‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 28 sur 62 · LETTRES DE GUERRE. 7S · texte numérisé non relu

LETTRES DE GUERRE. 7S

en nous aveuglant ; et je me demandais combien ces jolis petits canons devraient encore cracher d'obus, avant de pouvoir faire le bond qui les porterait sur la frontière, pourtant si proche... Et le retour, à quatre heures du matin, quelle tragique et inoubliable vision ! Le jour, on ne voit personne dans l'immensité des champs qu'arrosent les marmites et les shrapnells. Des milliers d'hommes sont terrés dans leurs trous et attendent. Dès que l'ombre arrive, toutes ces forces cachées se mettent en mouvement. L'unique route du pays est sans cesse encombrée. Après les grandes pluies des jours précédents, elle n'était plus qu'un large fleuve jaune, où tout le monde, bêtes et gens, pataugeaient en faisant gicler la boue. Des files de soldats immondes, véritables paquets de terre ambulants, qui avaient dû se jeter plus d'une fois à plat ventre dans la glaise pour laisser passer les obus, se suivaient sans mot dire sur un des côtés de la route. Les lourds convois passaient, rejetant dans les fossés les groupes moins puissants et moins rapides. La compagnie faisait cinquante mètres pour s'arrêter aussitôt. On restait là, sous la douche de boue, indifférents et passifs, regardant ce qui nous frôlait. C'était tantôt quelques fuyards, quelques égarés qui s'en allaient sans savoir où, fourbus et un peu honteux, sachant seulement qu'ils n'allaient pas du côté de la rafale. Tantôt c'était des blessés, encore assez solides pour gagner à pied l'ambulance prochaine. Quand une fusée les éclairait, on voyait de pauvres êtres lents et tristes, murmurant des paroles inintelligibles ou des gémissements de détresse, comme s'ils étaient encore dans la fournaise du combat : « Oh ! la misère !... oh! l'horrible guerre » ! Leurs pansements provisoires mettaient sur leurs figures ou sur leurs mains une tache de blancheur d'autant plus éclatante que le reste, loques et peau, était plus assombri par la boue. Ailleurs, c'en était d'autres, groupés autour d'une cui^ sine roulante et mangeant gloutonnement dans la nuit noire des choses noires comme elle. Plus loin, à la croisée des chemins, une ambulance de campagne^toute illuminée par l'acétylène, ressemblait, avec ses murs et ses toits en grosse toile de tente, à quelque baraque foraine ; le long de la route, alignés comme à la sortie d'un théâtre, les automobiles attendaient, tout prêts à emmener dans les blancs asiles de paix les

grands meurtris de la bataille. Si je vivais depuis longtemps sur le front, je serais sans doute blasé sur cette détresse des nuits d'attaque ; et je devais payer alors, dans cette longue marche de retour, les trop grandes espérances déçues dont je m'étais enchanté jusqu'à la fin de la journée. Néanmoins il faut penser fortement à la victoire nécessaire, à la revanche de la justice, pour ne pas se laisser démoraliser par ces spectacles de désolation.

Page 1