LE PETIT BORDEAUX I
— Alors tu continueras?
— Je continuerai.
— Tu as donc bien peur qu'il ne s'aperçoive que je suis mieux que toi?
(Ici ma chère aînée a affecté la plus vive gaieté.)
— Mieux que moi? Il aurait du goût, vraiment... Est-ce que tu te figures que tu tires à conséquence, gamine?
— Je me figure que s'il me passait par la tête de te chiper ton « Petit Bordeaux, » ça ne me serait pas difiicile.
— Eh bien, essaye!
— C'est entendu.
A partir de cette conversation, comme de juste, ma sœur m'a encore plus maltraitée qu'avant, devant Julien. Moi j'ai tout enduré avec une douceur d'ange, et j'ai fait celle qui est triste, triste parce qu'elle a un grand chagrin secret. De temps en temps, à table, quand le « Petit Bordeaux » me regardait, il trouvait mes yeux fixés sur lui (les yeux de vierge, tu sais, ceux que nous nous amusons à faire à Ambroise au Conservatoire, pour troubler ses nuits). Et je baissais bien vite les
paupières, comme si j'avais été surprise en flagrant délit d'adoration... Ça a fini par l'intéresser, ce jeune homme. Ajoute à cela les petits moyens vulgaires, très faciles à employer puisque nous vivons (( sous le même toit; » j'entends les jarretières rajustées quand on sait qu il regarde, montrer ses cheveux défaits (les miens sont jolis, tu les connais...). Même une fois, je me suis laissé surprendre par Julien au moment où je m'habillais... Ah! dame! ça a paru lui faire de l'effet : il a hésité un instant; je le voyais dans la glace sans qu'il s'en doutât; j'ai cru que ça y était... Eh bien! non, ma chère. Il a eu peur de la correctionnelle, je pense. Il s'est sauvé, et sais-tu ce qu'il a fait? Il a été trouver Fausta dans sa chambre... « Faut-il que les hommes soient polissons! » comme dit maman.
N'importe, ça commençait à mordre. Quand je me trouvais là, il n'osait plus embrasser ma sœur; il était gêné, ce garçon; il était distrait aussi. Puis il s'est rapproché de moi pendant les représentations, dans la loge et dans les coulisses, lorsque Fausta était en scène. A ces moments-là; il est tranquille du côté de Fausta. et,
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quant à maman, tout le temps que sa fille chante, elle est hypnotisée; on lui piquerait des épingles dans les tibias qu'elle ne s'apercevrait de rien. Il s'est mis à me questionner, à me demander pourquoi j'étais triste, à risquer des compliments- Moi, je répondais par des soupirs, par des monosyllabes, quelquefois par une larme furtive que j'écrasais nerveusement dans le coin de mon œil. Au bout de quelques séances, j'ai fini par lui avouer la cause de mon ce chagrin secret » : et ce qu'il a coupé, ma chère! Il terminait mes phrases!... En substance, je lui ai dit ceci : — Que j'étais très malheureuse chez moi, non pas parce qu'on m'habillait comme une Cendrillon, qu'on me faisait faire les courses du ménage, qu'on me donnait une gifle de temps à autre, — mais parce que je vivais des débordements de ma sœur et des complaisances de ma mère, — situation qui répugnait à mon âme délicate. J'étais bien décidée, lui disais-je, à quitter mes parents indignes le plus tôt possible, et à me réfugier dans un couvent où, d'ailleurs, la vocation m'appelait.
— Au couvent! interrompit oc le Petit Bor-
deaux» ...Vous voulez renoncer au monde? Vous n'aimez donc personne ici-bas?
— Si, répondis-je à cet aimable jobard; j'aime quelqu'un..., mais celui que j'aime ne pense pas à moi.
En prononçant ces mots je fixais sur lui mes yeux de vierge, les yeux pour cAmbroise. Il a compris, il m'a prise dans ses bras ; il m'a couverte de baisers (même qu'il embrasse très bien, dirait maman). Il m'a déclaré que mes scrupules m'honoraient (je te crois), qu'il voulait être l'instrument de mon rachat, qu'il me mettrait dans un couvent pour achever mon éducation, qu'il me demandait seulement de continuer à l'aimer un peu, parce que lui m'adorait.
— Et Fausta? soupirai-je...
— Fausta? Elle n'est pas digne de dénouer vos souliers, mon enfant... Fausta est un passe-temps pour moi. Jamais je ne l'ai prise au sérieux!
Cette petite scène se passait précisément dans la loge de la grrrande cantatrice. Or, en ce moment, celle-ci, qui jouait Brunehild, de Sigurd, remontait dans sa loge pour se dépouiller « des présents de Gunther, » échanger ses oripeaux