A MADAME J. Z
Ce 5 octobre 1914.
J'apprends par M... le si dur sacrifice qui vous a été demandé, à vous et à tous les vôtres. Je me sens moi-même atteint en songeant à ce beau jeune homme i, dont on ne pouvait pas ne pas éprouver le charme et qui allait vers l'avenir avec tant d'élan, tant de promesses. Mais telle est la vie d'aujourd'hui que, devant de pareilles catastrophes, on se sent plus ému que révolté. Il semblerait que d'avance tous les sacrifices sont consentis et que nous avons tout donné, nous et tout ce que nous avons, pour le salut du pays. Ce qui nous en sera rendu, Dieu seul le sait. Mais il y a des moments où toute notre humanité se rebelle ; vos pauvres parents pourront-ils jamais se résigner à cette fin solitaire, à cette agonie qu'ils n'ont pu adoucir? J'espère qu'ils trouveront dans la générosité de leur patriotisme, dans leur foi, dans le juste sentiment de fierté qu'une si belle mort doit éveiller en eux, de quoi alléger leur douleur. Mais quand l'heure viendra du rassemblement familial après la victoire, quelle tristesse indélébile viendra vous en empoisonner l'allégresse! Je ne veux pas pour l'instant m'y arrêter. Je voulais seulement, dans cette rude épreuve, vous redire ma profonde affection, mes prières et ma peine,
A SA FEMME
Ce 5 octobre 1974.
... Toutes mes pensées ont été prises par la triste nouvelle que tu m'apprenais : la mort de ce pauvre Jean Solaoroup m*a ému. On a beau être cuirassé contre les émotions de ce genre, puisqu'elles sont, en quelque sorte, aujourd'hui notre pain
1. Jean Solacraup, ingénieur civil des mines, lieutenant au 53» régiment d'artillerie, blessé mortellement dans les Vosges le 4 septembre « ^ mort le 14.
quotidien, c*est tout de même une atroce chose que de voir tomber un jeune homme en plein élan, qui allait vers la vie vec tant de promesses. Je plains de tout cœur Y... et surtout .->os parents dont ce dernier fils était la fierté. Je sais que cette fierté ils peuvent la garder dans la mort et qu'elle peut les soutenir ; mais cette agonie solitaire et, sommé toute, inconnue restera longtemps pour eux une torture.
8 octobre 1914.
Ici, comme dans T Aisne, « situation inchangée ». L'âme [lançais^ sera-t-elle assez forte pour supporter longtemps ces piétinements sur place? Voilà M. de Mun qui vient de mourir : c'est un des leviers du pays qui va manquer. Pour un chrétien comme lui, c'est une belle mort que de mourir en plein combat, en plein service. Mais comme nous le regretterons au moment de la victoire 'définitive 1
13 octobre 1914.
... Comme je comprends ta peine de la mort du comte de Mun ! C'est un deuil national. L'unanimité de respect et d'admiration sur cette tombe de héros m'est un réconfort. Mais comme il aurait été nécessaire longtemps encore ! et comme il nous manquera quand il s'agira de chanter la victoire et de maintenir les cœurs sur les sommets I
A MONSIEUR JEAN BRUNHES
14 octobre 1914.
Un numéro de l*Éeho de Paris qui m'arrive jusque dans ma redoute m'apprend votre affreux malheur. Vous savez, n'est-ce pas? que c'est aussi le mien. Parmi tant de deuils dont chaque jour m'apporte la nouvelle et qui font autour de moi comme une marée montante de tristesses, il n'en est pas un qui m'ait pris davantage au dépourvu et qui m'ait étreint le cœursi douloureusement. Avec ma chère amie Henriette, ce n'est pas seulement l'une des meilleures amitiés de ma jeunesse
qui s'effondre, c'est aussi pour moi, comme pour tant d*autres, un levier spirituel qui se brise. Elle était de celles qu'on ne peut voir impunément sans éprouver le désir du mieux, sans aspirer plus sincèrement vers cette délivrance céleste dont elle semblait une messagère. Je ne crois pas avoir jamais rencontré un regard où passât une flamme plus pure pour le beau, plus d'ardeur profonde et d'instinctive générosité.
Dans votre immense chagrin, vous devez pourtant bénir la Providence d'avoir associé votre vie dix-sept ans durant à celle d'une âme si noble qui vous a toujours suivi sur les vrais sommets ; malgré l'amertume présente, vous restez un privilégié.
Votre cœur doit être en détresse, ce pauvre cœur humain qui réclame toujours des tendresses visibles et le sourire d'un visage aimé ; mais dans les hauteurs de vous-même, vous devez sentir une survie de son âme et je ne sais quelle présence spirituelle qui vous soutiendra en vous purifiant.
Je plains Henriette d'avoir vu la mort sans avoir vu la pleine victoire. Mais elle avait cette foi qui sait percer toutes les ténèbres et anticiper la joie des certitudes.
Adieu, et peut-être, je l'espère encore, au revoir. Dieu vous aide ! Qu'il allège pour vous l'inévitable désolation et qu'il vous rende toujours plus vivants et plus réconfortants les admirables souvenirs qui vous restent.
A SA FEMME
Ce 15 octobre 1914.
Je t'écris le cœur bien douloureusement étreint par l'entrefilet ci-joint de VÉcho de Paris du 12. Il y a aujourd'hui des deuils atroces, mais dont on ne s'étonne point, car nous savons tous que la vie des jeunes hommes de France est comme un immense holocauste sur lequel Dieu choisit chaque jour ses mystérieuses victimes, mais la mort d'Henriette Brunhes, si brutalement apprise, me trouve au dépourvu , et me laisse l'âme en désarroi. C'était certainement une des plus belles âmes de femme que j'ai connues. Il n'y en avait pas de plus profondément spirituelle, et dont les élans, les enthousiasmes, toujours
nobles, fussent plus purs d'arrière-pensées personnelles. Elle avait ce don d'entraîner avec elle sur les sommets tous ceux qu'elle attirait à elle ; elle était comme une invitation permanente à s'oublier, à travailler généreusement pour le royaume de Dieu ; jusque dans ses illusions, il y avait une simplicité et une hauteur d'âme qui émouvaient et l'on ne pouvait rencontrer son grand et pur regard sans se sentir comme purifié à son contact. Je viens d'écrire à ce pauvre Jean qui perd tout en la perdant, mais qui reste néanmoins un privilégié d'avoir vécu avec une telle femme, de l'avoir eue pour associée et pour amie.
A MONSIEUR R. Z
Ce 16 octobre 1914.
J'ai été bien touché et bien content de votre excellente lettre ; et je ne sais pas quel est celui des deux sentiments qui a été le plus vif. J'aurais voulu vous répondre plus tôt, mais je m'appartiens peu et ma correspondance est assez chargée: les morts qui se multiplient autour de nous m'obligent à écrire, et je reste même parfois silencieux devant des deuils qui ne m'ont pas laissé indifférent. Il y a deux jours, j'écrivais à ce pauvre Jean Brunhes, qui doit être terrassé par son malheur. C'est un entrefilet de VÉcho de Paris qui m'a appris la triste chose, et j'ai été tout bouleversé en lisant ces quelques lignes. Chose étrange, j'aurais été moins ému en apprenant la mort d'un jeune camarade, tant il semble aujourd'hui que les vies de tous les jeunes hommes de France sont virtuellement sacrifiées ou tout au moins disponibles, mais cette mort à laquelle j'étais si peu préparé m'a étreint au cœur. Ce n'est pas seulement tant de bons souvenirs de, vie fribourgeoise qui disparaissent avec cette femme admirable ; c'est aussi pour beaucoup un levier spirituel qui se brise. Comme il faut penser à la victoire finale, à l'allégresse et à la régénération qui suivront pour ne pas se laisser submerger par toutes ces tristesses qui montent autour de nous I
A MONSIEUR A. B
Ce 16 octobre 1914.
Quand cette lettre t'arrivera, car elles cheminent lentement aujourd'hui, tu auras, sans doute, repris tes cours au lycée ; mais tu sentiras bien que tu n'es plus le même écolier qu'il y a quatre mois. Tant de choses terribles et grandes sont survenues si soudainement que tu te retrouves maintenant comme dans une atmosphère nouvelle. Tu as beau coucher dans ta petite chambre d'autrefois et reconnaître les meubles familiers, — ton cœur réclame partout ce cher papa \ qui était l'âme de votre chez vous et auquel tu devais déjà ce que tu as de meilleur en toi. C'est ce meilleur, mon chéri, qu'il faut développer chaque jour davantage, pour qu'en te voyant grandir, ta pauvre et chère maman reconnaisse dans son petit garçon l'ami unique qu'elle pleurera toujours. Et puis tu sais que notre France a plus que jamais besoin d'une fière et noble jeunesse. Celle qui est en âge de mourir pour le pays se donne sans compter. Tu n'auras pas eu ce privilège ; mais, quand la France, délivrée des Barbares, se restaurera dans la paix, il faudra que, pour ta petite part, tu travailles à la rendre plus belle et plus forte qu'elle l'a jamais été. Je reste comme toi bien triste de la mort de ton cousin Francisque 2. C'est un guide précieux qui te manquera ; mais il ne faut pas le pleurer : il est mort en héros et en prêtre : c'est une belle mort. Et puis tu sais aussi que ceux' qui sont morts ne le sont pas en réalité : ils continuent à nous entourer, à nous pénétrer d'une vie plus sainte et plus généreuse, ils sont au dedans de nous comme un incessant appel vers le mieux. Il faudra bien les écouter. Tu tiens en tes mains ce qui peut rester de bonheur à ta chère maman. Donne-le-lui.
1. François Ballet .avocat à la cour d'appel ,beau-£rôre de r.>Maurioe Masson dont il avait épousé la sœur était mort quelques semaines avant .a guerre.
2. Francisque Le Chevallier. Prôtrc de Saint-Sulpice, Lieutenant au S63* Eégi* ment d'Infanterie, tué à Limey, ic 21 septembre 1914,