‹ Lettres de femmesChapitre 8 sur 23 · DEUX PÈRES · texte numérisé non relu

DEUX PÈRES

Depuis que je lui avais annoncé ma grossesse, je n'allais plus chez Ludovic. Notre dernière entrevue avait été si triste, elle m'avait montré mon amant sous un jour si fâcheux, que je n'éprouvais nulle envie de le revoir. Même toute correspondance avait cessé entre nous, et je croyais l'aventure à laquelle je dois d'être mère finie, bien finie.

Mais voilà qu'hier soir, mon mari, rentrant de sa promenade quotidienne, m'a dit :

— J'ai passé avenue Montaigne voir ce que devenait notre ami Ludovic.

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Je n*ai pas bronché. J'ai demandé :

— Eh bien ! que devient-il ?

— Il m'a paru assez embarrassé de se justifier, quand je l'ai accusé de nous laisser complètement de côté depuis un mois... Il a prétexté une absence qu'il a dû faire pour recueillir une petite succession. Entre nous, je crois qu'il y a une femme dans son cas et qu'il nous oubliait à roucouler. C'est un homme à bonnes fortunes... Il m'a accompagné jusqu'à la porte du cercle; je le regardais au grand jour : il est vraiment très joli garçon.

Et comme je ne répondais rien, Jean a ajouté :

— Je l'ai invité à déjeuner pour demain. Est-ce bête? Ce garçon que je n'aimais plus,

qui s'est plutôt mal conduit avec moi, cela m'a fait plaisir de savoir qu'il allait revenir, qu'il s'assoirait à notre table, comme autrefois, que je le verrais, que je l'entendrais parler et rire. Et puis, j'étais satisfaite de n'être pas revenue la première. Mon mari s'est spontanément chargé de le ramener : c'est plus convenable ainsi, me semble- t-il.

J'ai songé à ce retour toute la soirée, et ce

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matin, en me réveillant, c'est la même pensée qui m'est venue d'abord. J'ai donné à la composition du menu, à la surveillance de la cuisinière, des soins auxquels je n'étais plus accoutumée depuis la rupture : Jean a si peu d'exigences!... Ensuite, j'ai fait ma toilette, et je confesse que j'y ai mis quelque coquetterie... Heureusement, à ma taille on ne voit encore rien de ma grossesse; j'ai seulement la poitrine un peu plus forte; mon teint est toujours aussi clair.

Ludovic est arrivé quelques minutes avant midi. La femme de chambre l'a fait entrer au salon, puis est venue me dire avec son accent d'autrefois, que j'ai reconnu, et qui m'a réjouie comme si je récupérais un morceau perdu de ma vie :

— M'ame... C'est m'sieu Ludovic.

— Prévenez Monsieur qu'il aille lui tenir compagnie, ai-je répondu. Je serai prête dans un instant.

La vérité, c'est que j'étais prête, mais je ne voulais pas me trouver du premier coup seule à seul avec Ludovic.

Je suis descendue juste au moment du dé-

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jeûner. Jean et Ludovic causaient amicalement. En me voyant entrer, Ludovic s'est arrêté au milieu d'une phrase; il m'a semblé qu'il pâlissait. Nous nous sommes donné la main; j'ai annoncé que le déjeuner nous attendait, et j'ai pris son bras. Dans le corridor, il m'a serrée vivement contre lui... Jean nous suivait.

Le déjeuner n'a pas été très gai. Jean s'obstinait à vouloir faire expliquer à son ami les motifs de son mois d'absence; il les attribuait toujours à quelque histoire de femme; naturellement Ludovic n'osait pas dire oui devant moi. Puis Jean s'est mis à faire des allusions à mon état; il s'en réjouissait; je souffrais qu'il se rendît ainsi ridicule. Enfin, la conversation est tombée sur une grande affaire de Bourse; l'un soutenant que les mines d'or du sud de l'Afrique étaient un excellent placement, l'autre, qu'elles ne valaient absolument rien... Je n'avais pas d'opinion là-dessus; je ne parlais pas; j'observais Ludovic. Quel joli garçon! comme il a de beaux yeux, de belles dents, des mains fines! comme il est élégant, surtout à côté de mon pauvre Jean, qui ne se soigne plus du tout! Franchement, si Bébé doit res-

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sembler à l'un des deux, je préfère que ce soit à Ludovic. Et pour qu'il lui ressemble, je me suis mise à le regarder fixement...

Quand le déjeuner a été terminé, mon mari a dû partir pour la Bourse, presque aussitôt. Ludovic voulait le suivre, par discrétion : mais Jean a insisté pour qu'il demeurât à me tenir compagnie, lui qui n'a rien à faire de sa journée. J'ai lu dans les yeux de mon ancien ami une interrogation, une prière assez humble : et mes yeux lui ont répondu : Reste!

Nos premiers moments de solitude, au salon, ont été silencieux et embarrassés. Un roman d'Albert Delpit, Therésine, que je viens d'achever et qui m'a fait beaucoup pleurer, était sur la table. Je l'ai pris, et j'ai demandé distraitement:

— Avez-vous lu cela? C'est très joli.

Mais lui ne m'a pas répondu. Il est venu s'agenouiller près de moi, a détaché mes mains du livre qui a glissé par terre, et s'est mis à les couvrir de petits baisers pressés, pressés, en murmurant seulement mon nom : « Simone ! »

Et je m'apercevais, à sentir. ses lèvres sur ma main, que j'étais heureuse de l'avoir tout contre

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moi, que sûrement, sûrement nous n'avions pas fini de nous aimer, et que l'avenir nous gardait encore du bonheur... Lui, s'exaltait, et se croyant sans doute revenu au bon temps d'autrefois, perdait la tête. Quand j'eus réussi à le faire tenir tranquille, assis à côté de moi, nous causâmes gentiment. Il me dit qu'il avait bien souffert de notre mois de séparation; je lui dis que j'en avais bien souffert aussi. Ce n'est pas vrai; nous n'avons pas souffert, nous le savons : mais ce qui est vrai aussi, c'est que nous souffririons à présent de nous séparer à nouveau.. . Puis il m'a demandé avec embarras comment Jean avait accepté ma grossesse.

— Je lui ai persuadé, ai-je dit, qu'il avait commis ce péché un soir qu'il était rentré très tard, après un dîner de Sainte-Barbe.

Ludovic a cru cela. L'a-t-il cru ?... Il a fait semblant, du moins.

Et alors nous avons parlé de Bébé. Il me questionnait curieusement sur ce que j'éprouvais; je devinais qu'il était.tout de même content, comme tous les hommes, du reste, content et un peu fier d'avoir un enfant. Nous nous embrassions bien fort, à certaines phrases. Si j'avais été plus

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sûre de n'être pas dérangée, je ne sais trop ce qui se serait passé... Et comme je sentais ma volonté s'en aller, j'ai mis Ludovic à la porte, en lui promettant d'aller le voir demain matin.

Maintenant que je suis seule, le trouble de cette reprise d'amour n'est pas calmé. Je voudrais quelqu'un auprès de moi pour me caresser, pour me parler tendrement.

... Mais, tout de même, je suis bien contente que Ludovic aime Bébé à l'avai ce. Heureux Bébé! je prévois qu'il aura véritablement deux papas.

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MATERNITI:

... Pour la première fois depuis hier, depuis mon accouchement, j'ai obtenu d'être laissée seule, avec Bébé près de moi. J'ai dit que je me tentais bien, que je voulais profiter de ce que la fièvre me quittait pour écrire à maman. En réalité, j'avais envie de causer sérieusement avec moi-même, d'être un instant débarrassée du docteur, de la nourrice et surtout de mon mari.

Mon mari! Il a été bien excellent, pourtant, le cher garçon, pendant ces dernières épreuves. L'ai-je assez tourmenté, depuis des mois, avec mes bizarreries d'humeur! Il souriait toujours,

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affectueusement, presque paternellement, comme si mes caprices le réjouissaient, en lui rappelant chaque fois que j'allais être mère, qu'il y aurait bientôt un petit être nouveau dans la maison, remuant, criant, vivant, — un petit être qu'il avait fait.

Car, pas un instant, le pauvre Jean n'a conçu de doutes sur sa paternité!

Et j'avoie que sa confiance, sa joie m'irritaient. Tous SCS mots de tendresse et d'espoir revêtaient, du fait de son erreur, un aspect comique, ridicule, qui me les faisait prendre en haine, et un peu aussi celui qui les disait. Croirait-on que cette exaspération nerveuse a failli, deux ou trois fois, m'arracher mon secret? Oui, deux ou trois fois, j'ai failli lui crier :

— Tais-toi! Ce n'est pas de toi que je suis enceinte; c'est de Ludovic, entends-tu? De Ludovic, Ludovic, Ludovic!...

Et je me pelo tonnais *en boule dans ma chaise longue, pour ne plus entendre ce que me disait Jean, pour bien penser à l'absent...

C'était lui, pendant ces longues heuies d'im-

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mobilité et de claustration, lui, le vrai père, que j'aurais voulu près de moi; il m'aurait distraite et calmée en prononçant ces mêmes paroles qui me semblaient grotesques, presque odieuses, dans la bouche de Jean. Mais il était loin, lui. Comme chaque hiver, il avait quitté Paris; il est à Nice, à Cannes, à Hyères; je ne sais même pas où. Car il ne m'écrit pas, par prudence, dit-il. Il prétend que les lettres adressées à une femme mariée sont infailliblement découvertes par quelqu'un de la maison : les domestiques ou le mari. Sage réserve, peut-être; mais quelle désolation pour moi, pendant que j'étais énervée et malade, de ne recevoir aucune nouvelle du père de mon bébé!... Oh! l'horrible, l'horrible aventure, au fond, que la maternité dans l'adultère!...

Celles qui n'ont pas passé par là ne peuvent imaginer les souffrances qu'on endure. La joie d'être mère, lorsque l'enfant est encore une petite chose qu'on ne saurait aimer, n'est-ce pas surtout de sentir que le frisson de tendresse reçu de l'Ami s'est réalisé, s'est fait chair dans nos entrailles, qu'un peu de lui-même palpite en nous? Et l'on voudrait alors se réfugier dans ses bras, lui dire :

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— Vois comme je suis nerveuse, comme j'ai mal, comme j'ai envie de pleurer!... C'est ton baiser, mon aimé, qui me travaille mystérieusement. Reprends-moi, serre-moi contre toi. Caresse-moi, embrasse-moi, console-moi. Je souffre à cause de toi ; mais j'aime cette souffrance qui me vient de ce que nous nous sommes bien aimés!

Hélas! dans la maternité adultère, l'homme qui s'agite autour de notre souffrance, qui se fait honneur d'avoir, en nous, fait regermer sa propre vie, ne nous est rien, en tant que mère. Les propos de consolation ou de tendresse qu'il nous tient nous sont aussi indifférents que ceux du médecin, et encore le médecin ne les aggrave- t-il d'aucune prétention paternelle... Chaque mot que l'autre nous dit, où perce cette prétention odieuse, blesse les fibres les plus délicates de notre cœur; c'est un outrage à l'ami absent, une sorte de tentative de vol commise sur l'enfant, qui ne lui appartient pas, après tout... Et il faut refouler l'envie qu'on a de crier la vérité; pauvre être infirme qu'on est à ces moiDrnts-là, il faut encore se surveiller, être prui^rce!...

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... J'ai largement payé, par ces derniers mois de grossesse, en tête-à-tête avec mon mari, les joies de mon infidélité.

Maigres joies, du reste! Quand j'y repense, je me moque de moi-même, ou bien je pleure!

Il faut que mon cœur ne soit pas pareil au cœur des autres femmes, ou bien qu'une malechance unique ait présidé à mon aventure. Car je ne puis pas croire que cette chose chantée par les poètes, décrite obstinément par les romanciers : l'amour adultère, soit la fonction bi-hebdomadaire que j'ai exercée durant six mois avec Ludovic.

Sur ma conscience, sur la tête de ma fille nouveau-née, je jure que ces six mois ne m'ont pas fait connaître une sensation de bonheur capable de payer la déchéance que j'acceptais et le danger que je courais. Le mariage, au moins, m'avait donné d'abord l'illusion d'être tendrement aimée; et maintenant encore, je sens bien que Jean me garde, malgré tout, l'affection la plus sérieuse que j'aie rencontrée hors de ma famille... Tandis que Ludovic!... Du premier jour

au dernier, je n'ai pas songé un instant à lui demander de la vraie tendresse, du dévouement; j'étais pour lui une distraction appréciée, voilà tout... De mes visites avenue Montaigne, il reste à l'actif des souvenirs quelques minutes de libertinage ! — Je les goûtais alors, puisque, malgré l'affreux vide où cette liaison laissait mon cœur, j'y retournais!... Aujourd'hui, la souffrance morale, la douleur corporelle ont sans doute anémié mes sens... Car c'est avec dégoût, avec horreur presque, que je me souviens de cette prostitution...

J'ai retiré ma fille de son berceau; j'ai pris dans mes mains ce rouleau de chair et de langes; je lui ai parlé; je lui ai dit :

— Pauvre petite! te voilà venue au monde bien tristement, avec l'estampille d'un mensonge. Tu es née du caprice combiné d'un Parisien égoïste et d'une Parisienne désœuvrée... Je vois bien que, par bonheur, leur accouplement t'a fait un corps solide et sain : mais quelle âme t'aura-t-il faite, hélas! Nous ne pensions guère à toi le jour où nous t'avons conçue! Oh! pauvre

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petite! maintenant que tu es née, je t'aime bien tout de même, et je voudrais me faire pardonner de toi toutes ces saletés compliquées qui t'enveloppent, dès ta naissance, plus étroitement que tes langes. Je t'élèverai de mon mieux, je te le promets. Je redeviendrai chaste, auprès de toi, pour que tu puisses respecter ta mère, quoiqu'elle ne mérite guère ton respect. Je m'efforcerai de te donner le goût de la vie simple et régulière : entre le libertinage et toi j'accumulerai tous les obstacles : surveillance étroite, conventions mondaines, religion... J'aime mieux que tu sois bornée, bourrée de préjugés, bigote, — pourvu que tu restes ce que ta mère n'est plus : une honnête femme!...

Le Petit Bordeaux

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Le Petit Bordeaux

tMademoiselle Ètiennette Leclerc (quatorie ans) à mademoiselle Clémentine Jouassier (même

agi')'

L ne faut pas me gronder, ma petite Clément chérie, si je ne t'ai pas écrit depuis les prix du Conservatoire, cette séance oii nous avons eu ensemble une si belle crise de nerfs, grâce à la rosserie du jury. Faut-il que ces serins-là n'aient pas de cœur, hein? pour faire pleurer des yeux comme les nôtres! Enfin, j'espère que tu es consolée à présent; moi, c'est fait. Un accessit de plus ou de moins ne vaut pas

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une once de bile; d'autant qu'on ne m'ôtera pas de l'idée que notre avenir, à toi comme à moi, n'est pas dans le piano.

Où en étais-je? Ah! je te disais que je n'avais pas pu t'écrire plus tôt. C'est la faute à la tournée Machard, qui a commencé juste en même temps que les vacances, et dont fait partie la grrrande cantatrice Fausta Leclerc, ma sœur, que tu connais. Ma mère la suit, naturellement; elle dit que c'est plus convenable; ça dépend des points de vue, n'est-ce pas? La vérité, c'est qu'avec son caractère, Fausta n'a jamais pu garder une bonne pendant vingt-quatre heures; il n'y a que maman qui tienne le coup. Quant à moi, on m'a emmenée aussi, parce qu'on ne pouvait pas me laisser dans la rue, je pense; mais on ne perd pas une occasion de me rappeler que je coûte gros sans rien gagner; et je voyage en troisièmes avec maman, tandis que Fausta ce se carre en sleeping-car », comme chantait Chose.

Nous avons déjà fait Orléans (pas gai, Orléans!), Angoulême (très gentil), Bordeaux et Toulouse. Oh! Bordeaux, par exemple, tout à fait chic! Des gommeux, des toilettes, des maga-

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sins, un théârre grand comme la Bourse. Toutes les cocottes ont un hôtel b'oulevard deCaudéran, ma chère! Voilà une ville qui me plairait pour y rester! Pleine de jeunes gens, d'abord. Ils disent qu'ils vendent du vin : c'est possible; mais alors ils se relèvent la nuit pour en vendre, car, le jour et le soir, tout le temps la grande fête...

Un de ces négociants extraordinaires, nommé Julien Colayrac, vingt-sept ans, l'air d'en avoir dix-neuf, mignon comme un amour, capitonné de billets de banque, s'est épris de la grrrande cantatrice Fausta Leclerc au cours d'une représentation du 7{pi d'Ts...

Comme, bon gré mal gré, il faut suivre le père Machard dans ses pérégrinations (cinquante mille francs de dédit; mince, alors!), — Fausta a emmené son amoureux avec elle à Toulouse, où nous sommes pour le quart d'heure. Nous faisons, elle, lui, maman et moi, un petit ménage à quatre, gentil comme tout. Pendant ce temps-là, on continue d'ailleurs à vendre les vins de la marque Julien Colayrac, rendus à domicile, logés en fûts ou en bouteilles, à volonté. Qui est-ce qui les vend? Mystère.

Or, tu n'as pas été sans remarquer que ma chère aînée est horriblement jalouse de moi. Elle a beau répéter sur tous les tons que je suis une gamine, que j'ai les mains rouges, que je n'ai pas de poitrine, que j'ai une grande bouche, etc., elle est bien obligée de s'avouer in petto que je commence déjà à être plus jolie qu'elle; et ça la vexe ! tu ne peux pas te faire une idée comme ça la vexe. Depuis que ce le Petit Bordeaux » (c'est le nom d'amitié que maman a donné au jeune Colayrac) demeurait chez nous, Fausta était très rosse avec moi. Elle faisait tout le temps, devant Julien, des remarques désobligeantes sur mon compte : « Cette petite est plate comme une planche; » — ce cette petite se peigne avec un clou,» — «cette petite s'habille comme une mendiante » (je voudrais bien voir les robes qu'elle avait à mon âge, la grrrande cantatrice). Moi, ça a fini par m'agacer. L'autre semaine, j'ai pris ma sœur à part et nous avons eu l'entretien suivant :

— Est-ce que tu as l'intention de continuer à me chiner devant ce le Petit Bordeaux? »

— J'ai l'intention de faire ce qui me plaira.

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