LA BLAGUE II
je VOUS aurai dit ma vraie pensée, montré ma vraie âme. Vous saurez que j'ai souffert, que chacune de vos fantaisies m'a arraché un lambeau de cœur; que vous avez, une année durant, piétiné sur ce pauvre cœur tant meurtri, sans même le panser, de temps en temps, par un mot de tendresse sérieuse...
Ce n'est pas votre faute, je le sais; c'est la faute du hasard qui nous a unis, si peu faits l'un pour l'autre que nous étions. Vous serez bien surpris, j'en suis sûre, d'apprendre que votre petite Cécile s'est tuée de chagrin, pour quitter la vie cruellement amusante et gaie que vous lui avez faite... Vous comprendrez peut-être, alors, qu'il existe un autre amour que celui que vous connaissez, un amour qui ne ce blague » pas, mais qui souffre, qai saigne, qui meurt... Et vous ne ferez plus à d'autres, dans la vie, le mal que vous m'avez fait...
Adieu, m'ami. Je m'en vais sans vous en vouloir, mon pauvre cœur à vous, comme toujours. Une allumette dans un réchaud, une heure sur un lit, et ce sera fini; je ne vous agacerai plus jamais... N'est-ce pas que je pars à votre goût,
sans faire de bruit chez vous, sans cris dans la rue, sans que personne, sinon vous, puisse connaître la cause de ma mort? Puisque je meurs bien discrètement, bien humblement, vous ne blaguerez pas cette mort, vous ne la trouverez pas trop romanesque? Hélas! chéri, je voudrais bien partir avec moins d'éclat encore, me faire encore plus petite, toute petite pour mourir... Mais comment faire? Ne m'en veuillez pas. Ne vous moquez pas de moi... Ne m'oubliez pas trop vite... Moi, je vous aime... Adieu, m'ami!
Au feu!
Au feu !
zMadame %aoiil Dambrine à monsieur T^aoul Vambrine.
ui, mon cher Raoul, tournez et retournez bien le papier entre vos doigts ; vérifiez la signature : c'est moi, votre légitime épouse, qui vous écris. Avant d'aller me coucher dans ce grand lit Louis XV, qui fut à nous deux, et qui maintenant est à moi toute seule, je suis entrée discrètement dans votre chambre; j'ai disposé l'enveloppe bien en évidence sur le chiffonnier voisin de votre cou-
Il8 LETTRES DE FEMMES
chette. Il vous a donc été impossible de ne pas l'apercevoir en rentrant du Cercle..., puisqu'il est convenu que vous rentrez du Cercle, si tard, chaque nuit... A présent que vous êtes fixé sur l'authenticité de ma lettre, lisez-la attentivement et méditez-la: ce n'est pas une plaisanterie.
... Voilà trois ans, jour pour jour, mon cher ami, que nous sommes mariés. Avouez que vous ne vous étiez point aperçu de l'anniversaire?... Moi, je ne l'aurais pas laissé passer sans rêver un peu, même s'il n'avait pas été marqué aujourd'hui par un petit incident dont vous apprécierez l'importance tout à l'heure. Trois ans! C'est beaucoup et ce n'est guère! Pour vos parents et pour les miens, pour nos amis, pour le monde, nous sommes de jeunes mariés... Vous avez trente-deux ans; j'en ai vingt-trois; vous êtes élégant, je suis jolie; ne serait-il pas naturel que notre amour eût duré l'espace d'une liaison ordinaire?... Voilà ce que pense le monde... Et pourtant, nous qui sommes dans les coulisses de la comédie, nous savons que, depuis plus d'une année, nous ne sommes plus des amants et que (ne vous récriez pas, j'ai marqué les jours sur le
AU feu! 119
calendrier, au cours de cette dernière année) nous avons été des époux neuf fois, ni plus ni moins. Ces neuf pauvres fois vont d'ailleurs s'espaçant de plus en plus, et depuis le mois d'octobre..., vous m'entendez?... Et nous sommes en janvier, près de la fin de janvier!...
C'est sur ce point que je me permets d'appeler votre attention, mon cher époux. Observez combien votre conduite à mon endroit fut déraisonnable.
Vous m'avez prise dans ma famille, vierge de corps et d'esprit, je vous l'assure, ne sachant rien de rien de l'amour. A ce moment-là, vous m'auriez simplement installée dans le lit Louis XV, vous m'auriez baisée sur le front et vous vous seriez retiré dans votre chambre, que — ma parole — je n'y aurais rien trouvé à redire; cette vie de bons camarades m'eût enchantée... Au lieu de cela, qu'avez-vous fait?... Vous avez, dès le premier soir, piétiné mes ignorances; j'ai appris l'amour sans que rien m'y eût préparée... Remarquez que je ne m'en plains pas : il paraît que c'est l'usage. Triste usage qui fait du mariage une sorte de viol, quand il serait si facile d'en
faire au moins une séduction!... Mais passons: la nature est là, heureusement, qui répare, et vite, les maladresses des hommes.
Il me fallut peu de temps, je le confesse, pour vous aimer, Raoul, non plus en jeune fille, mais en femme. Vous daigniez même déclarer, en ces jours heureux, que j'avais « du tempérament » : c'était votre mot. Seulement, à mesure que je m'animais, vous sembliez, vous, devenir moins amoureux, plus distrait. La nouveauté de tenir une vierge entre vos bras n'amusait plus votre imagination blasée, et déjà vous compariez, sans doute, les pauvres caresses naïves de votre femme aux caresses savantes des maîtresses d'antan.
Quand arriva le second anniversaire de notre mariage, vous aviez une maîtresse.
Vous avez une maîtresse : tout Paris le sait, et moi comme tout Paris. C'est une cabotine que vous payez; elle vous trompe : tout Paris sait également ceci, hormis vous, bien entendu. Apprenez, d'ailleurs, de mon expérience déjà mûrie par les confidences des autres femmes, cette vérité : Toute femme qu'un homme paye trompe cet
AU feu! 121
homme; et en le trompant, en se donnant pour rien à un autre, elle se relève à ses propres yeux...
Mais cela m'importe peu. Ce qui m'importe, c'est le délaissement où je suis depuis le commencement de cette belle liaison. Presque du jour au lendemain, il m'a fallu changer de régime : passer d'un ordinaire abondant et succulent à la frugalité et à la diète. Comment vous imaginez-vous donc, cher ami, que j'ai l'estomac fait pour m'infliger une pareille épreuve ? Espérez-vous régler mon appétit à volonté? Mais, mon cher ami, vous êtes, pour la prudence, audessous de ce bourgeois dont l'aventure ridicule vient d'être contée aux juges, et qui, défiant de ses moyens, administrait du moins des calmants à sa compagne!...
Je suis une honnête femme; je désire respecter votre honneur : la lettre que je vous écris en ce moment en est la preuve; j'ai supporté mon abandon sans me plaindre et de mon mieux, tant que ma volonté y a suffi : mais cette fois je vous avertis, je vous crie : « Au feu ! » parce qu'un petit incident m'a montré aujourd'hui même que
ma volonté m'échappe, et que mes résolutions d'honnêteté sont à la merci d'une ardeur de sang, d'un éblouissement passager... J'ai promis de vous raconter cet incident. Le voici :
Vous savez peut-être que je reçois le lundi : j'ai donc reçu aujourd'hui. Il vient chez moi nos amis que vous connaissez, et aussi un certain nombre de jeunes gens que vous connaissez peu. Que voulez-vous ? N'importe qui, pour avoir dîné dans le monde à côté d'une femme, se croit en droit de déposer le lendemain un carton chez cette femme, et de s'y présenter dans la semaine. Les relations masculines s'étendent rapidement ainsi, surtout quand la jeune femme est notoirement délaissée par son mari, et c'est mon cas, mon cher Raoul. J'ai donc bon nombre de jeunes visiteurs le lundi; et je dois leur rendre ce témoignage, que tous me font une cour assidue et s'offrent généreusement à vous remplacer le jour où je me déciderai à vous tromper.
Qr, aujourd'hui, vers six heures et demie, — par un de ces hasards qui vident tout d'un coup un salon plein l'instant d'avant, je me suis trouvée en tête-à-tête avec l'un des candidats...
Ne montez pas sur vos grands chevaux ; vous ne saurez pas son nom, et vous ne pouvez guère proiroquer tous ceux qui sont venus, n'est-ce pas?... Donc, le candidat en question, après une minute de silence embarrassé, a pris subitement un parti inconcevable, un parti de timide enragé : il s'est précipité sur moi, m'a enlacé la taille et m'a dévoré les lèvres de baisers.
Vous croyez peut-être que j'ai résisté? Eh bien! mon cher, pas du tout. Il y avait en moi, à mon insu, un tel besoin de caresses que j'ai perdu le vouloir au premier contact. J'ai été, une seconde, à la merci de cet homme que je n'aime pas. Il l'a bien vu ; il allait profiter de ses avantages et déjà s'égarait quand, par bonheur pour vous..., on a sonné... C'était une de mes amies de pension... Le jeune conquérant, rouge comme un coquelicot, a regagné prestement son fauteuil. Il était temps; si l'amie était entrée cinq minutes plus tard, votre compte était réglé, mon pauvre Raoul...
... L'homme qui a failli devenir par surprise l'amant de votre femme ne remettra plus les pieds chez moi, je vous le promets... Ce que je ne puis pas vous promettre, c'est de ne pas
courir une seconde fois le danger couru aujourd'hui, et, dame! l'amie de pension n'arrivera peut-être plus si à propos. Je vous confesse loyalement ma faiblesse : je me sens actuellement à la merci d'un audacieux... Le feu est à votre maison, cher ami : s'il vous est indifférent qu'elle brûle, continuez votre vie d'amour extra-conjugal... Sinon, comme, Dieu merci! l'incendie n'a pas fait beaucoup de ravages, vous pourriez peut-être l'éteindre... cette nuit encore..
Journal de Simone
Journal de Simone