‹ Lettres de femmesChapitre 7 sur 23 · ANNIVERSAIRE · texte numérisé non relu

ANNIVERSAIRE

Ê«>^^^UR ce même petit cahier rouge, mon ^vxS confident intime, bien délaissé depuis ^^^^ quelques mois, je lis, à la date du 20 mai 18.., ces trois lignes griffonnées à la hâte au retour de la messe de mariage :

a C'est fait. Me voilà mariée, mariée, mariée! Papa a pleuré pendant le discours de l'évêque. Ma robe, tissée exprès pour moi par nos amis

les Martin, de Lyon, a produit un grand effet, surtout sur ceux qui ont vu de près l'étofTe, dans le chœur. Mon mari (cher Jean) m'a embrassée dans la sacristie (je crois que ce n'estpas Fusage) en me disant à l'oreille : « Je vous adore! »

(( Et maintenant, serai-je heureuse? Il me semble que j'ai tout pour l'être. Nous sommes jeunes, suffisamment riches... Et nous nous aimons...

(( Mon Dieu, faites que je sois heureuse!

(( Rendez-vous avec moi-même, l'an prochain, a pareille date. »

... Toute une année a passé sur les souvenirs de cette journée. Et il me semble que vraiment deux moi différents se rencontrent en ce moment : l'un est la blanche et ignorante épousée que j'étais l'an dernier à pareille époque; l'autre est la femme qu'un an de mariage a instruite de tout ce qu'elle ignorait en ce temps-là, qui sait à peu près au juste ce qu'il donne de joies et de peines. Ces deux images de moi-même, fidèlement accourues au rendez- vous, se parlent, s'interrogent et se répondent.

— Me voici, dit la jeune fille aux bouquets

d'oranger. Je viens te demander compte de l'année échue. Et d'abord, dis-moi, es-tu heureuse? La jeune femme, mon moi d'aujourd'hui, répond :

— Ne prononce pas ce mot. Il est trop grand et trop obscur. Tout ce que je puis t'assurer, c'est que je ne suis pas malheureuse. Seulement, tu le vois, je suis triste.

— Regrettes-tu donc de t'être mariée?

— Non. Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Je serais encore une enfant pareille à toi, que je me marierais assurément, parce que notre raison d'être, à nous, c'est d'être épouses. Ce que je regrette, vois-tu, c'est mon cœur de jeune fille.

— Ton cœur a-t-il donc tant changé?

— Il a changé. Il a perdu les deux grâces d'état du cœur des jeunes filles : l'espoir et l'ignorance.

— L'espoir?

— Oui. Je ne dis pas, entends-moi, que je n'espère plus rien de l'avenir. Je dis que j'ai perdu cet espoir sans limite (comme sans objet précis) qui réside au fond d'une âme de vierge. Il est encore permis à celle-ci d'aspirer à

toutes les joies. Qui sait si son fiancé ne sera pas le plus beau, le plus intelligent, le plus tendre des époux? : le fiancé n'existe pas encore. Ajoutons que, même très innocentes, nous devinons que le mariage renferme des félicités nouvelles : ces félicités, nous les rêvons indéfinies, capables de combler le cœur éternellement. En un mot, à la façon dont les jeunes filles regardent l'avenir, l'avenir ne peut jamais réaliser que la moitié de leur rêve. Il n'existe pas de bonheur humain qui vaille une pareille faculté d'espoir. De même, la réalité de l'amour ne contient pas de satisfaction qui vaille notre ignorance.

— Comment se peut-il que l'ignorance soit un bonheur?

— Un bonheur immense : le plus grand de tous. Ne vivre qu'avec son esprit et son cœur, comme j'ai vécu vingt ans; ignorer son corps; ne jamais être effleurée par l'ombre d'un désir, ne savoir pas même ce que ^pourrait désirer ce désir; passer à côté de la vie sans la comprendre, sans soupçonner les vils appétits qui, en réalité, mènent le monde. Ah! je te le jure, nul bonheur n'es t. comparable à celui-là.

— Soit. J'admets que l'espérance indéfinie, que l'ignorance absolue soient des privilèges enviables. Mais ce sont, pour ainsi dire, des avantages négatifs : dans la réalisation, même partielle, de nos rêves de jeunes filles, et dans la révélation de ces secrets de l'amour que nous ne connaissions pas, n'y a-t-il pas au moins un peu de bonheur positif ?

— Si. Il y a dans le mariage une source de bonheur réel : moins pur que notre bonheur de vierges, mais plus poignant, et qui remue davantage tout notre être. D'abord la joie d'être des femmes, de commencer à tenir un rôle social : une joie de vanité. La joie, ensuite, d'avoir un compagnon et un ami qui nous appartienne exclusivement : une joie d'affection. Enfin, — et c'est ici un aveu que je n'oserais faire qu'à moimême, — le plaisir pervers de cesser d'être chastes... Oui. Il y a une mauvaise jouissance à sentir notre chère innocence peu à peu se tacher, se flétrir et mourir. Quel abîme est-ce donc, quel abîme plein de nuit que notre cœur! Pour moi, je le confesse, après les premières hésitations, après les premières révoltes d'une pu-

deur qui agonisait, j'ai été prise comme d'une fièvre d'impureté conjugale; il me semblait que mes sens, à peine révélés à moi-même, ne seraient jamais apaisés, ni ma curiosité, née de la veille, satisfaite. C'était moi qui dérangeais mon mari, qui le sollicitais, qui le menais avec adresse vers des épreuves que, de lui-même, il n'aurait peut-être pas tentées... Aujourd'hui, en repassant dans ma mémoire une certaine période de cette année (entre juillet et janvier, à peu près), je me sens les joues rouges de honte. Il me semble que j'ai été trop la maîtresse de mon mari, trop la Dalila usant de son corps pour séduire l'homme étendu près d'elle. Je pense que Jean, après ces minutes troubles, devait me mépriser un peu.

— Et cette fièvre s'est apaisée? Qu'est-il donc survenu?

— Il n'est rien survenu que l'apaisement... Oui, vers la fin de janvier (j'en trouve les dates sur ce même journal), mon cerveau et mon corps se sont sentis las en même temps. Et alors a commencé pour moi une douce série de journées : j'aimais autant mon mari, mais je lui donnais une meilleure tendresse, moins entachée de sen-

sualité. La pudeur me revenait insensiblement, et aussi la réflexion et la pensée. Ce fut alors que nous commençâmes à causer vraiment, Jean et moi, et que nous pénétrâmes réciproquement dans nos âmes.

— Et puis?

— Et puis, après avoir échangé beaucoup de paroles, mon mari s'est aperçu qu'il avait fait le tour de mon esprit, et moi j'ai vu que j'étais au bout du sien. Nous ne pouvions plus rien nous dire que nous ne nous fussions dit déjà; s'il faut écrire la vraie vérité, nous nous ennuyions l'un l'autre. Restait la joie de chair, le plaisir d'amour. Nous essayâmes, par un accord secret qui ne fut pas traduit en paroles, de nous y réfugier. Hélas ! de ce côté-là encore, nous nous heurtions à l'impossibihté défaire revivre les sensations mortes... Ce n'était qu'un accident, quand nos étreintes nous électrisaient comme jadis; et alors il nous semblait que, brusquement, s'entr'ouvrait, puis se refermait pour nous un paradis dont nous étions désormais exclus.

— Et aujourd'hui, de l'ancienne tendresse et de l'ancien désir, que reste-t-il ?

— Il reste un goût réel à vivre l'un près de Tautre, goût fait, je crois, d'habitude, et de reconnaissance réciproque pour les joies que nous avons goûtées l'un par l'autre. Quant à espérer le retour de ces joies défuntes, nous n'y comptons pas... Nous sommes un bon ménage, qui ne se dispute ni ne s'amuse en tête-à-tête. Si l'un de nous abandonnait l'autre, l'abandonné serait pourtant très malheureux, au moins pendant quelque temps.

— Et cela durera toute la vie?

— Ah! voilà le péril, je le sens bien. Nous sommes mariés pour la vie : et, en un an, nous avons mangé toute notre part de bonheur à deux. Si nous savions qu'il ne tient qu'à nous de nous séparer, comme deux voyageurs qui ont fait route ensemble, et qui, arrivés au terme, se saluent et s'en vont chacun de son côté, je crois que nous aurions moins de mélancolie et d'inquiétude. Mais toute la vie!... toute la vie!... Et je pense que nous finirons comme les autres ménages, ayant commencé comme eux. Jean aura des maîtresses et moi des amants... Et par moments je me demande s'il ne vaudrait pas mieux

JOURNAL DE SIMONE Hf

qu'il en fût ainsi, si tout ne serait pas préférable à cet état d'attente ennuyée et honnête où nous vivons...

Ne me questionne donc plus, ô ma chère image abolie, — jeune fille aux bouquets d'oranger. J'ai peur de me questionner moi-même et peur de répondre. J'aime mieux attendre l'avenir avec une résignation désarmée. Que fera de moi cette seconde année de mariage, alors que la première m'a déjà tant changée?

... Rendez-vous avec moi-même, l'an prochain à la même date... Hélas! je n'ose plus ajouter : « Mon Dieu! faites que je sois heureuse! »

LE SOIR d'une première FAUTE

... Mon mari esc couché. Il dort. Parla porte ouverte entre nos deux chambres, j'entends sa respiration rythmée, interrompue de temps en temps par un ronflement léger, qui ne dure guère. Nous nous sommes quittés, tout à l'heure, devant le seuil mitoyen, avec un échange de : c( Bonsoir! » paisibles, et un effleurement distrait de mon front par ses lèvres, — le fantôme d'un baiser...

Maintenant, comme chaque soir, je griffonne le bilan de ma journée sur mon petit cahier confidentiel. J'ai un peu de fièvre dans les doigts. C'est qu'aujourd'hui, pour la première fois, après

trente mois de mariage honnête, j'ai trompé mon mari. J'ai un amant.

Pourquoi cet événement, si considérable dans la vie d'une femme, n'a-t-il d'autre effet sur moi que de m'ébranler les nerfs à fleur de peau? Pourquoi ai-je si peu d'enthousiasme, ou si peu de remords? Peut-être savais-je trop bien et depuis trop longtemps où j'allais pour m'étonner d'être arrivée : les pages précédentes de mon journal, depuis la fin de l'été, enregistrent les étapes de ma course à l'adultère comme un vrai livre de bord. Peut-être aussi mon adultère a-t-il été trop facile, trop sûr, trop banal, trop sans incidents. Peut-être enfin n'ai-je pas un cœur fait comme celui des autres femmes; peutêtre suis-je dépourvue de tempérament. Pourtant j'ai bien aimé mon mari, il y a deux ans!

... J'espère que la nuit tamisera mes sensations Cît que je saurai, demain, à mon réveil, si je dois rire ou pleurer, me féliciter ou me mépriser. Ce soir, je me bornerai à noter le récit fidèle de l'aventure, bien certaine de le relire plus tard avec curiosité.

... Donc, aujourd'hui, vers trois heures, j'ai

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quitté la maison conjugale pour me rendre avenue Montaigne, à la fameuse garçonnière dont Ludovic me vantait depuis si longtemps les avantages : rez-de-chaussée, entrée sombre, rien à demander au concierge, etc.. L'aprèsmidi était mélancolique et tiède, sans pluie, pourtant. J'ai fait route à pied, afin de me donner le loisir des réflexions. Réflexions qui, d'ailleurs, ont tourné autour de cette pensée unique : « Si, par hasard, Ludovic avait été forcé de s'absenter, s'il n'était pas au rendez-vous pour un motif quelconque, en serais-je contente ou fâchée? »

De moi à moi, sincèrement, je crois que j'eusse été contente.

Mais Ludovic était chez lui; il guettait mon arrivée par la porte entre-bâillée de son rez-dechaussée : cette porte s'est d'elle-même ouverte devant moi, et je me suis trouvée en tête-à-tête avec mon « futur, » dans une pièce drapée à l'orientale, horriblement Louvre, Bon- Marché, Place Clichy, petite cocotte. Quant à Ludovic, il avait revêtu un complet d'intérieur en drap grosbleu qui ne lui allait pas mal, et il sentait très

fort l'ambre gris. Il n'a pas manqué de me dire le mot que j'attendais : — « Comme c'est gentil à vous d'être venue! » — et de me serrer immédiatement dans ses bras en embrassant ma voilette et le nœud de ma capote... Après, nous nous sommes assis sur le divan oriental (cent vingtcinq francs), et nous avons échangé quelques propos sur la température. Ludovic m'a enlevé mon mantelet, ma capote et ma voilette, les a portés et déposés sur une table voisine avec les mêmes précautions que si ces objets eussent été des explosifs dangereux, et est revenu s'asseoir près de moi... Il y a eu un silence... Pour y mettre fin, Ludovic m'a proposé de visiter l'appartement. Je l'ai suivi dans la chambre à coucher, — toujours orientale, hélas! — mais vaste et confortable; puis, dans le cabinet de toilette.

Ludovic m'a priée de remarquer que celui-ci contenait ce tout ce qu'il faut ».

— Il y a encore un cabinet de débarras où je mets mes malles et mes pardessus, a dit Ludovic; je suppose que vous ne tenez pas à le voir?

Effectivement, je n'y tenais pas le moins du monde. Nous avons regagné la chambre à cou-

cher. Ludovic a regardé la pendule : elle marquait quatre heures moins cinq. Cette constatation a paru avoir quelque influence sur son énergie. Je l'ai laissé faire. J'estimais qu'après nos promenades en fiacre des jours précédents, la résistance eût été ridicule.

Toute ma pensée, à ce moment, se concentrait dans une sorte de curiosité tranquille pour la c( façon dont ça se passerait. » Ça s'est bien passé, sans aucun de ces incidents grotesques que je redoutais, etquim'eussentempêchée de revenir. Ludovic, à coup sûr, n'en est pas à sa première maîtresse mariée. Il s'est bien comporté, suffisamment tendre, discret, ardent. Malheureusement, mon invincible conviction était qu'il jouait un rôle, et sans doute je la laissais apparaître sur mon visage, car il m'a dit : — ce Vous ne m'aimez pas, Simone! » d'un ton assez triste. Il m'a semblé que cette tristesse, au moins, était sincère, et pour l'en remercier je l'ai embrassé affectueusement en lui disant : — « Si je ne vous aimais pas, mon ami, je ne serais pas ici.^ »

A un certain moment, j'ai, à mon tour, regardé la pendule. Elle marquait quatre heures et demie

un peu passées... J^avais cessé d'être une honnête femme, au sens physiologico-social du mot.

Les « après » immédiats de l'aventure ont été évidemment gênants pour moi; mais, en somme, ils sont les mêmes dans le mariage, les premières fois, et il ne faut pas en mettre l'ennui au compte de l'adultère. Mon impression totale, du reste, est que l'adultère, ou tout au moins ce mon adultère, » ressemble extraordinairement à un mariage. Mon (( futur » illégitime m'avait fait la cour pendant quelques semaines comme l'autre; la date de l'union a été fixée à l'avance, comme pour l'autre; quant aux gestes et aux paroles, ils ont été identiques. Il n'y a que le petit voyage de moins, cette fois.

Nous nous sommes quittés, Ludovic et moi, un peu embarrassés, et, j'en suis convaincue, avec une commune sensation d'allégeance. Ludovic a protesté qu'il voulait me revoir demain : je l'ai prié d'attendre jusqu'à jeudi : il s'est résigné, en sollicitant au moins, pour demain, l'aumône d'un petit bleu, « bien tendre. »

Et voilà tout. Tout cela n'est ni très émouvant, ni très drôle.

Rentrée chez moi, je n'ai vu mon mari qu'au moment du dîner. Pauvre Jean! J'ai eu d'abord envie de rire. Comme disait Réjane dans je ne sais plus quel vaudeville, on a beau en voir beaucoup, ça paraît toujours drôle d'en voir un de plus... Et puis, mon envie de rire a passé subitement, a fait place à une sorte d'apitoiement doux, bizarre, que mon mari ne m'avait jamais inspiré... Il a des façons de boire, de sucrer son café, de peler les poires qui m'exaspéraient, dans ces derniers temps où j'étais si nerveuse. Eh bien! ce soir, toutes ces petites manies ne m'irritaient plus. Je me disais, en le voyant casser ses morceaux de sucre en menus fragments, ou couper sa poire en lanières, ou boire en levant le petit doigt : a Quel bon garçon, tout de même! Comme je l'ai fait enrager depuis un an!... Et puis, je suis vraiment coupable envers lui, à présent... Tromper son mari, c'est grave... Pauvre garçon! Je ferai tout ce que je pourrai pour qu'on ne le sache pas ! »

Nous avons causé amicalement pendant la soirée. Jean est beaucoup plus intelligent que Ludovic (un petit jouisseur qui n'a jamais su

augmenter les quinze mille livres de rentes héritées de son père). Mais Ludovic est gentil! Il a de jolis yeux! C'est un amant très enviable.

Quand nous sommes montés dans nos chambres, pour nous coucher, j'étais dans un état de nerfs bien singulier. Il m'eût été agréable que Jean fût galant, entreprenant... Il n'a pas même essayé... J'ai si mal accueilli ses dernières tentatives!... S'il m'avait prise dans ses bras et un peu caressée, à cet instant-là, je fondais en larmes et j'avouais tout...

Il vaut mieux qu'il ne l'ait pas fait.

... Je viens d'aller, à pas de loup, dans la chambre de Jean, près de son lit. Je me suis assise à son chevet; je l'ai regardé dormir, dans la pénombre éclaircie seulement par la lumière venue de ma chambre... Tous nos chers souvenirs communs me remontaient du cœur; les premières nuits d'initiations, le voyage en Italie, notre chère année d'amour. Ah! oui» je l'ai bien aimé! Et voilà que nous ne nous aimons plus, sans qu'aucun événement nommable nous ait séparés! Pourquoi? Pourquoi?

... J'avais des larmes aux yeux. Je me suis penchée sur Toreiller; j'ai embrassé mon mari dans les cheveux; puis je me suis enfuie chez moi.

... En ce moment, je n'aime plus Ludovic; je lui en veux de m'avoir possédée...

Hélas! et je sais bien pourtant que jeudi, après-demain, je retournerai tout de même avenue Montaigne!...

LE CAS DE l'enfant

... Depuis le jour où j'ai trompé mon mari avec Ludovic, je n'en ai pas vécu de plus rempli d'événements que celui-ci, ni qui m'ait mieux éclairée sur l'état de mon cœur.

Dès le matin, comme je me l'étais promis hier, je me suis habillée pour sortir. J'ai dit à Jean, qui me demandait distraitement où j'allais : — « Je vais au Louvre, mon chéri. » Et je l'ai embrassé sur le front, comme tous les matins.

J'ai pris un fiacre au bout de notre rue; je me suis fait conduire chez le docteur Garnier : c'est lui qui a soigné ma pauvre amie Rosine l'an

passé, lorsqu'elle a eu des couches si difficiles... Il m'a fait attendre au moins une heure et demie. Tout le temps que j'attendais, il arrivait d'autres dames, jeunes et vieilles. Les vieilles, que venaient-elles faire là ?

Enfin, ça été mon tour. Quand je me suis trouvée en face de cet homme de quarante ans, grisonnant, mais solide et alerte, et qu'il a fallu me déshabiller, j'ai eu plus de honte que je n'aurais cru. .. Qu'est-ce donc que la pudeur ? Je me promène dans une chambre, sans gêne, devant mon mari ou devant Ludovic... Décidément cette folle de Rosine a raison, quand elle dit, de son petit air impertinent :

— La pudeur, c'est les hommes dont on n'a pas l'habitude...

Le docteur m'a étendue sur une chaise longue, m'a auscultée, m'a palpée (j'avais été autorisée à garder ma chemise) et m'a déclaré que j'étais enceinte. Je suis d'ailleurs, paraît-il, admirablement conformée pour la maternité; la grossesse et l'accouchement seront « presque un plaisir. » Ce sont les mots du docteur Gamier. Je voudrais bien l'y voirî

... Je suis sortie de cette consultation plutôt contente. Après deux ans et demi de mariage infécond, je n'osais plus espérer d'être mère. Seulement, ce petit vient dix mois trop tard. S'il était arrivé à temps, je crois que je serais demeurée honnête femme. Enfin, ne récriminons pas; ce qui est fait est fait.

J'éprouvais le besoin de confier mon secret à quelqu'un, tout de suite. J'ai dit au cocher : a Vingt-deux, avenue Montaigne. » Il n'était que onze heures. Ludovic devait être chez lui.

Effectivement, je l'ai trouvé; je l'ai même trouvé au lit, un peu surpris de me voir arriver si matin. Il s'est efforcé de paraître très satisfait de ma visite : au fond, je crois qu'elle dérangeait quelque plan, car il consultait souvent la pendule. Mais auprès d'un homme très jeune, encore au lit, et qui vient de s'éveiller, l'absente a toujours tort... Je l'ai prié de se tenir tranquille et d'écouter les choses graves que j'avais à lui dire.

Ces choses graves, il faut l'avouer, ne l'ont pas mis en bonne humeur. Quand j'ai eu conté ma consultation, et son résultat, Ludovic était redevenu sérieux. Il fronçait le sourcil, il murmu-

rait : ce En voilà une tuile ! » Je l'observais, sans plus rien dire. Il s'est risqué à me demander :

} — Et... que comptes-tu faire?...

' — Mais, mon ami... Je ferai comme toutes les femmes..., j'attendrai neuf mois...

— Et ton mari, qu'est-ce qu'il dira ?

(Ludovic est persuadé que je n'ai plus de rapports avec Jean. C'est absurde, et je ne comprends pas comment un garçon qui n'est pas à sa première maîtresse mariée s'imagine qu'une femme peut se refuser à son mari et continuer de vivre en bonne intelligence avec lui. Mais n'importe. Dès le début de nos amours, il m'a fait promettre de ne plus me donner à Jean. J'ai tenu parole un mois. C'est tout ce que j'ai pu faire, et j'estime que peu de femmes en eussent fait autant à ma place.)

J'ai bien vu qu'aujourd'hui Ludovic envoyait au diable ma fidélité supposée.

— Eh bien, disait-il, nous voilà dans de jolis draps!

Toutes sortes de vilaines propositions étaient sur ses lèvres; je les devinais : supprimer le petit être qui n'avait pas encore d'existence propre;

OU bien me livrer une fois à mon mari, pour lui faire endosser l'enfant.

Dieu! que les hommes sont lâches, et bas, et prêts à toutes les infamies que la loi n'atteint pas!

Je me suis donné le plaisir de ne pas dissiper ses inquiétudes. Je les ai redoublées au contraire en affirmant ma volonté de rester éternellement à lui, à lui seul, et ma décision de ne point recourir aux sages-femmes complaisantes. Il faisait une tête!... une tête qui me vengeait!

Alors, j'ai voulu tenter une expérience. Je me suis levée, je me suis à demi étendue sur le lit; j'ai appuyé ma joue contre la joue de Ludovic. Avant la confidence, ça n'eût pas été long... Mais voilà ! Maintenant il me savait enceinte, et je crois, outre ses inquiétudes, que cela lui répugnait un peu... Il a fait semblant d'être tendre, mais tous ses efforts sincères (l'amour-propre s'en mêlait) n'ont réussi qu'à manifester son inertie...

Triste, tout cela !

Je suis remontée dans mon fiacre passablement

écœurée; j'ai dit au cocher de presser son cheval, car déjà il était l'heure du déjeuner, à la maison.

En route, je réfléchissais. Est-il vraiment de Ludovic, mon enfant? Oui, probablement; car Ludovic m'a aimée, cette année, dix fois plus que Jean... Mais la vérité vraie, je ne la sais pas. Il n'y a pas de signe indiscutable, pour une femme livrée à deux hommes, qui manifeste la paternité de l'un d'eux. Il n'y a qu'un sentiment; je reconnais qu'il est assez fort, assez pressant, et le mien tend à me persuader que Ludovic est le vrai père...

A la maison, j'ai trouvé Jean qui m'attendait. J'étais en retard d'une demi-heure; le pauvre garçon, cependant, n'a pas eu un mot de reproche : il a été gai et affectueux, comme toujours. Quel charmant mari ! Mais voilà : c'est un mari.

Nous avons déjeuné de bon appétit et de bonne humeur. Je lui avais dit en commençant : — c( J'ai quelque chose d'important à te raconter; je te le raconterai quand nous en serons au café. » Il insistait pour savoir tout de suite; mais j'ai tenu bon, m'amusant de son impatience.

JOURNAL DE SIMONE Ifl

Lorsque le café a été servi, je me suis assise sur ses genoux et, dans l'oreille, par petites phrases entrecoupées de baisers, je lui ai versé ma confidence.

J'ai cru qu'il allait se trouver mal d'émotion... Il m'embrassait, il riait, il pleurait, il sautait dans la salle à manger comme un gamin... ce Ma petite femme chérie! Comment! c'est vrai! c'est vrai que tu as un bébé! Et tu ne me l'as pas dit plus tôt, cachottière!... Moi qui ne me doutais de rien!... »

Il me tâtait, il me faisait tenir debout, de profil, pour s'assurer si a ça se voyait » (à un mois!).

Toute la journée il a été adorable pour moi, caressant, aux petits soins. On eût dit que nous étions revenus à la lune de miel. Je devine bien que ce soir il va vouloir partager ma chambre.

Et je pense que c'est d'une ironie douloureuse et touchante en même temps, ce qui m'arrive : l'enfant que je porte, qui probablement n'est pas de mon mari, va me rapprocher de lui et me séparer de mon amant...

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