis que le piéton est venu, ce matin, m'apporter votre lettre dans ma solitude d'Estillac, je me sens toute rajeunie et ragaillardie. Il me semble que vous êtes encore près de moi, vos dix-huit ans parant et égayant mes soixante-quinze ans, comme une fraîche vigne folle fait sourire un pauvre mur délabré en s'agrippant à ses pierres... Les vieux capitaines ont ainsi des regains d'ardeur guerrière en regardant défiler les conscrits: et je ne sais rien, pour ma part, de plus divertissant que de regarder les jeunes gens aimer, maintenant qu'il ne m'est plus loisible d'aimer moi* même.
Donc, chère petite, vous allez prendre un amant et ne voulez le prendre qu'à bon escient. C'est très bien vu. Je ne sais pas pourquoi on
lechoixd'unamant 8i
dépenserait à ce choix moins de précautions qu*au choix d'un mari. On prend un mari pour le monde, tandis qu'on prend un amant pour soi. Le premier est un meuble de décoration, le second un meuble d'usage. Il est donc fort à propos de choisir celui-ci, bien plus que celui-là, élégant, commode et solide à la fois.
Or votre cas, me dites-vous, présente ceci de difficile que, de tous les prétendants à votre main gauche, nul n'a un mérite assez éclatant pour primer évidemment les autres. Vous en avez cependant distingué trois, ni plus ni moins, que vous appelez les trois mousquetaires, et qui ne demandent en effet qu'à commencer le feu. Nul des trois ne vous déplaît; nul ne vous plaît sans réserve; chacun a sa qualité particulière qui, tour à tour, vous le ferait préférer. Le banquier Moïse Cramer n'est ni tout jeune, ni de très brillante allure; mais il est fou de vous; son égalité d'humeur est inaltérable, et sa magnificence proverbiale... Le baron Jean de Kerguen a pour lui sa candeur d'âme bretonne, la grâce et la vigueur quasi virginales de ses vingt-trois ans; par malheur il unit quelque lenteur d'esprit à un redou-
table entêtement... Enfin, le plus brillant des trois mousquetaires est le peintre Hector Sacreste, joli homme, élégant, spirituel, presque célèbre : mais affreusement fat, grand coureur de jupes, et d'ailleurs fortement éprouvé par dix ans de fête.
Lequel choisir ?...
Premièrement, ma toute belle, je me hâte de vous répondre : Ne laissez pas échapper le baron Jean de Kerguen. L'esprit et la libéralité procurent d'agréables passe- temps : mais on ne m'ôtera pas de l'idée que la grande affaire d'un amant, c'est justement l'amour. Une de mes amies d'enfance (voilà tantôt quinze ans qu'elle est morte) disait très bien à ce propos : a J'aime fort les petits gâteaux et les sucreries; mais je tiens à être sûre de dîner. » Or, le dîner de l'amour n'est convenablement préparé et servi que par un amant jeune, toujours disposé aux caprices de son amie et les devançant même. Avec de tels compagnons, on s'ennuie rarement, encore qu'on ne cause guère. Nos aïeux l'avaient bien compris, et ils désignaient du même mot
LE CHOIX d'un amant 83
de ce déduit » la conversation des honnêtes gens et les ébats des amoureux.
Mais j'entends d'ici vos objections. — ce On ne saurait, à moins d'être sourd et muet, se contenter toujours d'une conversation par gestes. Que faire, pendant les entr'actes, d'un amant qui n'a point d'esprit ? Mille fois, j'en suis sûre, aux côtés de Jean, rassasiée de baisers, je regretterai les propos si joliment libertins d'Hector Sacres te! »
Eh ! Louisette, qui vous empêche de demander à Hector Sacreste ce qu'il peut vous donner, c'est-à-dire l'amusement de son esprit? Quand l'honnête Jean de Kerguen vous aura joué son petit air de bravoure, vous le mettrez poliment à la porte en lui fixant un rendez-vous pour le lendemain, — ou le surlendemain, si vous êtes lasse de sa musique... Alors vous ferez un signe à Hector Sacreste, qui, j'en suis sûre, s'empressera d'accourir et déploiera pour vous toutes les séductions de sa fantaisie... Vous souriez.'* Je devine bien votre pensée. Vous vous dites: « Hector viendra, certes, et sera charmant... Mais c'est, sous des dehors d'artiste viveur, un
gentleman très pratique : et je m'étonnerais qu'il dépensât longtemps sa peine pour ne rien obtenir... Il sera pressant; je résisterai; il s'en ira, et je me retrouverai en tête-à-tête avec Jean... »
Le bel embarras, vraiment! Et pourquoi résisteriez-vous, je vous prie? N'est-il pas de simple honnêteté que ce garçon soit récompensé de son temps et de sa peine ? — ce Mais, dites-vous, je devrai donc tromper mon pauvre Jean ! » — Assurément, vous le devrez, et ce sera sa faute : pourquoi n'a-t-il pas d'esprit? Au surplus, puisque l'aimable peintre a largement usé de la vie, il n'est plus, sans doute, très dangereux, et je soupçonne que vous n'aurez pas trop souvent le remords d'avoir ajouté un rameau à la coiffure du baron. Vos infidélités se borneront d'ordinaire à quelques jolies fantaisies tendres. A parler proprement, ce ne sont point là de véritables infidélités.
Vous voilà donc, ma mignonne, pourvue d'un amant, et cet amant pourvu lui-même d'un... remplaçant. Êtes-vous satisfaite? Non. Je vois bien que vous hésitez sur le choix du remplaçant. Vous vous dites : « Puisque, de toute façon, je
LE CHOIX d'un amant Sf
dois être infidèle à ce pauvre Jean, ne vaudrait-il pas mieux l'être avec Cramer? Cramer est si généreux, si patient, il m'aime tant, il supporte si bien tous mes caprices... Ce serait le compa^ gnon des jours où j'ai mes nerfs... » Et vous êtes tout près de sacrifier Hector au banquier. Ah! de grâce, chère nièce, ne commettez pas cette imprudence : les hommes élégants et spirituels sont rares à cette heure : et le peintre vous entretiendra, j'en suis sûre, de bien jolies choses, où le baron Jean et le banquier Moïse ne connaissent rien.
— oc II me faudra donc renvoyer Cramer? x Ai-je dit cela?... Point!... Il est agréable de posséder un ami sûr, très dévoué, qui fasse vos commissions, qui vous veille comme un bon chien; il est agréable aussi, quand on passe devant les vitrines d'un joaillier, de n'être séparée des merveilles que l'on voit que par l'expression d'un désir... Gardez donc Cramer, chère enfant, montrez-vous complaisante pour lui, de temps en temps, pas trop souvent, de façon que son plus grand plaisir soit toujours de satisfaire vos fantaisies.
Vous répliquez :
— (( Tout cela est fort bien. J'ai mes trois amants. Je suis parfaitement et de tout point contentée. Mais eux, seront-ils aussi satisfaits? Je chercherai en vain à donner le change à tous les trois. Et, dès lors, ne risqué-je pas de les perdre tous ensemble pour avoir voulu n'en sacrifier aucun? »
Il est vrai, ma chère, que vous auriez mauvaise grâce à vouloir trop dissimuler. Il faut tromper, en amour, mais avec mesure et discernement. Toute votre conduite à cet égard est tracée dans cet axiome de deux lignes que je livre à vos méditations : — L'amant à qui une femme doit le plus mentir est celui quelle aime le plus. Par exemple, de vos trois amants, il est clair que celui que vous préférerez sera le baron de Kerguen : celui-là ne devra rien savoir, car, l'aimant, vous voudrez être à ses yeux la maîtresse irréprochable; et certes, vous réussirez facilement à l'en convaincre. Quant aux deux autres, ils devront être prévenus que Jean est votre amant : ils auront ainsi la joie de lui voler sa maîtresse, ce qui flattera leur vanité; ils ne s'étonneront pas que la discrétion
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leur soit recommandée et n'auront pas l'idée de se surveiller l'un l'autre. Est-il rien de plus facile, en de telles conditions, que de conduire à trois?...
— <c Ma tante, vous écriez-vous, ce que vous me conseillez là est bien immoral! »
Eh quoi? petite! vous vous en apercevez à présent? Certes il est immoral d'avoir trois amants; mais est-il donc moral d'en avoir un seul?
Croyez-moi : il n'y a qu'une façon d'être honnête femme, voyez-vous, c'est de s'en tenir à son bonhomme de mari... Je vous ai dit un moyen de mettre d'accord vos trois amoureux : c'est de les accueillir tous trois. Pour la fin de ma lettre, je vous en réservais un autre, qui serait de les congédier... tous trois.
Deux Innocentes
Deux Innocentes
Au célèbre pensionnat de Vernon, pendant la récréation du milieu de la journée. Deux élèves de la plus haute classe — ceinture nacarat uni — ont quitté, le parc et sont rentrées à l'étude en donnant à la dame surveillante le prétexte d'écrire à leurs parents.
Actuellement, elles sont assises l'une près de l'autre, dans la grande salle déserte, appuyées du coude sur leurs pupitres, et causent.
Tontes deux sont Mondes, toutes deux sont jolies, mais elles ont chacune sa façon d'être jolie et d'être blonde. Lucile est grande, mince, un peu pâle; les yeux gris-bleu, les cheveux couleur de cendre et de poudre d'or mêlées, l'air anglais. Juliette est petite, grasse, yeux verts, chignon roux, mouvements brusques...
Une bonne tiédeur de printemps, parfumée aux lilas du parc, pénètre dans l'étude i)ar les fenêtres ouvertes.
JULIETTE
E te dis que nous pouvons recevoir la lettre de Marguerite cette après-midi.
Compte un peu : elle s'est mariée lundi ; elle a pris le soir même le train pour Nice; elle est arrivée mardi vers trois heures; mercredi matin,
elle avait déjà passé plus de vingt-quatre heures avec son mari... Elle a dû, par conséquent, nous écrire mercredi matin; la lettre est arrivée jeudi soir à Vernon. Alice Letellier (tu sais, la petite externe qui a de si jolis yeux noirs) passera à la poste, avec sa bonne, en rentrant de déjeuner. S'il y a une lettre aux initiales convenues, elle nous l'apportera tout à l'heure, avant la classe.
LU CI LE, pensive.
Tu as raison. Je ne réfléchissais pas que nous étions déjà à vendredi.
JULIETTE, agitée.
Oh! je voudrais la tenir, cette lettre!... Pourvu que Marguerite nous explique bien tout... Ça doit être assez difficile à comprendre, puisque personne, même les grandes, ne sait au juste comment ça se passe...
LUCILE
Tu crois que personne ne sait?...
JULIETTE
Dame! Personne ne l'avoue, au moins... Et s'il y en a qui le savent, pourquoi ne nous le
diraient-elles pas? Je t'assure que si je le savais, moi, je mettrais bien vite les autres au courant; et toi?
LUCILE
Moi aussi, bien sûr...
(Silence. Les deux Jeunes filles réfléchissent.)
JULIETTE, à mi-voix.
' Tu n'as aucune idée là-dessus, toi, Lucile?
LUCILE
Mon Dieu, non!... Je t'avoue que je n'y pense pas bien souvent. A quoi bon nous creuser la tête pour deviner une chose que nous apprendrons forcément dans deux ou trois ans au plus?
JULIETTE
Tu n'es pas curieuse... Alors tu te marieras comme ça, à l'aveuglette?... Merci! moi je veux être fixée. (Avec wie urtaine fierté.) Du reste, il y a bien des petites choses que je sais déjà!
LUCILE
Vraiment! Lesquelles?..,
JULIETTE
Oh! à quoi bon te le dire, puisque tu prétends que ça ne t'intéresse pas?
L U C I L E , emhr assaut Juliette.
Que tu es bête! Mais si, ça m'intéresse... Seulement, je suis énervée de ne pas comprendre... Alors j'aime mieux penser à autre chose. Voyons, dis-moi ce que tu sais.
JULIETTE
C'est que... (elle rougit) ça n'est pas très commode à dire... Et puis, je ne suis pas sûre, sûre... Enfin, tu ne te moqueras pas de moi si nous voyons dans la lettre de Marguerite que je me suis trompée?
LU CI LE, intéressée.
Mais non, petite nigaude. (Les deux jeunes filles se rapprochent; Lucile passe un Iras autour du cou de Juliette; Juliette, toute rose, parle bas, très bas, en regardant par terre. Les yeux gris-bleu de Lucile s'étoilent de fibrilles d'or.)
JULIETTE
Eh bien..., voilà... D'abord, je sais que... cette chose-là ne peut se faire que la nuit.
DEUX INNOCENTES Çf
LUCILE
Pourquoi ça?
JULIETTE
Je ne sais pas pourquoi; mais sûr, sûr, ça ne se fait pas dans le jour. Tu as bien remarqué qu'on dit toujours : <c Une nuit de noces, » et jamais : (( Une après-midi. » Pourtant, on se marie quelquefois le matin, comme Marguerite. Qu'est-ce qui empêcherait alors de faire... ce que nous ne savons pas... tout de suite, après le lunch?... Et puis, dans les romances, dans les opéras, dans les livres, on dit toujours : ce Nuit d'amour, » et jamais : a Jour d'amour » ou a matin d'amour. »
LUCILE, convaincue.
C'est vrai.
JULIETTE, enhardie par cet assentiment, poursuit ses révélations avec plus de désinvolture.
Et puis, je sais encore qu'il faut être couchés et déshabillés...
LUCILE, inquiète.
Déshabillés... tout à fait?
JULIETTE
Oh! non. En chemise. Tu as bien vu qu'il y avait des chemises dans le trousseau de Marguerite. Elle m'en a montré une, plus belle que les autres, cintrée, avec des entre-deux de dentelles en haut, et elle m'a dit : ce C'est ma chemise de noces... » Si on ne gardait pas cette chemise au moment en question, on ne la ferait pas faire si belle, tu comprends?
LUCILE
Et puis ce serait horrible... Etre dans un lit, à
côté d'un monsieur, sans chemise !
(Elle cache sa tête dans la poitrine de Juliette. . . Petits rires nerveux, baisers, etc.)
LUCILE
Et puis?...
JULIETTE
Et puis il faut de l'eau de mélisse. Ah! par exemple, je ne m'explique pas à quoi sert l'eaii de méhsse, mais bien sûr, il en faut. J'ai entendu, le jour du mariage de Marguerite, sa mère dire à sa tante : « N'oublie pas l'eau de méUsse dans le nécessaire de la petite! » La tante lui a répondu :
« Je crois bien, pauvre chérie!... J'en mettrais plutôt deux flacons. » Et elles se sont jetées dans les bras l'une de l'autre, et elles se sont mises à pleurer. (Siîeme.)
LU CI LE, hésitante.
Mais quand on est déshabillée et couchée avec son mari, il doit se passer quelque chose..., c'est justement là ce qu'il faudrait savoir...
JULIETTE
Ah! voilà..., moi, je ne sais pas. Évidemment, le monsieur vous embrasse, vous caresse les bras... (Silence.) As-tu jamais rêvé que tu étais couchée avec un monsieur?
LU CI LE, rougissant.
Oui, une fois.
JULIETTE
Avec qui?...
LUCILE
Oh! tu ne le connais pas... Et puis, c'était absurde, c'était un cauchemar, j'ai été contente de me réveiller.
çS LETTRES DE FEMMES
. ■ fc . .
JULIETTE
Dis-moi avec qui, Lucile chérie..., je t'en prie..., je te dirai quelque chose après, moi aussi.
LUCILE
Eh bien... (hésitation) c'était..., c'était avec un baigneur!
JULIETTE, très surprise.
Un baigneur!
LUCILE
Oui..., un baigneur de Cabourg..., un gros baigneur, un vieux, de cinquante ans au moins, tout gris... Il m'apprenait à nager; pour faire la planche il me passait son bras sous la taille. Alors une nuit, j'ai rêvé que nous étions couchés ensemble. C'était horrible... (Silence.) Et toi?... avec qui as-tu rêvé ? Je suis sûre que c'était avec ton cousin Henri, qui te faisait tant la cour pendant les vacances.
JULIETTE, rougissant.
Mais non! que tu es bête! c'était avec un écuyer que j'avais vu au Cirque d'Été... Mais un
écuyer joli, joli, comme tu n'en as pas l'idée. Il s'appelait Jims-Jims. Il avait de beaux cheveux noirs partagés sur le front, une figure très distinguée, des yeux bruns superbes, des moustaches. On aurait dit qu'il n'avait rien sur le corps qu'un petit caleçon de velours noir, tant son maillot imitait bien la chair... Il me plaisait beaucoup; seulement je n'osais pas trop le regarder, parce qu'il avait l'air tout nu.
LUCILE
Et le soir, tu as rêvé qu'il était couché avec toi.
JULIETTE
Oui.
LUCILE
N'est-ce pas que c'est horrible?
JULIETTE, simplement.
Mais non, je ne trouve pas.
(Silence prolongé.) LUCILE.
Est-ce que tu crois que c'est mal de parler de' ces choses-là?
lOO LETTRES DE FEMMES
JULIETTE, geste des épaules.
Mal... Non... Ça ne peut pas être mal, puisqu'il s'agit de mariage et que nous finirons toujours par nous marier. D'ailleurs, ça m'est égal. L'aumônier d'ici est sourd comme un pot, on peut lui raconter tout ce qu'on veut. Ce n'est pas comme le jeune curé de Saint- Vincent, à Rouen, qui m'a confessée pendant les vacances! Oh! celui-là, par exemple, il ne perd pas un mot... Et il fait des sermons! Je n'osais même plus penser, tant j'avais peur de me confesser.
LUCILE
Tiens! voilà la petite Alice.
(La petite Alice, doii:(e ans, cduinie hleue, est reçue par les deux jeunes filles avec de vives démonstrations d'amitié. On V embrasse, on la prend sur les genoux, on se la passe comme une poupée. « Et la lettre, petite ? » demande Juliette. La petite Alice déclare qu'elle Va. Elle la tire laborieusement de sa poche et la remet. On renvoie l'enfant en lui donnant de gros baisers et une tablette de chocolat.)
JULIETTE, sérieuse, ouvrant l'enveloppe.
Enfin, nous allons savoir... C'est drôle comme je suis émue! (Dépliant la lettre.) Quatre pages! (X«
deux jeunes filles lisent en même temps, front contre front, cheveux mêlés, les bras enlaçant les tailles.)
DEUX INNOCENTES lOl
« Ma chère Juliette,
« Tu vois que je tiens ma promesse... Arrivée à Nice hier soir, je t'écris ce matin au saut du lit, même avant d'écrire à maman. C'est que je n'ai pas oublié ma chère mignonne Liette, et notre bon temps de Vernon, etc. (Protestations de tendresse, évocation classique des souvenirs de pension : le parc, la chapelle, etc.)
«... Mon voyage s'est fait dans les meilleures conditions; j'ai bien dormi dans le sleeping,Qtj en m'éveillant, mes yeux ont été frappés par ce beau paysage du Midi, que je ne connaissais pas. Figure- toi..., etc.. (Description de la câte entre Marseille et Nice; belle rhétorique de pension, méandres, ciel d'azur, Méditerranée bleue, rochers abruptes, etc.. Lucile et Juliette passent rapidement.)
«... Jacques est charmant pour moi. (Lucile et Juliette, ensemble : « Ah! Enjin! ») C'est le compagnon de voyage le plus affectueux, le plus gai..., etc. (Suite des mérites de Jacques.)
Nous sommes descendus à l'hôtel des Anglais, où nous sommes bien, etc. (Détails prolixes, numéro de lu chambre, heure des repas, etc..)
« Enfin, ma petite Juliette chérie, Nice esc
bien beau, Jacques est bien bon et je suis bien heureuse. Marie-toi bien vite pour être aussi heureuse que moi.
« Je t'embrasse mille fois.
fic Ta Marguerite. »
(Les deux jeunes filles se regardent quelque temps en silence.) JULIETTE.
Eh bien! elle est jolie^ sa lettre... Je me moque bien de la Méditerranée, de Jacques, et de l'hôtel des Anglais. Il n'y a pas un mot de ce qu'elle avait promis de dire.
LUCILE
Elle aura oublié.
JULIETTE
Non! elle a fait comme les autres!... Une fois mariée, aucune ne veut plus rien dire! (Froissant la lettre avec dépit.) Eh bien, n'importe! je le saurai tout de même..., quand il faudrait que je le demande à mon cousin Henri!
La Blague
La Blague
zMademoiselle Cécile Coutard à monsieur Louis de Listrac.
?\ ous m'intimidez tellement, mon Louis aimé, j'ai si peur d'un certain rire que vous avez devant ce que vous appelez a les bêtises sentimentales » que je me trouve tout embarrassée, toute confuse, pour vous dire ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. — Je ne suis, moi, qu'une petite bête, bien tendre, bien banale, bien pareille à toutes les autres femmes... Les expressions de tout le monde me viennent aux.
lèvres, ou à la plume, pour exprimer ce que je ressens, et je ne ressens jamais que des choses naturelles, des choses comme en ressentent tous les gens qui aiment, je crois... Comment faire, avec vous, qui prenez tout, c'est votre mot, — à la blague ?... Ainsi, j'allais commencer cette lettre par une phrase que j'ai entendue, que j'ai lue, bien sûr, qui est celle de toutes les petites sottes dans mon cas : — ce Mon ami, quand vous lirez ces lignes, j'aurai cessé de vivre... » Et puis, j'ai pensé qu'à première vue cette phrase vous ferait rire, que vous la trouveriez poncive, mélodrame, roman à un sou, — toutes vos expressions, que je connais, hélas! Alors, je n'ose plus; je ne sais que mettre... C'est pourtant vrai, m'ami, que votre Cécile sera morte, bien morte, quand vous lirez cette lettre...
Ne riez donc pas, cette fois, de grâce, mon Louiset chéri... Ce n'est pas gai de mourir à mon âge, en pleine santé, parce qu'on veut mourir, parce qu'on est trop malheureuse, simplement! Cela vaut bien que l'ami aimé ait un peu de chagrin; que, même s'il n'en a pas beaucoup, beaucoup, s'il ne pleure pas celle qui s'en va.