‹ Lettres de femmesChapitre 4 sur 23 · LA BLAGUE IO · texte numérisé non relu

LA BLAGUE IO

au moins il prenne l'accident au sérieux, qu'il ne rie pas, qu'il ne « blague » pas!... Je ne vous demande que ça, m'ami; pour cette fois, laissezmoi dire toutes les bêtises d'amour, tous les poncifs, tous les romans à un sou que j'ai dans le cœur... Et n'en riez pas..., ce sera la dernière fois que je vous agacerai; vous pouvez bien accorder cela à votre amie?...

Voyez-vous, Louiset, vous ne vous êtes jamais douté de la tendresse, de la folie de tendresse qui me tenait pour vous... Quand vous m'avez prise, je n'étais pas une innocente, certainement; on n'est pas innocente à vingt ans, quand on est née à Paris, chez de pauvres gens comme mes parents... Seulement, je n'avais jamais appartenu à personne, je vous le jure devant le bon Dieu qui va me juger; j'étais tout à fait intacte, mon chéri, et c'était mon corps tout neuf, comme mon cœur, que je vous apportais... Vous ne vous en êtes même pas aperçu : vous vous étiez moqué de ma résistance avec des mots si cruels, avec un parti pris de a blague » si dur que je n'aurais jamais osé vous dire, après : « Vous savez, Louis,

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VOUS êtes le premier!... » Ah! Dieu! auriez- vous ri! Auriez-vous assez dit: « que vous la connaissiez, celle-là! qu'on vous l'avait déjà faite; que vous en demandiez une autre, plus drôle! » Je vous adorais déjà; je voulais être à vous, et tout m'était égal, hors ça... Vous avez mené la chose comme il vous a convenu... Certes, j'aurais bien désiré être prise avec des mots tendres, avec des caresses un peu gentilles et dans un coin discret, à la campagne, par exemple : une petite maison, rien que nous deux dedans, des arbres autour; on y aurait été comme mari et femme, huit jours seulement, deux jours, — le temps que vous auriez voulu... Mais quand je me suis risquée à vous soumettre ce désir, vous m'avez demandé, avec un rire qui m'a effrayée (je n'y étais pas encore habituée), — ce si je ne préférais pas une chaumière, et si je ne voulais pas que vous missiez un habit de berger Louis XVI pour la circonstance... )) Alors, je me suis tenue tranquille, vous comprenez... Je vous ai appartenu dans un cabinet de restaurant, sur un canapé où des filles se donnaient tous les soirs pour de l'argent. Pouah!... Si je ne vous avais pas adoré, malgré

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tout, cette nuit du café Anglais serait le plus abominable souvenir de ma vie!...

... Mais je la bénis, cette affreuse nuit, puisqu'elle m'a permis de vous donner un peu de joie et que je me suis sentie, cette fois au moins, violemment aimée de vous! Aimée? Faut-il écrire ce mot-là, qui a le don de vous énerver, quand il ne vous fait pas rire aux éclats? Sans cesse il me venait aux lèvres, les premiers temps de notre liaison, mais vous m'avez vite désaccoutumée de le prononcer... Chaque fois qu'un élan de tendresse jetait mes bras autour de votre cou et que les : <c Je t'aime, mon chéri! » débordaient de mon cœur..., vous accueilliez ces pauvres aveux — inutiles, c'est vrai, mais si sincères! — par les exclamations de votre « blague » familière. Vous répondiez: « Miousic! » ou bien: « Chante ta petite romance, mon amour! » ou bien encore : a Et moi donc! C'est-à-dire que c'est du délire. » Je ne sais pas si les mots que vous disiez là étaient drôles, s'ils auraient fait rire d'autres femmes : moi, ils me transperçaient comme le froid d'un couteau... Vous n'êtes pas méchant, pourtant, Louiset. Pourquoi me faisiez-

VOUS du mal comme ça ? C'est donc que vous ne voyiez goutte dans mon cœur?

Vous n'y voyiez goutte, ou plutôt vous ne vous êtes jamais soucié de regarder ce qui s'y passait. Vous étiez convaincu que vous me rendiez très heureuse. Ne me faisiez-vous pas une vie enviable et gaie, une vie de fête, de théâtre, de courses, de voyages à Monte-Carlo, de soupers, — que sais-je ?... Oh! l'affreuse vie et combien elle m'a coûté de larmes que je vous cachais ! J'étais née petite bourgeoise, sans une once d'esprit, mais avec plus de cœur, plus de désir de tendresse que vingt autres ensemble : et voilà qu'il ine fallait cacher ma tendresse comme un vice, et souffrir à chaque heure de ma disette d'esprit. J'en souffrais, non pour moi, mais pour vous, que je voyais à la fois séduit par la « blague » amusante de tant d'autres femmes et mécontent de la timidité silencieuse de votre maîtresse... Ah! les mots que vous m'avez dits, m'ami, après chacune de ces expériences où vous constatiez mon irrémédiable absence d'esprit! Je m'excusais en disant (et c'était maladroit, et je

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