‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 15 sur 62 · NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXI · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXI

Le lieutenant commandant la 22^ compagnie voulut s'assurer que chacun de ses subordonnés était à son poste : il fit posément sa ronde sous la rafale, revint à son abri, y rentra un moment pour donner un ordre et remonta sur le seuil ; après avoir quelques secondes observé le tir de l'ennemi, il le franchissait de nouveau, lorsqu'un projectile vint éclater devant lui, le faisant, dans son éclair, passer sans souffrance du champ de mort à cette « vie éternelle » dont depuis des semaines il pressentait l'approche et ensevelissant un instant son corps dans la terre presque natale qu'il avait pendant vingt mois défendue.

Je ne sais si, comme Lamartine, « il avait rêvé d'une fin héroïque en un soir de bataille » ; sa tendresse pour les siens lui interdisait de la souhaiter ; mais parfois, je crois, un peu mélancolique à l'évocation d'une future vieillesse, « il avait envié ces grands favoris du sort qui savent arrêter leur action sur un geste de beauté ». Il est maintenant leur égal. Les témoignages humains ne lui ont pas manqué : une citation glorieuse à l'ordre de l'armée a proclamé sa «valeur morale et militaire» et la vieille Université de Paris s'est assemblée pour décerner au jeune maître l'honneur d'un doctorat posthume, auquel cette circonstance extraordinaire et le consentement unanime qui l'accompagnait donnaient un exceptionnel prix. L'Académie française y a ajouté celui de sa plus haute récompense. Des écrivains illustres ^ ont loué

1. VÉcho de Paris du 4 mai \ 916 a publié un émouvant article de M. Maurice Barrés : « Un candidat héroïque ». On a déjà mentionné l'article de M. Victor Giraud dans la Revue des Deux Mondes. M. Gustave Lanson doit faire paraître dans Idi Revue d'histoire littéraire son très élogieux rapport sur la thèse dont il avait été le principaljuge. Les écrivains suisses les plus qualifiés, particulièrement difficiles quand il s'agit de Rousseau, n'ont pas témoigné une moindre

>->;jl .NOTICE BIOGRAPHIQUE.

son œuvre et le sacrifice, plus beau qu'elle encore, qui ne lui a pas permis d'en voir ici-bas le couronnement, en des termes auxquels son souci de l'approbation de l'élite ne l'aurait pas laissé insensible. Mais il ne recherchait pas les éloges pour eux-mêmes. Si la gloire n'eût pas été pour lui sans douceur, il aurait toujours été plus heureux de l'avoir méritée que de l'avoir obtenue.

Il n'avait pas de vanité. Il avait assurément formé de vastes projets littéraires'; il s'était fixé, — une fois pris le court repos qui devait suivre l'entrée dans « la terre promise » d' « après la thèse », — un copieux programme de travail : il devait faire paraître une édition critique de la Chute d'un ange dans la collection des oeuvres de Lamartine dirigée par M. Gustave Lanson, une histoire de la littérature française moderne dans la nouvelle Histoire de France de M. Gabriel Hanotaux, et, sous le titre piquant « Les confessés de Jean-Jacques », un volume de « lettres spirituelles » inédites échangées entre Rousseau et des âmes troublées dans leur foi qui lui demandaient l'apaisement. Il songeait à d'autres tâches encore, par ardeur de bon ouvrier plus que par ambition du succès. Mais il n'avait jamais prévu que l'on publierait ses propres lettres ; son aversion pour* tout étalage du « moi » aurait suffi à lui faire écarter de ses prévisions cette hypothèse. Il s'était d'ailleurs refusé à « pretidre des notes sur les impressions de sa vie en campagne », parce qu'il « n'aimait pas beaucoup cette transposition littéraire d'une vie .qui est supérieure à toute littérature ». Mais sa famille et ses amis ont pensé qu'ils

estime pour l'tDeuvre de Maurice Masson. Seul M. Paul Souday a paru vouloir, dans un article du Temps, dont il a peut-être eu quelques remords, rabaisser le mérite de celui qui avait si bien représenté la culture française à l'étranger avant de donner sa vie pour elle sur le soi de la Lorraine. On verra par une de ses lettres que Maurice Masson avait prévu cette acrimonieuse critique (voir laleUre du 23 février à M. Morhardt).

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devaient, dans les circonstances présentes, ne pas se réserver jalousement tout ce qui pouvait, sans attenter à une intimité sainte, être publié de sa correspondance de soldat et d'officier. On estimera en effet, quand on l'aura lue, qu'elle vaut peut-être plus que toutes les œuvres que Maurice Masson aurait pu produire encore : aurait-il révélé ailleurs le même talent de description et d'analyse qui s'y prodigue presque à chaque page? mais surtout aurait-il extériorisé dans des ouvrages purement littéraires tout e la richesse morale dont ses lettres de guerre débordent, parce qu'elles ont été écrites en présence de la mort, acceptée longtemps d'avance, pour la patrie et pour le bon droit, avec la sérénité du chrétien que nul péril ne trouble et «l'espoir du juste qui ne trompe point »?

Jacques Zgiller.

A SA FEMME

En route, 3 août 1914, 6 heures soir.

Du train dont nous allons, je n'arriverai à destination que demain matin. Au reste, voyage très réconfortant avec des infirmières de la Croix-Rouge et des lieutenants de réserve de haute culture et d'excellente tenue morale. Temps excellent, un peu frais. Nous continuons à causer des plus hauts problèmes de politique générale. (J'espère bien un jour pouvoir vous raconter cela.) Nous refaisons la carte d'Europe après la reprise de l'Alsace, et nous usons de la victoire avec beaucoup de « modération ». Donc excellent moral.

Ce mardi matin, 4 août 1914, 4 heures.

J'approche de la fin de notre voyage. La seconde partie fut plus démocratique, mais tout aussi réconfortante. C'est très simple, très beau : les hommes ont un mélange de gravité et d'entrain qui fait plaisir. Chacun fait son devoir.

Ce 4 août 1914.

... L'organisation se fait dans une tranquillité et une sécurité admirables ; mais il est certain que dans le milieu quadragénaire où je vis, il y a quelque chose de plus rassis et de moins idéaliste que dans la masse des jeunes où je me trouvais hier. On sent chez beaucoup de ces braves gens que le meilleur de leur cœur est resté au foyer.

Ce 5 août 1914.

Je t*écris avec des mains ignobles qui viennent d'éplucher les patates et de triturer des équipements. Besogne, comme tu le vois, ingloriêuse entre toutes, mais qui te révélera, pour l'instant du moins, une parfaite sécurité. On s'abrutit un peu dans toutes sortes de corvées administratives. C'est un défilé incessant de nouveaux territoriaux dont il faut surveiller l'équipement. On ne peut pas dire que l'on fasse encore des travaux héroïques, mais à la fin de la journée, on est un peu moulu, d'autant qu'un sommeil très court, sur une paille déjà hachée, dans une atmosphère. tout empoussiérée, n'est pas très reposant. Mais qu'importe ! on se sent devenir petit à petit un paquet de fils de fer électrisés, et je continue à très bien aller... Une belle confiance, un sentiment très vif du devoir, d'autant plus émouvant qu'il s'exprime plus simplement, soutient et soulève les cœurs. On entend les paysans se rendre un compte très exact des effets de la guerre actuelle. L'un d'eux disait ce matin : « Sûrement qu'après ça on ne pourra plus se manger entre Français : ça ne prendra plus, le péril clérical ». Il y avait, d'ailleurs, ce matin, un grand enthousiasme pour un curé de la frontière qui allait être rais aux services infirmiers et qui a demandé à être parmi les combattants.

Toul, ce 8 août 1914.

... Il semble que, pour l'instant, nous ayons trouvé un état un peu stable. Nous sommes logés dans un casernement où nous avons chance de rester quelques semaines, sauf si nous partons demain, ce qui est toujours possible. Mais dans ce casernement qui a été évacué en pleine nuit par le régiment de l'active, et en une heure, puis qui a été occupé et dévalisé par deux autres régiments qui y ont passé, rien ne peut égaler le gâchis et la saleté dans laquelle nous avons tout trouvé. Aussi en ce moment, pour moi, la guerre, c*est d'abord la crasse...

Hier, j'ai eu une grande joie : un régiment de réservistes est arrivé ici venant de Mirecourt. Sauf quelques officiers de l'active qui encadraient les hommes, l'effectif était entière-

ment composé de jeunes réservistes. Ils ont défilé merveilleusement ;-les figures étaient jeunes, vaillantes avec grâce : l'allure était parfaite d'entrain et d'aisance. Ah ! les admirables troupiers I

Toul, ce 15 août, 4 heures du matin.

Je t'écris de la gare de Toul pendant que mes hommes déchargent de la farine et de la houille. Singulière fête d'Assomption 1 Je suis levé depuis deux heures et demie et j'en ai jusqu'à six heures du soir à faire décharger tous ces wagons de l'intendance. Je croque de la poussière blanche et noire à pleines dents : les lourds camions d'auto m'enveloppent d'un nuage incessant.

Toul, ce 16 août 1914.

... Ici nous sommes toujours dans l'attente. C'est un peu énervant, quoique nous sachions bien tous que chaque jour gagné est une chance de plus pour nous. Aujourd'hui 16 août, ce serait un bel anniversaire pour remporter la victoire décisive I Dans mes lettres d'hier, je te racontais la singulière fête d'Assomption que j'ai eue. De midi à une heure j'ai pu m'échapper en ville. Je suis entré à l'église (la cathédrale). Il paraît qu'il y avait eu le matin une belle grand' messe avec une foule d'officiers et un sermon très patriotique ; mais à cette heure-là il n'y avait que le planton de service et deux petits troupiers. Je ne pouvais rester qu'un instant, mais ce fut bon de se recueillir un instant dans la prière et la solitude. J'ai rassemblé autour de moi tous ceux que j'aime et je les ai confiés à Dieu. — Le cloître de la cathédrale est rempli de tonneaux de tabac pour la garnison ; et dans la petite prairie qu'entourent les arcades, tous les lapins et poules de la ville ont été réunis. Avec une ou deux femmes employées au parc d'artillerie, c'est tout ce qui reste de non militaire dans cette ville désolée. C'est vraiment lugubre de se promener dans ces rues mortes, où il n'y a plus d'âmes derrière les volets clos.

Toul, ce 22 août 1914.

... Depuis hier, nous sommes soumis (les sous-officiers) à un régime d'entraînement qui sera excellent si nous marchons

4 ETTRES DE GUERRE

à l'ennemi, mais qui est destiné à m'ôter le peu de graisse qui me restait sur les os. Réveil à quatre heures. A quatre heures et demie, appel dans la cour pour toute la compagnie. De cinq heures à dix heures, marche et service en campagne. Idem, de deux à cinq dans l'après-midi. Dans l'intervalle il faut manger, se laver, laver son linge, nettoyer ses armes, faire son lit, approprier la chambre, etc. Impossible de se faire aider ou à peine, car les hommes ont eux-mêmes tant à faire qu'on aurait scrupule à les employer quand ils rentrent se reposer. Tout le monde tombe de sommeil. Si on s'arrête un instant, tous les yeux se ferment et c'est le royaume de la Belle-au-bois-dormant... Nous sommes maintenant dans une belle chambre au second étage, bien aérée, avec l'électricité (mais c'est là que- s'arrête le confort moderne). La vue est superbe: Toul est au-dessous de nous : les deux tours de Saint-Gengoult et de la cathédrale s'enlèvent sur un ciel bien dégagé. A droite, dans le fond, la côte de Mousson, à gauche et plus en avant, la masse trapue du fort Saint-Michel. Quand le canon grond ? le soir dans le lointain, c'est un lieu propice aux méditations sur la guerre.

Toul, ce 24 août 1914.

Tu auras su par les journaux les émotions d'hier et d'avanthier... Les canons n'ont cessé de tonner samedi dans la direction de Nancy... Les Prussiens sont pis que des cannibales, ou, du moins, leurs chefs ne sont plus des soldats, mais des bandits qu'il faut égorger sans pitié. A lire les journaux qui racontent ce qui s'est vécu à tiente kilomètres près de nous, on croirait lire un roman. Il ne faut pas trop y penser, car on resterait stupéfait d'horreur. Il ne faut y chercher qu'une ardeur de plus pour les saintes vengeances.

Toul, ce 25 août 1914.

... Depuis hier le canon s'apaise. A peine quelques roulements aujourd'hui : c'est bon signe après les alertes des jours précédents

6 heures.

La situation est un peu inquiétante aujourd'hui, mais il faut avoir confiance.

Ce 27 août 1914.

... On vient de désigner tous les sergents qui ont leur brevet de chef de section pour aller renforcer les effectifs de notre régiment. Jusqu'ici nous étions en dépôt : nous allons — ceux du moins qui partent — entrer dans Une organisation plus vivante.

Ce 28 août 1914.

... Je suis ici encore à demi caserne, mais en pleine campagne. Tous les quinze jours une compagnie du bataillon part pour quatre jours en cantonnement d'avant-postes. Ce sera notre tour lundi. Mais que ce mot d'avant-postes ne t'effraie pas : il y a entre l'ennemi et nous un rideau de réserve. D'ailleurs, tu sais bien que maintenant je ne m'appartiens plus et que la destinée de chacun est entre les mains de la Providence.

Ce 30 août 1914.

... De nouvelles générales je n'en ai point, du moins que je puisse contrôler. Les journaux de Nancy, qui nous arrivent, du reste, avec deux jours de retard, ne contiennent que des communiqués officiels bien maigres et des anecdotes sans valeur. Il faut savoir attendre : on voudrait ramasser les jours et les événements en quelques heures. Hier et avant-hier, le canon n'avait guère discontinué. Aujourd'hui il s'est fait plus lointain et s'est calmé. Je crois pouvoir en conclure que notre offensive aura été heureuse et que bientôt la Lorraine sera débarrassée du fléau. Mais, sur la frontière belge, que devenons-nous? C'est là que se joue la grosse partie. Il ne s'agit pas, pour l'instant, de les chasser, mais seulement de les contenir.

Sept heures du soir. — Les nouvelles sont bien émouvantes. Triste fin d? journée.

Ce 31 août 1914.

... Eh bien, il y a eu contre-ordre, et nous ne sommes pas partis aux avant-postes ; ou plutôt il n'y a eu besoin que d'une section.

En Lorraine, la situation paraît vraiment s'améliorer chaque jour ; mais en Belgique et dans le Nord? Nous n'avons à nous mettre sous la dent que les communiqués officiels bien vagues et assez inquiétants.

Ce 2 septembre 1914.

... Dans la nuit nous avons été prévenus qu'il fallait partir d'abord tout de suite, puis le lendemain matin. Aujourd'hui nous nous sommes levés à trois heures, nous sommes revenus à notre point d'attache, puis nous nous sommes embarqués en chemin de fer, pour aller environ trente kilomètres en avant. Nous allons bientôt arriver à notre destination. On dit que notre villégiature durera seulement trois jours, le temps de faire les travaux de défense dont on a besoin.

Ce 3 septembre 1914.

... Ici 1 la défense est admirable. Voici huit jours que la canonnade dure sans interruption. Quand, hier matin, nous avons débarqué, nous avons eu notre première vision de guerre. La terre tremblait sous le canon : quelques obus égarés venaient éclater dans la campagne ; sur la route, c'était un défilé incessant de voitures de blessés : défilé lamentable et émouvant. J'ai pu causer avec de jeunes sergents de vingt ans qui avaient passé huit jours dans les tranchées sous le feu et qui avaient vu tomber tous leurs camarades autour d'eux. Ils racontaient tout cela avec un sang-froid, un détachement, un héroïsme inconscient qui nous stupéfiaient.

Ce 4 septembre 1914,

.„ Nous travaillons sue une admirable crête dans le genre (un peu moins élevé) que le plateau de Lay. Devant nous, à

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