A MONSIEUR G. BRETON
En campagne, ce 7 avril 1915.
Je ne sais si ma femme vous aura fait parvenir, comme je le lui avais demandé il y a quelque temps, les chapitres V et VI de la III^ partie de mon Jean-Jacques. Si oui, vous pouvez toujours les faire composer ; mais je vous demanderai d'attendre un signe de moi pour m'envoyer des épreuves, car, en ce moment, mes loisirs de correcteur sont réduits à zéro. Je passe, en effet, le plus clair de mon temps (quand je dis «le plus clair », c'est une façon de parler, car je travaille souvent de nuit et par des nuits sans lune) à faire creuser des boyaux de communication entre nos anciennes tranchées et les nouvelles crêtes conquises. C'est une besogne sans panache, mais non sans « marmites », de creuser le chemin de la victoire.
Un peu plus tard, si l'on nous ramène à l'arrière, pour compenser nos nuits sans sommeil, — je demanderai volontiers à Jean-Jacques de distraire mes soirées de cantonnement. En tout cas, si quelque indiscret shrapnell supprimait tout ensemble l'auteur et le correcteur, j'ai eu soin à la fin de janvier, en quittant mon fortin, d'écrire une petite préface d'outre-tombe pour m'excuser auprès du public de ne pas lui offrir un rôti cuit à point. Espérons que ma préface me restera pour compte.
A SA FEMME
Ce 8 avril 1915.
Je t'écris au retour de notre nuit de travail qui a été plus pénible que les précédentes. Il pleuvait averse pour faire la
route et pour entrer dans le boyau. Gela a duré pendant trois heures, au bout desquelles nous n'avions pas grand' chose à envier aux « poilus » de l'Yser. Quel bain de pieds ! et quelle carapace de boue ! Et je ne parle pas des marmites ! Ce qui nous réconfortait le long du chemin, c'était d'apprendre la bonne nouvelle de la victoire du nord. J'espère, du moins, que ce n'est pas un canard ; mais j'attends, pour me réjouir tout à fait, d'avoir vu le texte officiel. Ce qui doit retarder beaucoup la marche en avant, c'est le temps ignoble, qui dure depuis cinq ou six jours et qui transforme les routes en fleuves immondes, et les champs en marais.
A MONSIEUR GEORGES PYTHON
En campagne, ce 8 avril 1915.
J'avais caressé l'espoir que je serais rentré à Fribourg pour le prochain semestre et déjà je me voyais, oubliant les fatigues de la campagne, sur les hautes terrasses du Guintzet, par les beaux soirs d'été. Mais, quoique je garde toute ma confiance en une victoire beaucoup plus rapide qu'on serait tenté de l'imaginer, je n'attends plus guère ma libération que pour les vacances. Je ne vous cacherai pas que le long exil loin de Fribourg me coûte quelquefois : le mot est bien impropre, car c'est tout le contraire d'un exil que lutter pour son pays sur son sol envahi ; mais il veut dire que j'ai laissé à Fribourg de trop chers souvenirs pour ne pas entendre souvent leur appel. Ce qui achève de rendre cet appel plus tentateur, ce sont les sentimonts de gratitude qui s'y mêlent. Si jamais je dois rentrer parmi vous, je ne pourrai pas oublier la sympathie et la générosité de Fribourg pour les blessés français.
Depuis la fin du mois dernier, je suis revenu sur le front ; je passe mes jours, et souvent mes nuits, à faire creuser des boyaux de sape et de communication sous l'aigre sifflement des marmites. Quand il pleut à torrents, comme cette nuit, c'est une besogne qui manque de charme, sinon de danger, mais on est content d'avoir sa part de péril, quand on songe à tous les camarades qui sont déjà tombés pour n^?int>nir une France libre. Jusqu'ici, d'ailleurs, j'ai
eu la chance de ne pas avoir la moindre égratignure. Veuillez croire que, dans la crise redoutable où nous sommes engagés, je n'oublie pas les graves problèmes qu'elle a posés, par contre-coup, pour la Suisse, et, plus spécialement, pour Fribourg et son Université. A mon espérance d'une prompte victoire pour l'idéal français, se joint chez moi un vif désir de voir Fribourg garder toute sa vitalité internationale, en s'affirmant de plus en plus comme un grand centre spirituel.
A SA FEMME
Ce 9 avril 1915.
Chacune de nos séances de nuit représente déjà — à mesure surtout que nos lignes avancent et en raison des détours qu'il faut faire pour éviter les chemins trop arrosés — plus de vingt kilomètres ; mais vingt kilomètres dans un terrain détestable, avec des à-coups, des arrêts brusques, des changements d'allure qui rendent la marche beaucoup plus fatigante. Mais ce n'est rien encore. Quand on arrive dans le boyau qu'on doit creuser, déjà trempés jusqu'aux os par une averse formidable, et qu'il faut marcher jusqu'à son emplacement de travail dans ces étroits dédales transformés en ruisseaux, on s'installe sur son chantier dans un état déjà peu plaisant. Et il faut rester cinq heures ainsi. Travailler ou surveiller, cela se vaut. L'un est plus pénible, l'autre plus morne. Mercredi, pendant toute la séance, la pluie n'a pas cessé un instant. Si tu te représentes que l'officier doit assez souvent sortir de son boyau pour inspecter ses hommes et se rendre compte de l'avancement des travaux, que plus d'une fois il est obligé de se coucher en vitesse pour éviter la lumière indiscrète d'une fusée éclairante ou une marmite un peu trop proche, tu devines facilement dans quel état on peut rentrer at home. Hier matin nous étions de vrais paquets de boue.
Ce 11 avril 1915.
... Si tu étais avec moi, ou mieux en moi, tu sentirais ce que je sens : une grande paix, un abandon total sans inquiétude. On est J;out entier à l'instant et au devoir présents, et
le reste on l'abandonne à la Providence. D'ailleurs, il ne faut pas t'exagérer notre danger. Nous avons des risques, c'est certain ; mais ils sont minimes, surtout pour un officier, si on les compare à ceux d'une troupe à l'assaut. Et, pour l'instant, il ne semble pas qu'on veuille nous y envoyer. Notre dernière séance, en particulier, a été très calme. Nous faisions un boyau de communication sur la route de Thiaucourt, juste avant d'arriver à Regniéville. Nous avions les Boches à 300 mètres sur notre droite. Pendant tout le temps que nous avons travaillé, nous avons essuyé quelques coups de feu, surtout après que les fusées éclairantes avaient dénoncé ijuelques hommes imprudents ; mais les marmites nous ont laissés bien tranquilles. Il est probable que ce soir nous allons travailler dans le village même où nous serons encore plus en sécurité.
A MONSIEUR A. B
En campagne, ce 11 avril 1915.
Tu as été bien gentil de m'écrire. J'en ai été d'autant plus touché que tu étais toi-même un peu dolent, en quête d'une rougeole qui aura fini, je pense, par se déclarer franchement. Mais tu auras eu une fin de vacances un psu maussade. Ce sont là, il est vrai, de petites misères, quand on songe à toutes celles de l'heure présente. Ton oncle aussi doit faire un petit effort pour t'écrire. Entre ses séances de travail nocturne, s'il s'écoutait, il resterait sur sa paille, à somnoler, à rêvasser, à lire vaguement des journaux, à relire de bonnes lettres comme les tiennes et celles de ta grand'mère ou de ta maman, mais à en écrire, non. Heureusement celles que je reçois me font trop de plaisir, pour que je ne pense pas à celui que peuvent faire les miennes. Et c'est pourquoi j'ai quitté mon sac de couchage, et me voilà installé en face de ma lucarne, sur la petite planche qui me sert de bureau. Je voudrais bien pouvoir te conduire dans ma chambre, qui te paraîtrait, sans doute, si tu y entrais sans transition, une mauvaise mansarde sous les combles et qui me paraît à moi un palais si confortable, surtout quand je reviens de mes boyaux nocturnes. On t'a montré la photographie de ton oncle en sous-lieutenant.
Ce n'est pas un officier pour revue de Longchamp ; mais il est bien lavé et d'une correction presque élégante. Si tu le voyais au retour du travail, tu hésiterais à lui donner la main. L'autre matin, après avoir passé toute ma nuit à circuler dans mon boyau vaseux, ou à en sortir pour surveiller mes hommes, toujours sous la pluie battante, je n'étais plus qu'un sac de boue. J'avais dû entre temps me livrer à quelques exercices d'assouplissement un peu rapides, qui avaient achevé de me faire une jolie carapace : quelque fusée éclairante venait se poser indiscrètement sur la crête, une marmite venait lourdement éclater près de nous : vite, il fallait s'aplatir sans choisir sa place. C'est très amusant... avec un peu de recul, et quand on songe au péril passé. Cela me fera des souvenirs pour mes vieux jours ; cela m'en fera déjà pour nos prochaines vacances, que j'espère bien encore passer à Lay avec vous. Ce sera une grande joie de nous retrouver enfin ; mais, comme tu dis, ce ne sera plus une joie complète ; et nos cœurs regretteront toujours ce quelque chose d'exquis et de bienfaisant qu'était pour tous la présence de ton cher papa.
A SA FEMME
Ce 12 avril 1915.
Je crois que nous commençons à tenir le beau temps ; et ce n'est pas trop tôt, car on se demandait comment l'on pourrait ne pas rester englué dans la boue de certains chemins. Hier déjà, nous avons eu une très belle nuit pour notre travail. A ce calme du ciel correspond un calme relatif du canon, et il semble que, pour quelque temps du moins, on fasse des deux côtés une pause pour souffler.