Près (le Saint-Nicolas-flu-Port
huit OU dix kilomètres, c'est la zone de bataille. On Voit très nettement les jaillissements de flamme des tirs et les obus qui arrivent sans discontinuer décorent l'horizon d'un joli feu d'artifice. C'est ce qu'on peut appeler « voir le feu » sans le voir, et c'est peut-être la seule façon dont je le verrai, car dans cette région, pour l'instant du moins, nous progressons lentement, mais un peu tous les jours.
6 septembre, 4 heures du matin. — Un ordre nous est venu cette nuit de quitter notre cantonnement. Nous partons dans un instant, et, selon toute vraisemblancCj pour revenir à notre point d'attache.
7 septembre 1914.
... Il y a des minutes angoissantes où le doute vous étreint si fortement I Puis je me reproche de ne pas être assez confiant dans mon pays et dans sa victoire finale. Ici, tout le monde fait son devoir, chacun avec sa manière et son langage, mais tous avec le même entrain et la même vaillance. C'est vraiment un seul cœur qui bat en tous.
8 septembre 1914.
Nous n'avons pas été bien loin. Nous nous sommes arrêtés ... kilomètres plus loin dans un petit ouvrage fortifié ^ qui a chance d'être maintenant notre asile définitif. C'est une vie à demi souterraine et obscure dans de petites chambres bétonnées dont l'ensemble a vaguement l'allure d'un vaisseau à l'ancre. Ça sent le Jules Verne, et le théâtre, au moins au premier moment. Comme confort, c'est plus que rudimentaire, et chaque étape marque une dégringolade, mais il faut penser aux pauvres camarades qui vivent dans les tranchées.
Ce 9 septembre 1914.
Je suis toujours sans nouvelle de toi depuis dimanche, mais je m'y attendais, puisque pendant quarante-huit heures, au moins, les Allemands ont occupé la plus grande partie de la
l. Ja redoute de Bouvron au Iford de Touj,
ligne Paris-Nancy ; mais si les renseignements, d'ailleurs très généraux, qu'on nous donne sont exacts, nous avons repris l'offensive sur toute la ligne et avec succès. Si seulement ce pouvait être le commencement du balayage définitif !...
Ici, nous avons été tout près de prendre contact avec l'ennemi. A trois et quatre kilomètres devant nous, les obus pleuvaient, les villages flambaient, tout tremblait sous les rafales de nos canons; puis le silence s'est fait : nous verrons pour combien de temps... Je suis affecté avec deux autres sergents à l'instruction des mitrailleurs : c'est intéressant.
Ce 11 septembre 1914.
... Les communiqués officiels et les articles où on les commente paraissent inviter à de très sérieux espoirs. Voilà, du moins, plusieurs jours que les Allemands reculent dans toute la vallée de la Marne ; mais c'est un recul lent et qui semble promettre une assez longue campagne. Autour de nous, malgré le grondement lointain du canon, c'est le calme, et, pour nous, la monotonie de l'existence dans notre souterrain. Hier, il a plu sans discontinuer, et c'était plutôt lugubre. Aujourd'hui ciel couvert, mais on peut mettre le nez dehors.
Ce 12 septembre 1914.
... On nous apporte à l'instant une dépêche officielle nous apprenant que l'aile gauche de l'armée allemande était refoulée 60 kilomètres en arrière. Je me dis qu'au même moment vous apprenez cette bonne nouvelle et que vous vous en sentez tous ragaillardis.
Ce 14 septembre 1914.
... Je n'aî pas encore les nouvelles d'aujourd'hui, mais si la progression des deux derniers jours continue, peut-être que la semaine ne s'achèvera pas sans que le territoire soit nettoyé des Prussiens. La pluie qui tombe sans arrêt fait mon bonheur, car je songe à toutes les pièces embourbées qui vont rester chez nous.
Ici, ce vilain temps rend la yie monotone ; mais l'espoir.
la confiance de plus en plus forte, ragaillardissent et soutiennent... Hier, pour la première fois depuis la campagne, j'ai pu aller à la messe au village voisin, et j'en ai été bien heureux. Ça a été l'occasion d'un petit déjeuner à l'auberge : j'ai mangé une délicieuse omelette au lard qui m'a donné des voluptés que je ne soupçonnais plus.
Ce 15 septembre 1914.
... Ici c'est la pluie presque sans discontinuer. On l'accepte joyeusement en songeant à tout ce qu'elle nous vaut. C'est un facteur merveilleux de démoralisation et d'anarchie dans une armée en retraite.
Ce 20 septembre 1914.
... Les opérations de ces derniers jours me laissent supposer que le grand règlement de comptes n'est pas encore près de fmir. Il faut être patient. Il semble que pour moi, actuellement au moins, la patience soit la seule forme de courage qui me soit demandée.
A MONSIEUR F. P
Ce 20 septembre 1914.
Plus heureux sans doute que tout le reste du Colombier, j'ai appris tout à la fois ta blessure et ta presque convalescence. Je n'ai pas connu les heures d'angoisse que ta pauvre J... et tous les exilés de Vire ont vécues ; la première minute d'émotion passée, le serrement de cœur a disparu : il ne m'est resté qu'un grand sentiment de fierté pour toi, et, je l'avoue, un peu d'envie. Ce n'est pas que je tienne à laisser ma peau sur un champ de bataille. Je ne dissimule pas que je désire contempler la victoire finale et en jouir : le spectacle sera trop beau pour qu'on puisse s'en désintéresser. Mais il ne me déplairait pas de verser un peu de mon sang pour le triomphe de la
1. Francis Pellanne, un des beaux-frères de P.-Maurice Masson, ingénieur civil des mines, lieutenant au 29« régiment d'artillerie, blessé à la bataille delà Marne, loort des suites de ses blessures le 4 avril 1916.
justice française. J'imagine que ce doit être là ton sentiment ; et, en remerciant Dieu de t'avoir conservé à ta femme, à ta mère et à tous ceux qui t'aiment, tu dois le remercier aussi d'avoir failli mourir pour ton pays. Tu as, du reste, chèrement acheté cette faveur ; et ce n'est pas sans un frisson que j'ai lu dans-la lettre de M... le récit de ton douloureux voyage d'Épernay à Niort. Je ne me représente que trop aussi l'atroce départ de J... et son arrivée à ton hôpital. Maintenant toutes ces inquiétudes sont finies : tu dois avoir encore quelques moments de souffrance, puisque le pansement de tes plaies est si douloureux, mais la vue de ta chère J..., son sourire, son serrement de mains doivent être pour toi un perpétuel réconfort. Ta femme doit être très fière de toi et plus heureuse encore de pouvoir te garder. Je t'assure que la pensée de votre réunion me fait un grand bien.
Quant à moi, je continue à mener ici une vie sans gloire. Pendant quelques jours, nous avons « vu » le feu à quelques kilomètres devant nous. Un jour même, en débarquant à Saint-N...-du-P., deux ou trois obus sont venus éclater autour de nous. Mais cet instant de péril a été bref, et il ne semble pas près de revenir de sitôt. Je me console de cette vie recluse en me disant que c'est mon devoir ; mais il y a des jours où elle est vraiment bien grise. Heureusement j'ai trouvé dans notre fortin un très aimable sous-lieutenant d'artillerie qui est ingénieur aux forges de Pont-à-Mousson, et qui fait tout son possible avec la meilleure grâce du monde pour me rendre la vie agréable : presque tous les jours nous prenons le thé ensemble ; il a mis sa chambre à mon entière disposition ; et c'est sur sa table qu'en ce moment je t'écris. Comme il est dans un cas très analogue au tien, en étant chez lui je m'imagine être un peu chez toi ; et cette illusion me fait plaisir.
Les nouvelles générales sont pour l'instant un peu stationnaires ; mais l'essentiel est qu'on ait bien dégagé Paris ; ne soyons pas trop pressés : le temps travaille pour nous. Je voudrais bien pourtant ne pas trop tarder à te revoir ; et si, pour la Toussaint, je pouvais embrasser mon cher et glorieux beau-frère, j'en serais bien heureux.
A SA FEMME
Ce 22 septembre 1914.
... Ici la vie serait toujours la même, si depuis deux jours la canonnade n'avait recommencé très vive à quelques kilomètres devant nous. Hier surtout, elle était d'une violence extrême ; et nous pouvions voir du parapet les villages flamber à l'horizon. Ça a été hier un défilé de troupes incessant se portant dans cette direction. Aujourd'hui le canon s'est presque tu dès le matin, et il semble bien que l'ennemi ait fortement reculé depuis hier.
Ce 23 septembre 1914.
Ici, après une matinée de silence, les canons et mitrailleuses ont recommencé à parler haut. Hier soir, à la fm de la journée, pendant que l'averse tombait à ravages, nous vivions dans une trépidation incessante. On finit, du reste, par s'y habituer, et, quand l'air est calme, il semble qu'il nous manque quelque chose. Cette bataille qui se livre à quelques kilomètres de nous et qui fut dans les jours précédents fort sanglante, ne paraît pas encore se décider dans un sens ou dans l'autre. Les positions occupées par les deux artilleries n'ont que bien peu varié. Nous passons une partie de nos journées sur le parapet à observer les tragiques joueurs. Mais ce n'est, à tout prendre, qu'un épisode par rapport au grand drame de l'Aisne et de l'Argonne.
Ce 26 septembre 1914.
... Il faut nous armer de patience, faire au jour le jour notre besogne et rester confiants dans le triomphe de la justice. A ce point de vue, on peut prendre ici d'admirables leçons : il y a des hommes qui savent que leurs maisons sont pillées, brûlées, que leurs femmes et leurs enfants ont dû s'enfuir, qui ne savent pas depuis six semaines où vit ce qu'ils ont de plus cher ni même s'il vit, et qui, dans cette grande détresse mtérieure, continuent à rester calmes, à faire bon marché d'une souffrance qu'ils taisent fièrement et ne veulent penser qu'au
péril commun. Quand j'ai causé avec eux quelques minutes, je rentre en moi-même et je me sens tellement inférieur à eux. Ils sont légion, tous ces braves gens de Lorraine qui s'oublient ingénument avec une abnégation sans réserve pour ne regarder que la patrie et son salut. *
Depuis huit jours, le temps est d'une splendeur incomparable. Les soirées sont belles et plus que belles ; mais j'aimais mieux les orages de la semaine dernière : cette tristesse de l'air s'accordait mieux avec la tristesse humaine. Cette majesté pacifique d'un automne commençant me fait mal. Sur une terre si calme, si harmonieuse, si splendidement dorée, il ne devrait y avoir place que pour l'amour et pour la pensée.
A MONSIEUR R. Z
Ce 26 septembre 1914.
Quelle excellente surprise que votre si bonne carte reçue hier ! Avant même de vous avoir lu, ces deux petites pages de votre écriture m'ont fait une bien grande joie... Je comprends, d'ailleurs, votre bouleversement devant ce télégramme. Il pouvait laisser soupçonner les pires douleurs ; et la pensée de ce qui était réservé à cette pauvre J... a dû être atroce pour vous tous. Heureusement cet horrible cauchemar est maintenant loin : et ces deux pauvres amis peuvent jouir de leur réunion sans inquiétude comme sans remords.
Je ne vous donne pas de détails sur ma vie devenue bien monotone depuis trois semaines. La campagne est autour de moi merveilleuse, belle à en pleurer ; le calme des champs rend plus angoissante la vision des batailles si proches de moi. Dire que, si la vie était normale, nous serions tous réunis autour de vous ; nous nous promènerions ensemble dans le jardin en contemplant le soir les jolies teintes du pic d'Ossau. Tout cela, ce sont des rêves de volupté qu'il faut chasser, pour ne plus avoir qu'une âme collective tendue vers la victoire. Mais il y a pourtant un rêve auquel je ne puis m'empêcher
1. Beau-père de P. -Maurice Masson, René Zciller, membre de l'Inatitot, inspecteur général des mines, est mort à Paris le 27 novembre 1915.
de m'arrôter : c'est celui du jour qui nous réunira au complot près de vous, et près de vous guéri.
A SA FEMME
Ce 27 septembre 1914.
Le canon tonne plus fort que jamais. C'est un grondement incessant. Cette nuit, vers une heure, je m'étais levé : dans le silence total de la campagne, le grondement des grosses pièces d'artillerie alternait avec le crépitement des mitrail. leuses et* de la fusillade. L'air était clair et léger. On aurait dit que la bataille était à trois cents mètres en avant de nous. En montant sur le parapet, on voyait partir les fusées sanglantes des batteries. Il fallait m'y reprendre à plusieurs fois pour me dire que je ne rêvais pas et que c'était des yeux et des oreilles de vivant qui percevaient tout cela. A quelques kilomètres, c'était le carnage et le tumulte de la bataille ; et nous, paisiblement et sans remords, nous dormions. Il n'y a rien de plus troublant que cette sensation d'inactivité, quand on sent engagée une pareille partie. Il paraît, du reste, qu'elle est engagée dans des conditions particulièrement favorables. Une note officieuse court depuis hier soir parmi nous que la situation est excellente et qu'une grande victoire est en train de s'achever dans un grand effort. Fasse le ciel que la chose soit vraie !
Ce 2 octobre 1914.
... Avant-hier j'ai reçu une carte de Philippe Godet qui m'a fait bien plaisir, comme symptôme de l'esprit national suisse. J'avais vu que dans le Journal de Genève il avait protesté contre un plaidoyer germanophile qui y avait été inséré. Je lui avais envoyé un petit mot de remerciement. Il me répond : « Je suis heureux de pouvoir vous dire que nous partageons toutes vos préoccupations, mais aussi toutes vos espérances. Oui, la justice triomphera. Elle a déjà moralement triomphé dans l'opinion du monde civilisé qui contemple avec stupeur l'œuvre des Barbares. Nous nous reverrons : ayons cette foi. Que le ciel vous protège jusqu'au bout et qu'il