A MADEMOISELLE G. Z
En campagne, ce 20 mars 1915.
C'est vous qui aurez aujourd'hui la lettre du bois... Me voici, comme les jours précédents, a-ssis sur mon fagot dans la demi-clairière que j'ai fait débroussailler en avant de ma tranchée. Hier nous avions eu une pluie glaciale sur laquelle avait passé un vilain hâle de mars. Aujourd'hui, une petite gelée a rendu le sol croustillant, et un admirable soleil illumine les lierres et les mousses des chênes ; les perce-neige achèvent de s'épanouir entre les feuilles sèches, et déjà on volt poindre, toutes luisantes comme de petites épées, les premières pousses du muguet. Si vous étiez ici, malgré toutes les tristesses qui vous oppressent, vous vous laisseriez prendre par cet éveil printanier de la forêt ; vous jouiriez de toute
cette vie nouvelle qui commence à s'ébrouer dans les taillis ; vous qui aimez tant les oiseaux, vous en verriez de bien jolis rassemblements : il y a des geais, des bergeronnettes, des merles, des verdiers, que sais-je? Dans ce bois infréquenté, ùù il y a encore des troupeaux de sangliers, on ne peut faire deux pas sans apercevoir un nid. Ce matin, en passant près d'une épine qui commençait à rougeoyer, j'ai aperçu le plus charmant nid de grives qu'on puisse rêver. Mes hommes font du clayonnage très artiste devant leurs tranchées ; mais rien ne vaut le « clayonnage » de ce nid de grives. Je pensais à vous en me promenant dans les layons de la forêt.
Je viens d'être interrompu par la visite d'un officier du génie avec qui nous avons causé terrassement, talus, banquettes de tireur, casquettes, appuie-coudes, etc. Je reprends mon fil. Vous m'avez écrit l'autre jour une lettre si affectueuse, dont l'amitié si profonde et si vraie m'a fait un tel plaisir et un tel bien. Plus les tristesses et les préoccupations s'amassent autour de nous, plus on sent dans les amitiés et dans l'amour le meilleur refuge contre le chagrin et la démoralisation, parce qu'il semble qu'on éprouve mieux à plusieurs la certitude des réalités divines que dans l'isolement du cœur. Vous avez bien deviné toute la peine que m'avait causée la mort si noble, mais si tragique, de Joseph. Sans doute, je le connaissais moins que vous ; je n'avais eu avec lui que des contacts rapides et toujours trop pressés ; mais c'était une de ces belles âmes transparentes qui séduisaient aussitôt et qui montraient dès l'abord toute leur générosité et toute leur force d'élan. Et je crois pouvoir dire que, si je ne le connaissais pas assez pour souffrir de sa mort autant que d'autres, je l'ai assez connu pour pouvoir l'admirer autant que quiconque.
A 8A FEMME
Ce 25 mars 1916.
Il est certain maintenant que nous partons. C'est une question de jours et de très peu de jours. Il est vraisemblable que nous allons revenir dans la région où nous étions le mois précédent ; mais, cette fois, le temps sera beaucoup plus
agréable, et nous ne risquerons plus de trouver des tranchées pleines de boue comme au début de février. Voilà pourtant deux jours qu'il tombe de bonnes averses, mais ce sont des pluies chaudes qui hâtent l'éclosion du printemps.
Ce 26 mars, à 6 heures.
Je reprends ma lettre à la fm de ma journée, ma dernière journée d'Écrouves sans doute, car demain — c'est bien décidé — nous partons. Nous ne savons pas encore où. Nous savons seulement que notre première étape est Saint-Jean, tout près de l'endroit dont je te parlais hier. Quelques-uns disent que nous y resterons et que nous ferons des travaux dans le voisinage ; d'autres que nous irons occuper des tranchées dans un bois en avant, près de Pont-à-Mousson. Dans quarante-huit heures nous serons fixés. Si nous avons demain le temps d'aujourd'hui, ce sera merveilleux, mais c'est encore une gelée blanche.
Ce 27 mars 1915.
Nous voici arrivés à destination en dix heures de marche. Surprise charmante : nous sommes revenus dans la région que nous occupions en février, dans le même bois, mais tout à fait à l'arrière, dans un petit village sylvestre qu'on a installé en quelques semaines et qui est simplement une merveille. C'est charmant et tout à fait imprévu.
Ce 28 mars 1915.
Il est huit heures du matin ; nous allons bientôt déjeuner avant de partir sur le terrain. En attendant le signal du départ, je te commence une lettre sur la petite table de ma chambre ; car j'ai une chambre ; mais j'ai tant de choses à te dire que je ne sais trop par où commencer le débrouillement de l'écheveau. Nous n'occupons pas de tranchées ; et nous sommes venus simplement ici en terrassiers ; nous allons savoir tout à l'heure ce qu'on nous demandera : un officier d'artillerie me disait hier que nous allions construire un chemin sur le plateau de M...; d'autres croient qu'il s'agit de travaux de défense : nous verrons. Le petit ravin où nous sommes est,
comme celui que nous occupions il y a un mois, dans un angle mort de lir : de temps en temps, il tombe des éclats ; mais nos toits sont assez épais pour s'en moquer. Quand nous sommes redescendus le 24 février, le ravin était solitaire, inoccupé et son taillis vierge. En l'espace de trois semaines des artilleurs du 6^ ont fait une petite merveille. Ils ont établi au fond du ravin montant vers la crête une route minuscule, bien empierrée, avec de petits fossés d'écoulement en miniature. Le long de cette route, ils ont élevé une petite cité en bois, dont les maisons sont bien alignées du même côté, le côté gauche en montant. Je dis des maisons, je devrais dire des villas, car elles sont construites très joliment avec un goût ingénieux qui a le souci de l'élégance. Ces villas sont dissimulées sous la mousse et les branchages pour éviter d'être aperçues des avions : les toits, en tôle ondulée, sont recouverts d'une couche assez épaisse de terre et de pierres pour défier I^^s obus. L'intérieur est vraiment très confortable pour qui se rappelle l'organisation des tranchées. Les hommes ont des bas-flancs convenablement élevés au-dessus du sol et bien secs avec de la paille en abondance. Les officiers ont, deux par deux, dans un angle de baraque, des chambrettes très propres et très engageantes ; j'ai un lit ou quelque chose qui y ressemble fort. Sur un cadre en planches, élevé de Om. 60 du sol, on a tendu une toile métallique qui forme sommier. Là-dessus une grosse botte de paille recouverte d'une toile de tente, et mon sac de couchage, je suis installé comme dans un lit authentique. Ce lit occupe exactement l'un des panneaux du quadrilatère. Sur l'un des panneaux perpendiculaires, une large planche de 0 m. 7 5 de longueur me sert de table ; en face, quelques grands clous sont élevés à la dignité de pendoirs. En face du lit, la porte. Au-dessus de la table, une fenêtre-lucarne de 0 m. 30 sur 0m.60, et voilà mon home. La porte ouvre sur un minuscule couloir. Vis-à-vis, la porte de la chambrette de M. P... Entre les deux, un petit poêle, où nous pouvons faire du feu la nuit. J'oubliais : dans huit jours nous aurons la lumière électrique. Tout est posé : on n'attend plus que le générateur.
... Nous allons travailler à une heure de marche environ de nos anciennes tranchées. Nous transformons en boyau de
communication le fossé de la route. Nous traverserons deux foispar jour le champ de bataille do M... dont je t'avais parlA... J'ai revu et entendu avec plaisir les obus. Gela met un peu de variété et d'émotion dans une besogne bien monotone, car je ne connais rien de plus ingrat que de surveiller pendant toute une journée, sur une route en plein vent et sans abri, une équipe de terrassiers. Heureusement la pensée du péril, celle aussi du service réel que l'on rendra aux camarades, vous encouragent.
Ce 30 mars^ midi.
Voici de la haute couleur locale. Je t'écris dans le boyau de communication que nous avons creusé hier et que nous occupons aujourd'hui. Nous savions depuis hier qu'il y aurait cette nuit une importante attaque ; mais nous ne supposions pas que nous serions englobés dans le mouvement. Ce matin nous sommes partis au travail comme d'habitude. A peine avions-nous fait un kilomètre hors du ravin qu'un cycliste nous donnait l'ordre de rentrer. Nous étions depuis cinq minutes sur le chemin du retour qu'un autre cycliste nous donnait l'ordre de repartir de l'avant. Nous sommes donc repartis, mais en prenant le chemin des écoliers, car il y avait grand concert, et le chemin direct était trop arrosé. Nous avons passé devant des séries de batteries françaises de tout calibre et de toute force. Il n'y en avait pas une d'inactive. Du côté boche, on cherchait à les faire taire, mais rien n'arrivait à destination. Nous avons cheminé ainsi par des chemins défilés jusqu'à notre boyau de communication où tout le bataillon &'est enfoncé. Nous étions là en réserve pour le cas où le régiment qui était à l'attaque aurait eu besoin de soutien. Jusqu'ici on n'a pas recours à nous, et, sauf une contreattaque toujours possible, il est probable que ce soir nous rejoindrons tranquillement nos chalets. Voici une heure que la canonnade s'apaise. C'est tout juste si de loin en loin un obus passe et vient mourir de l'autre côté de la route. Il semble, d'ailleurs, que dans toute celte affaire, même au momen où ça chauffait le plus fort, l'artillerie allemande ménageait ses projectiles. Un cycliste du 169^ — qui faisait l'attaque — nous apporte à l'instant d'excellentes nouvelles. La tentative
a parfaitement réussi, et tous les objectifs qu'on se proposait sont atteints. Le calme est tel depuis une heure que j'ai pu quitter mon boyau et m'en aller par la route déjeuner avec P... et mon capitaine dans le boyau qu'ils occupent.
À MONSIEUR GUSTAVE LANSON
En campagne^ ce P^ avril 1915.
J'apprends par le Temps d'avant-hier que la Revue de Paris u.àt publier aujourd'hui une réponse de vous à l'appel de la Revue des nations. Je ne m'étonne pas que Reynold ne m'ait pas envoyé son plaidoyer, car j'ai laissé sans réponse une lettre déjà très ambiguë qu'il m'avait écrite il y a quelques mois. Aussi j'aurais grand plaisir à lire son appel et votre répHque. Si vous avez fait de votre article un tirage à part, ou s'il vous reste quelque numéro disponible de la Revue, vous seriez tout à fait aimable de m'en envoyer un. Pardonnez-moi mon sans-façon; mais le sujet est de ceux sur lesquels il est bon dès maintenant de s'arrêter aux heures de loisir ; et excusezmoi de vous quitter un peu brusquement, mais le boyau de sape, où je surveille en ce moment le travail de mes hommes, est un cabinet assez peu confortable, et le sifflement aigre des marmites qui roulent au-dessus de moi me donne de temps en temps quelques distractions.
Merci d'avance po.ur votre envoi, si vous pouvez me le faire. Je continue à très bien aller et à supporter sans effort les fatigues de la campagne, — fatigues qui sont, d'ailleurs, moins dures pour les territoriaux que pour les réservistes. Je voudrais espérer et j'espère un peu que l'heure de la victoire et du retour approche.
A SA FEMME
Ce ier avril 19U- Ce matin, il est neuf heures. Nous venons d'arriver dans notre boyau. Je viens de trouver un quartier de roche ensoleillée qui va me faire un siège très confortable, et me voici pour bavarder. Hier, dans l'après-dînée nous avons changé
de travail. Au lieu de creuser un boyau le long de la grand'route, nous avons été envoyés deux kilomètres en avant pour élargir un boyau de sape et y faire de distance en distance des niches d'évidement (ces niches permettent à deux files d'hommes qui se rencontrent marchant en sens inverse dans le boyau de pouvoir se croiser). L'ouvrage sera sans doute fini pour midi. Nous sommes à deux kilomètres en avant de la route, dans la direction de F...-en-H... ; mais ces deux kilomètres à vol d'oiseau représentent bien quatre kilomètres de boyau. C'est toute une ville souterraine dont les rues se croisent et s'enchevêtrent les unes dans les autres. Les bons petits gars qui vivent et trottent là dedans se sont naturellement amusés à baptiser ces rues, et quelques habitués du métro ont retrouvé sans peine les noms des grandes lignes, pour les transporter ici. A l'entrée d*un couloir, tu vois : « Direction Porte Maillot, etc. ». C'est innocent ; et pourtant on rit avec un petit soupir. Nous avions donc à élargir ce boyau, profond de deux mètres, mais trop étroit. Tout le bataillon y a été employé, l'après-dînée, et achève ce matin. Dans ces hautes et minces ruelles, on se sent dans une sécurité parfaite ; et c'est avec une complète sérénité qu'on écoute au-dessus de soi le va-et-vient des projectiles, et qu'on s^amuse à les reconnaître au passage. Il y a les petits 75, qui sont presque dans notre dos, et qui éclatent comme des roquets en colère. Il y a les 120 long, dont les obus partent avec un bruit de locomotive qui démarre, et qui un peu plus loin ont l'air de rouler comme des wagonnets sur des montagnes russes aériennes. Il y a les grosses marmites do 210 qui cheminent avec un sifflement de vent d'orage, qui éclatent en faisant tout trembler, et dont l'arrivée est suivie, dans un cercle de cent mètres, par une pluie de pierres et de mottes de terre, qui tombent lourdement comme des grêlons. Ah ! celles-là nous avons pu nous y habituer hier. Au milieu de la cité souterraine, on avait installé un projecteur — j'imagine pour aider à l'attaque du soir. Quelque avion, sans doute, l'avait repéré. Pendant une heure, d'énormes marmites sont tombées tout autour. Nos ruelles, qui encerclaient le projecteur, étaient donc des loges d'avant-scène. A chaque marmite qui venait s'efîondrer sur le sol, je collais mon oreille contre la paroi ; et l'on sentait lo te la terre frémir, et bondir comme
un cœur dans une poitrine oppressée. C'était terrible et émouvant ; du moins cela me paraissait tel dans les premières minutes. Mais, au cinquième ou sixième coup, on s'intéressait au joujou infernal comme des enfants. Les hommes pliaient la tête sous le sifflement du passager, et la relevaient aussitôt pour le voir éclater. Heureusement, personne chez nous n'a été atteint : il y a eu seulement un homme qui s'est blessé 1 la joue avec sa pioche en baissant trop brusquement la tête. 1 lis nous avons eu de la chance tout de même, car, ce matin, on revenant dans le boyau, nous en avons trouvé l'un des passages obstrué par une marmite qui était tombée en plein dans la ruelle. Ma section avait dû y passer cinq ou dix minutes plus tôt.
— Je viens d'interrompre ma lettre. Sur ma droite, à dix pas de moi, deux planches jetées au-dessus du boyau font un pont. Quatre hommes viennent d'y passer portant sur leurs épaules une forme humaine enveloppée dans une toile de tente. C'est le capitaine de la 2^ compagnie du 169^ qui passe. Hier soir, dansl'attaque deF...-en-H..., il a été le premier tué. Le village est pris, mais le capitaine est resté. Hier, vers une heure, quand nous avions reçu l'ordre d'élargir le boyau de sape qui conduisait jusqu'à sa tranchée, j'avais été le voir, pour lui demander des instructions. Il dormait : dernier repos avant l'attaque, dernier sommeil avant celui d'auJQurd'hui. Malgré ce réveil désagréable, le capitaine J... avait été I lès accueillant pour moi ; je revois ce grand garçon de trente a trente-cinq ans: figure sérieuse et courtois 3; silhouette élégante et souple. Maintenant c'est quelque chose de lourd et d'inerte qui chemine lentement sur quatre épaules. Je salue et je ne puis quitter des yeux ce pauvre corps voilé. Je suis monté sur le petit pont et j'ai regardé, jusqu'à ce qu'ils disparaissent à l'horizon, les quatre porteurs et leur fardeau. Quelques obus légers sifflaient dans le ciel bleu, les alouettes chantaient comme dans une campagne où le printemps ne serait pas ensanglanté, et les brancardiers du capitaine s'enfonçaient tout doucement dans une brume dorée qui faisait auréole.
Cinq heures et demie. — Nous voilà hors de notre boyau de ^ape et revenus sur la route. Assis sur la dernière marche d'un
des escaliers que je viens de faire creuser, je regarde devant moi l'horizon merveilleux, dans le calme du soir qui vient après la rude bataille de l'après-dînée. Le soleil, déjà bas, descendait vers les coteaux bleuis comme une hostie vers un reposoir. Et ce sera le seul reposoir que je visiterai aujourd'hui. Triste jeudi saint, sans église, sans sacrifice, sans communion I mais je me sens bien uni à tous les chrétiens qui fêtaient le grand mystère...
Ce 2 avril 1915.
Aujourd'hui, je jouis profondément de la campagne. Après l'effrayant vacarme des trois jours précédents, c'est une telle félicité, de se sentir dans des prés paisibles et de pouvoir humer l'air matinal sans faire attention aux marmites, sans prêter l'oreille au sifflement des obus. Calme absolu stir toute la ligne : c'est, d'ailleurs, le calme de la victoire, puisque nous conservons toutes les positions occupées hier et avant-hier. Seuls quelques avions, tentés par ce ciel enivrant, viennent ronfler au-dessus de nous, tournoient un instant et s'en vont. Mais tout ce silence n'est qu'en surface. Les mouvements de troupe se succèdent. Il n'y a pas dans toute la région un seul abri, une seule grange qui ne regorge de poilus. Les convois de ravitaillement, les grosses pièces d'artillerie se succèdent presque sans fin sur les routes ; et c'est plaisir de voir tout cela, hommes, bêtes et matériel, en aussi bon état. On a le sentiment d'une force neuve, d'un organisme jeune en pleine vitalité. Tout ce que je vois autour de moi me donne grande espérance, espérance dans une victoire prochaine.
Au milieu de toutes ces troupes fraîches, que fera-t-on de nous? Bien peu le savent, je crois. Quand nous avons quitté É...,le général M... nous a donné, devant moi, rendez-vous «dans trois semaines». Mais la situation peut changer d'un jour à l'autre. Actuellement, à É..., il y a 5 000 hommes qui cantonnent, c'est-à-dire cinq fois ce que nous étions. Si, devant cette ruée qui se prépare, le front allemand se décidait à craquer, nous serions pris dans le mouvement et nous pourrions occuper les positions reconquises. Mais je crois que tu peux te tranquilliser. Sauf imprévu, ce n'est pas à nous qu'on aura recours pour les grands assauts. Vraisemblable-
ment nous serons toujours en soutien, en réserve, ou employés à des travaux pour faciliter telle ou telle manœuvre ou attaque. Ce sont là des besognes qui comportent, sans doute, quelques risques ; mais ce serait un peu honteux d'être aujourd'hui soldat et de n'être jamais exposé. C'est le minimum de ce qu'on peut avoir quand on est sur le front.
Deux heures. — Je continue ma lettre assis sur un beau tronc de hêtre coupé. Je suis dans un bois ; mais il ne reste plus que quelques grands fûts meurtris. Pas une feuille morte sur le sol, ou, pour autant dire, pas une. Partout le sol a été tellement foulé et tassé que c'est une manière d'esplanade. Tout ce qui reste de broussailles et de taillis, tristement fauché et couché, n'est plus qu'une série d'abatis qui s'étendent jusqu'au fossé transformé en tranchée. C'est le Bois-le-Prêtre, la pointe extrême du bois. Une de mes escouades a dû remonter dans le boyau de sape pour y. creuser quelques niches supplémentaires ; je viens d'aller y faire un tour d'inspection ; et, pour me rendre à ce chantier, j'ai pris un boyau détourné qui passe par le bois. Je ne puis pas dire encore :
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours;
mais je puis t'assurer que je commence à bien connaître latbpographie du village souterrain où nous travaillons. L'après-midi est superbe. Soleil étincelant, une chaleur d'été I quelques mouches d'orage viennent même vous agacer; calme presque complet sur le front ; et pourtant ce coin de bois est triste, indiciblement triste ; ce n'est plus qu'un cimetière, où il semble que le printemps ne retrouvera plus sa grâce et sa joie. Et voici pourtant, blottie à mes pieds dans un fouillis de lierre, qu'on dirait ensanglanté, une pauvre petite anémonequi achève de s'ouvrir...
3 avril, 2 heures de Vaprès-midi.
Je t'écris dans une petite «cagnâ » toute procîje de l'auberge Saint-Pierre avec laquelle l'un des derniers communiqués a dû te faire faire connaissance. A ce propos je te découpe dans ces bulletins de victoire ce qui concerne les événements dont j'ai été le témoin. Ce sera pour toi un nouveau moyen de situer ma vie avec plus de précision. Jusqu'ici le communiqué
et ce que j'ai vu concordent en tous points. Aujourd'hui, contraste complet avec hier. Brouillard pénétrant, pluie fine et froide qui vous glace; malgré mon caoutchouc, toute ma capote est trempée. Heureusement que notre cuisinier nous a fait un bon feu où de temps à autre nous pouvons venir nous sécher.
Pâques 1915.
J'espérais hier soir, en rentrant, pouvoir t'achever après le dîner ma lettre commencée ; mais nous achevions de dîner — lentement, d'ailleurs, car, avec mon vieux capitaine, un repas ne s'enlève pas à la baïonnette, — quand l'ordre nous est venu de partir pour faire des travaux urgents. Il s'agissait d'établir un boyau de communication entre le Bois-Brûlé et les crêtes qui dominent R.., qu'on devait prendre cette nuit même. Nous sommes donc partis en cinq minutes, et tout le monde avec beaucoup de bonne volonté. Les hommes avaient déjà fait quinze kilomètres dans leur journée ; et entre temps ils avaient pioché et pelleté sans relâche. Ils repartirent sur les mêmes routes sans se plaindre. Une pluie fine tombait qui ne nous lâcha pas un instant. Nous sommes restés là à travailler jusqu'à cinq heures du matin sans autre distraction que celle des fusées éclairantes, des projecteurs, des canonnades variées et opposées, des balles perdues qui venaient mourir sur la crête et qui sifflaient finement et ironiquement, nous frôlant comme des caresses de sirène. Ah! quel ciel admirable que ce ciel nocturne et voilé, derrière lequel passait d'instant à autre la face trempée d'une lune de désolation et qui s'illuminait sans arrêt de la fulguration des batteries. Cependant, malgré la beauté et l'intérêt passionné du spectacle, — puisque, au moment môme, nous prenions les villages que nous voulions prendre, — j'avais à lutter contre le sommeil.
On nous a laissé reposer le reste de la journée ; mais il est probable que ce soir nous repartirons au travail de nuit... et sous la pluie. Triste jour de Pâques, où je n'ai pu que communier spirituellement avec notre Dieu. Pourtant, quelque fatigué que je fusse, je suis descendu tout à l'heure à M..., à l'heure que je supposais celle des vêpres. Mais l'église était vide, et ce matin le prêtre qu'on attendait n'était pas venu
pourla messe. J'ai pris, sur le banc où j'étais, un vieux paroissien abandonné, et j'ai lu l'évangile de la Résurrection.
A SA MÈRE
Pâques 1915.
Nous avons eu une soirée en impromptu qui a terminé merveilleusement le carême. Nous avons dû partir en hâte pour faire des travaux urgents en vue de l'attaque de nuit — qui a été, comme tu le verras dans le communiqué d'aujourd'hui, une victoire. Nous avons passé notre nuit sur une crête dominant R..., où nous creusions un long boyau en crémaillère pour y faire passer des troupes d'assaut. Ça a été pour les hommes quatre heures de marche et cinq heures de travail, de dur travail sous la pluie incessante ; et pour les officiers qui surveillent et encouragent ou stimulent, s'ils n'ont pas la fatigue de la pelle et de la pioche, ils ont l'ennui des heures interminables où les poussées de sommeil auxquelles il faut résister sont de plus en plus pressantes. Heureusement la bataille était toute voisine, ou plutôt nous étions en pleine bataille, puisque les feux des deux artilleries se croisaient au-dessus de nous et que des balles légères sifflotaient à côté de nous. Quand la crise de sommeil a été passée, j'ai pu jouir des splendeurs changeantes de ce ciel que le canon troublait et secouait sans cesse. Et maintenant nous savons que, sous nos yeux, c'était la victoire qui se faisait dans cette nuit tragique que je n'oublierai pas. Peut-être, d'ailleurs, va-t-elle recommencer ce soir. Nous sommes rentrés ce matin après ces vingt-quatre heures de marche et de travail sans relâche, avec des capotes pleines de boue et lourdes d'eau. Depuis lors, sauf une courte pause pour « casser la croûte », officiers et hommes dorment et ronflent comme de pauvres bêtes fatiguées. Pour moi, je n'ai dormi que quelques heures le matin. Tout à l'heure, je suis allé au village voisin pour faire une petite visite à l'église, — église sans prêtre, d'ailleurs, et d'une tristesse, d'un abandon navrants ; et puis je suis revenu ici mettre ma correspondance à jour.
Dans ce triste et solitaire jour de Pâques, j'ai pensé plus
d'une fois à votre tristesse et à votre solitude ; mais je me suis réuni à vous dans ces espérances de résurrection et d'éternité qui, a travers toutes les douleurs, constituent la joie profonde de la vie.
A SA. FEMME
Ce 6 avril 1915.
Il est quatre heures de l'après-midi, et je commence à croire que nous n'irons pas au travail cette nuit. Aussi, au lieu de dîner à quatre heures, nous ne mangerons sans doute qu'à six heures. Après quoi nous irons nous coucher et nous dormirons peut-être une bonne nuit. Hier j'ai passé une nuit blanche et je n'ai même pas eu le temps de dîner, car j'ai dû partir, dès quatre heures, avec les officiers du génie, faire la reconnaissance de notre emplacement de travail pour la nuit. Peine inutile, du reste, car, en fm de compte, nous sommes retournés à notre chantier de Pâques, et nous avons continué à creuser sous un ciel sans lune notre boyau en crémaillère. C'est qu'en effet, au point de vue militaire, la journée d'hier a été, je le crois, une déception pour l'état-major. Nous n'avons avancé que d'une centaine de mètres et au prix de durs sacrifices, alors qu'on espérait sur cette partie du front un fléchissement très prononcé de l'ennemi. Aussi, au lieu de prolonger bien loin en avant les boyaux des premières tranchées, nous avons dû nous contenter d'améliorer notre ancieiv travail. Ah ! cette nuit d'hier et de ce matin, elle a été bien mélancolique ! et je devais me contenir pour ne pas laisser le doute s'infiltrer en moi, je ne dis pas sur la victoire finale, mais sur la victoire prochaine. Après le si gros effort de la journée, j'avais le sentiment que rien n'était changé sur le front immuable d'en face. De minute en minute les fusées éclairantes s'y succédaient comme le symbole d'une ténacité toujours en éveil. Partout, d'un côté comme de l'autre, les batteries faisaient rage ; c'était un grondement et des rafales ininterrompus ; et ce sabbat infernal était vain. Tout près de nous, sentinelles les plus avancées sur notre ligne, deux pièces de 75 aboyaient dans la nuit. C'était si déchirant, physiquement et moralement, cet éclair brutal qui nous âecouait