A MADAME A. M
Ce 6 novembre 1914.
Si je vous écris, ce n'est point pour troubler par de vaines paroles une douleur qui a besoin, je le devine, de silence et de recueillement ; c'est plutôt pour soulager mon cœur, pour vous dire mon émotion et ma peine. Vous avez eu, en pleine jeunesse, un départ triomphal vers la vie, vous avez connu les meilleures joies de l'amour dans l'intimité d'une âme ardente, droite et bonne entre toutes ; et maintenant, de ce bref et délicieux bonheur, il ne vous reste que le berceau près duquel vous pleurez. En d'autres temps, ce serait une douleur atroce, qui vous ferait frissonner de révolte ; il semble aujourd'hui que ce ne soit qu'une douleur poignante, et qu'on puisse presque un instant oublier sa souffrance dans la souffrance du pays. Les nobles âmes, comme la vôtre, acceptent généreusement les mystérieux sacrifices qui assureront la victoire du juste. Mais, quand cette victoire sera venue et que l'allégresse nationale semblera auréoler tous les deuils, alors, dans le calme retrouvé de la vie ordinaire, vous sentirez plus cruellement le vide affreux de votre cœur. Puissiez- vous, dans l'enfant si chère qui vous reste, retrouver comme un témoin et comme une résurrection de votre passé. Puissiez-vous surtout chercher un refuge près de Celui qui ne passe point, vers qui monte tout ce qui est beau et bon, et qui nous rendra tout ce que nous avons aimé.
A MONSIEUR R. Z
Ce 7 novembre 1914.
Vous avez dû être bien bouleversé par le deuil de cette pauvre petite L... Je lui ai écrit hier quelques mots ; mais que peut-on dire devant de pareilles douleurs ! Et encore n'ontelles pas donné toute leur amertume. L'exaltation du péril, la pensée du salut national soutiennent aujourd'hui la générosité des veuves. Mais quand elles se retrouveront plus tard dans la maison vide, le sentiment de la victoire ne suffira pas à soutenir leurs énergies. Il faut avoir une foi bien vive dans les grandes réalités célestes pour commencer si tôt et si seule une vie qui reste si longue.
Ce 19 novembre 1914.
... Je ne sais si je t'ai demandé de me dire où tu t'étais arrêtée dans la copie définitive du dernier chapitre de ma thèse. Donne-moi simplement la dernière phrase que tu as copiée. Je travaille tous les jours à mes épreuves ; j'essaie même de mettre sur pied la fin du dernier chapitre ; mais j'ai eu besoin de relire les derniers placards pour me remettre dans une atmosphère qui m'était devenue tout à fait étrangère. Je ne m'y sens pas encore très familier ; et je me demande qui, après la guerre, sera capable de s'intéresser encore à tout ce passé. Il est vrai que, quand la paix sera revenue, la vie, la vie toute simple et toute nue, retrouvera son tragique qu'elle semble avoir perdu sur les champs de bataille ; et le problème de la destinée redeviendra plus proprement humain. Je ne sais pas si je m'explique clairement ; mais je me comprends.
A MONSIEUR PIERRE DE LABRIOLLE
Ce 26 novembre 1914.
Votre lettre m'a fait grand plaisir. Vous êtes bon de répondre si généreusement à mes petites cartes. N'ayez, d'ailleurs, pour moi ni trop d'admiration ni de compassion excessive. Eh ! sans doute, ma vie n'est pas drôle ; mais elle comporte encore quelques charmes très appréciables, et que je sens très vivemept. Par exemple, j'ai des loisirs : ils manquent un peu de solitude et de recueillement ; et les lettres que j'écris doivent avoir quelque chose de l'incohérence et du désordre au milieu desquels je vis; mais enfin, je puis barbouiller bien du papier et faire ainsi plaisir à plusieurs bonnes âmes qui s'intéressent à moi et qu'il est inutile de vous énumérer. J'ajoute que j'ai des officiers qui sont aimables et de très bonne façon, ce qui se rencontre moins qu'on pourrait le croire dans les milieux territoriaux, où les anciens adjudants jouissent parfois de leurs doubles et triples galons avec une satisfaction qui manque de grâce. Il y a surtout un jeune sous-lieutenant d'artillerie qui a vécu dans notre redoute pendant un mois et qui maintenant occupe un petit abri dans le bois voisin : il a le don de me tonifier l'âme. Pour nous autres grisons, c'est un gosse de vingt-quatre ans ; mais il y a là tant de jeunesse, même de gaminerie, de gaîté, d'amour de la vie, que cela me secoue mes idées moroses et me ramène pour quelques instants vers des bords charmants que j'ai, hélas ! définitivement quittés ! Ce qui me met pourtant un peu de vague à l'âme, c'est l'incertitude du lendemain ; les jours, les semaines s'accumulent sans que la ligne Nieuport-Dixmude ait bougé. Si tous les mois qui vont venir renouvellent aussî peu la carte des opérations, nous commençons à tout le moins la guerre de Trente ans.
Je suis charmé que mon Chateaubriand vous ait fait passer une heure, et je sens le prix de l'estime du lieutenant P.. .(ce n'est point une chose méprisable pour un sergent que l'estime d'un lieutenant) ; mais j'ai eu un peu honte de me voir dans la Revue parmi d'autres pages plus vivantes et toutes ,fré-
missantes des angoisses d'aujourd'hui. Le temps n'est plus — du moins provisoirement — aux divertissements de mandarins.
A SA FEMME
Ce 30 noi>emhre 1914.
Tu trouveras sous cette enveloppe une grande lettre de Bertoni qui est vibrante, et très sincèrement vibrante. Elle est écrite, du reste, avec une aisance de français admirable, et ce qu'il dit de la science allemande et de sa perversion est tout à fait intelligent.
A SA MÈRE
Ce ier décembre 1914.
Si je pouvais réunir toutes les minutes disponibles que je puis grappiller ici et là, si surtout je pouvais les concentrer dans le silence d'une chambre tranquille, j'aurais beaucoup de temps à moi. Mais tout cela est dispersé : je commence une phrase, elle est interrompue ; quand je reviens, le fil de mon discours m'a échappé. Pour moi surtout, qui n'aime pas écrire à une table commune, j'ai toujours devant moi quelque tête, sitôt que je lève la mienne ; c'est le plus souvent une bonne tête, mais elle ne stimule pas toujours l'inspiration. De temps à autre quelque camarade à la jambe brutale s'insinue dans le banc ou souligne une démonstration par quelques vigoureux coups de poing sur la table. Alors ce sont des encriers renversés, des verres qui chavirent et qui arrosent mon sous-main, mille petites infortunes qui ne m'irritent plus, mais qui arrêtent mon élan. Excusez-moi donc quand je radote.
A SA FEMME
Ce 3 décembre 1914.
C'est vraiment dommage que tu ne puisses pas te procurer le Bulletin des armées. Il est intéressant par les faits qu'il contient, les anecdotes et même les chansons, et plus encore
LETTRES DE GUERRF, 25
ar son esprit. C'est vraiment l'esprit nouveau. On ne croirait jamais, à le lire, que c'est le bulletin officiel des armées de la République. Les articles sur Benoît XV, le cardinal Ferrata, Gasparri étaient, à ce point de vue, très significatifs. Dans l'un des derniers numéros, il publiait la correspondance — d'ailleurs très juste de ton — entre le cardinal Luçon et '^ pasteur Gossin. L'écho suivant était intitulé : Un sacrilège,
[ racontait la profanation que les Allemands avaient fait subir à la célèbre vierge polonaise. Qui l'eût dit, il y a six mois, que tout cela s'imprimerait sous le ministère Viviani ? Mais il faudrait «que les catholiques sachent user avec modération de ce retour providentiel. Sauront-ils?
Ce 13 décembre 1914.
Il paraît que la promotion de sous-lieutenants qui a été faite il y a quelques jours ne suffit pas à combler les vacances ; et les commandants de compagnie ont été invités à faire des propositions. Mon capitaine m'a donc fait appeler hier et m'a montré la lettre du capitaine faisant fonctions de chef de bataillon lui demandant de présenter ses candidats. La lettre disait qu'on désirait des candidats qui, par leur situation civile, fussent en état d'occuper convenablement leur poste •d'officier. J'ai dit au capitaine quels étaient mes scrupules jusqu'ici et pourquoi je n'aurais voulu rien faire pour sortir du milieu où je me trouve : j'y voyais une question de discipline morale et d'exemple. Mais, du moment qu'il prenait l'initiative de me présenter, je n'avais aucune raison pour refuser. La présentation est donc faite, et en termes très aimables pour moi.
Ce 14 décembre 1914.
Mon Chateaubriand m'a valu, comme je le pensais, plusieurs réponses suisses tellement francophiles que je ne veux pas les laisser sans remerciement... Tu trouveras ci-joint la lettre de P..., qui est vraiment bien affectueuse ,ei très franchement orientée du côté français.
A MONSIEUR GEORGES PYTHON
En campagne, par Toul, ce 15 décembre 1914.
Votre si affectueuse lettre a été pour moi une surprise et une joie véritable : elle m'a fait sentir que vous aviez bien deviné la signification de mon envoi. Cet envoi voulait dire que, dans les jours si émouvants où nous vivions, je n'oubliais pourtant ni Fribourg, ni son Université, ni son chef. En corrigeant, au bruit du canon, les épreuves de cet article, je me réjouissais qu'il pût paraître au début de novembre, c'est-àdire au moment même où j'aurais dû, sans l'appel aux armes, retrouver ma chaire et mes étudiants. Il me semblait que c'était encore une façon de travailler à distance pour l'œuvre qui nous est chère. S'il m'arrive souvent de me retrouver en esprit aux bords de la Sarine, ce n'est pas seulement parce que j'ai vécu parmi vous une vie heureuse et recueillie ; c'est que mon affection reste acquise à cette Université à laquelle j'ai donné, depuis dix ans, ce que j'avais de moins mauvais, mais qui m'a rendu, en bénéfice intellectuel et moral, plus que je lui ai donné. Pour elle aussi, cette guerre mondiale est une crise douloureuse. J'espère fermement que ce sera une crise régénératrice, où elle retrouvera en pleine jeunesse des forces nouvelles. Laissez-moi vous le souhaiter à la fin de cette année si grave.
A SA FEMME
Ce 17 décembre 1914.
As-tu lu le beau discours de Bergson à l'Académie des sciences morales?... Il faut lire aussi l'admirable article de Barrés dans VÉcho d'hier^ C'est du noble et grand Barrés : c'est, exprimé en phrases magnifiques et pourtant simples, le sentiment obscur qui travaille tant d'humbles âmes de soldats sans qu'ils puissent toujours l'élucider. Ce sont de
1. Il s'agit sans doute ici de l'article, le Chant des races courageuses, recueilli dans les Saints de la France (Émile-Paul, 1915, p. 253-259).
ces pages qui devraient refaire une France une, je ne dis pas une France catholique, mais une France respectueuse de la foi et désireuse de la retrouver. Du reste tous ces articles quotidiens de Barrés sont très beaux ; il n'y en a pas un de médiocre : ils sont très artistes, mais l'art y est atteint sans le vouloir, sinon sans le savoir. A travers le petit fait quotidien, il sait discerner la pensée qui s'y exprime ; et dans les gestes de nos soldats, gestes traditionnels ou instinctifs, il aperçoit tout ce qu'il y a en eux de signification éternelle. Ce n'est pas la flamme ardente, et joyeuse et claire de ton cher de Mun ; mais c'est une belle flamme, profonde, et sombre et héroïque aussi. Sans être soldat, à l'heure présente. Barrés « sert » bien le pays.
Ce 20 décembre 1914.
Il fait un temps effroyable. La pluie tombe à verse depuis le premier matin sans discontinuer : impossible de mettre le nez dehors. Mais la contre-partie la plus affligeante de cette situation, c'est que tous les sous-off n'ont pas bougé de cette chambre depuis l'aube. Quand je dis cette chambre, je devrais dire cette cage, car à l'heure où je t'écris (midi), c'est une vraie ménagerie de bêtes fauves et folles. Tout cela chante, crie, hurle, tourne en rond, danse, secoue tout. C'est un entraînement merveilleux pour combattre sous la mitraille, mais c'est une atmosphère mal propre à la littérature épistolaire.