‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 18 sur 62 · LETTRES DE GUERRI · texte numérisé non relu

LETTRES DE GUERRI

A SA FEMME

Ce 21 octobre 1914.

... Pour moi, mon bulletin est court : je nettoie, je filtre, je lis. Je suis en plein dans Thureau-Dangin. Le soi-disant guerrier oublie souvent la guerre en compagnie de Newman. Sur mes impatiences, mes lassitudes, Newman met sa sé.^énité, son amour des choses éternelles. Si poignant que soit le drame d'aujourd'hui, il est bon pourtant de s'en dégager parfois et de monter plus haut dans les régions de la paix divine. Ces pensées me font du bien ; elles me préparent mal à l'assaut d'une tranchée, mais elles m'aident à vivre cette vie si grise.

Toussaint 1914.

Je reviens de la messe. Nous étions quelques soldats à cette messe du matin ; mais il y aura foule tout à l'heure à la grand'messe ; et c'est vraiment touchant de voir à quel point tous ces hommes ont besoin de penser à leurs morts et de prier pour eux. Jusqu'à vendredi soir, on ne savait pas encore si les troupes auraient repos ce matin, puisque le dimanche nous est maintenant supprimé. Eh bien, pour beaucoup, cette Toussaint sans église ni cimetière eût été à la fois une peine et un scandale. J'ai été heureux de sentir par moi-même que les exigences profondes de la vie religieuse restaient si vivaces chez nous. Dans mon banc solitaire, tout à l'heure, je ne me suis pas senti seul. Vous étiez tous autour de moi, tous ceux que j'aime et que j'ai aimés. Je vous ai remis à Dieu, au Dieu très bon ; et dans cet abandon sans réserve je t'ai retrouvée... Le ciel est étincelant ; c'est à peine si une brume légère le voile : c'est un scintillement universel et très doux. On dirait qu'un immense soleil mystique fait rayonner tous les « saints ». Hier déjà la soirée était douce et dorée ; j'ai fait au soleil couchant par les bois et les clairières une promenade incertaine et solitaire, qui m'a fait du bien. Dans l'intimité du soir avec les champs et les grands arbres, toutes les petites rumeurs intérieures s'apaisent. On se sent régénéré et purifié.

A MONSIEUR G. BERTONP

En campagne, ce P^ novembre 1914.

Vous savez déjà, sans doute, que je ne pourrai pas reprendre mes cours avant quelque temps, retenu que je suis ici par un devoir plus impérieux. Je tenais cependant à vous en avertir moi-même et à vous exprimer personnellement le regret que j'aurai de ne pas vous revoir à notre rendez-vous habituel. J'espère que ce « revoir » n'est que reculé ; mais si, par hasard, cette lettre était un adieu, veuillez, je vous prie, le sentir comme il est, très cordial.

A SA FEMME

Ce 5 novembre 1914.

Ta lettre m'a bien ému : ces dépêches successives semblent laisser peu d'espoir pour ce pauvre Miniscloux^. Oh ! ces affreux départs dans des trains qui ne marchent pas et qui vous déposeront à la station sanglante. Puisses-tu ne jamais plus les connaître, et surtout ne pas les connaître pour moi I Mais il faut en arriver à ceci de ne plus même rien désirer et de tenir seulement ses regards sur la lente victoire qui vient. C'est là le rude combat que tout le monde doit fournir : il faut lutter contre ses émotions, contre toutes les tristesses qui déferlent, contre les désespoirs qui vous guettent. Pourtant, comme j'ai eu pitié de cette malheureuse L... I Et ce n'est pas encore la pire souffrance de bondir sous le coup d'une nouvelle atroce : c'est la station immobile devant la mort, et c'est plus tard la vie reprise au fond du trou béant. On se demande à de certaines heures comment l'âme française pourra survivre à tant de tristesses, garder son élan, retrouver sa confiance dans

1. M. Bertoni venait de succéder comme doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Fribourg à P.-Maurice Masson.

2. Le lieutenant André Miniscloux, secrétaire de l'ambassade de France à Vienne, passé sur sa demande d'un service de l'arrière au 50« régiment d'artillerie, tué près d'Ypres le 30 octobre 1914. Il était le gendre de M, G. Sain»-"'"'' ''^inandier, ministre plénipotentiaire, engagé volontaire e» 1915,

sa mission, comment il pourra y avoir encore sur ce sol dévasté des jeunesses en fleurs, des amours, des rêves de bonheur... Et que je la plains, cette pauvre L..., et que je reste en pensé avec elle, avec tous les siens ! J'attends d'avoir la douloureuse certitude avant de lui écrire. Il serait pénible pour elle de recevoir une lettre qui lui parle d'espoir, quand elle n'aura plus d'espoir que dans la vie éternelle. Qui sait, d'ailleurs, si tout est perdu? Pour nous, nous restons dans un perpétuel qui-vive. Deux compagnies de notre bataillon sont parties avant-hier vers le front : je serais surpris qu'on nous laisse longtemps loin d'elfes, Jle commandant désirant avoir tout son bataillon avec lui.

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