‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 30 sur 62 · A MADAME C. DE P · texte numérisé non relu

A MADAME C. DE P

En campagne, ce 14 avril 1915.

Vous me gâtez avec une insistance affectueuse qui me touche autant qu'elle me couvre de confusion ; et ce n'est pas peu riire : langues de chat et sablés sont arrivés en excellent état

et ne sont pas restés longtemps sous leur ouate protectrice. La popote de la 10^ (vous savez peut-être qu'on appelle ainsi le groupe des officiers d'une compagnie, en tant qu'ils mangent), donc la popote de la 10^ leur a fait un accueil empressé et reconnaissant. Ces gâteaux exquis sont venus mettre dans notre ordinaire plantureux, mais rustique et peu varié, une note d'élégance et de distinction gastronomique. Mais j'ai été surtout sensible à la pensée inspiratrice, car j'y ai senti cette bonne et fraternelle amitié qui nous unit depuis si longtemps et que chaque année — avec ses joies et ses tristesses — vient resseiTer davantage. M... me dit aussi combien vous êtes bonne et entourante pour elle. Elle a eu, ces temps-ci, quelques jours d'inquiétude, que j'aurais peut-être pu lui éviter avec beaucoup de laconisme et un peu de diplomatie ; mais elle m'a demandé avec une telle insistance de l'associer à ma vie en toute vérité que j'aurais cru lui manquer si je lui avais dissimulé les quelques risques que j'ai courus. Le lime relatif qui règne maintenant sur cette partie du front ie^: diminue d'ailleurs considérablement et il est vraisemblable que la semaine prochaine, quand nous irons nous reposer à l'arrière, je pourrai rendre à cette chère amie toute sa sécurité d'esprit. Mais elle n'oubliera pas ■ — ni moi non plus — tous les témoignages de tendresse qui nous ont été prodigués à tous deux dans ces jours un peu émouvants.

A SA FEMME

Ce 17 avril 1915.

Auras-tu vu dans le Temps le manifeste des Universités suisses ? C'est de la littérature pleurnicheuse et pâteuse. Ce ne sont pas ces rêvasseries intellectuelles qui avanceront la paix ni surtout la victoire. \\ faut d'abord que justice soit faite.

Ce 20 avril 1915,

... Tu me demandes quelques détails sur mes hommes. Les hommes de ma section — car ce sont ceux-là surtout que je connais — sont très mêlés. J'ai quelques apaches, — du reste

intelligents, mais dont l'esprit anarchique ne s'exerce pas au profit de la discipline ; j'ai des ouvriers, un peu aigris conime la plupart des ouvriers d'aujourd'hui ; j'ai des paysans, un peu geignards et toujours mécontents. Et puis j'ai de très braves gens, dont on ne sait pas, au premier abord, ce qu'ils peuvent être dans la vie civile et qui se contentent d'être purement et simplement de bons Français tout à leur devoir présent avec bonne humeur et courage. L'ensemble est loin d'être mauvais ; mais, encore une fois, l'épreuve est trop dure pour des courages ordinaires. Dans les premiers temps, la pensée du péril national a été prédominante ; maintenant que tout se traîne autour d'eux, eux aussi se traînent sur le chemin de l'héroïsme ; et la pensée des lendemains de guerre les hante. Je suis loin de leur en faire un grief ; à leur place, peutêtre, je serais beaucoup plus déprimé ; mais enfin, on voit près d'eux ce que c'est que l'envers du « miracle français », comme dit notre bon Giraud. Je crois qu'ils ne me détestent pas. Je t'avoue, d'ailleurs, que devant leur misère, leur pauvre solde, leur maigre pitance, le sentiment de mon aisance et de mon confort relatifs me gêne. J'ai pour eux de petites attentions, où ils savent que mon porte-monnaie est mis à contribution, et cela les touche. Je m'intéresse à leur vie, à leur famille, à leurs ennuis ; ils sentent, je crois, que cet intérêt est sincère, et cela les touche davantage (on a le temps de causer dans les marches de nuit) ; mais, malgré tous mes efforts, nous sommes encore loin les uns des autres ; et ce n'est pas en si peu de temps qu'on peut s'attacher des hommes. A vrai dire, ce n'est pas cela que je cherche. Je voudrais seulement leur adoucir un peu leur vie ; je voudrais aussi les acheminer vers des pensées plus hautes ; mais c'est si difficile de trouver le vrai sentier par où les conduire sans les effaroucher. Pour l'instant je désire surtout leur amitié et leur estime. C'est encore l'un des sentiers les plus sûrs.

Voici l'électricité qui s'éteint, car depuis deux jours nous avons de superbes ampoules qui flambent merveilleusement entre sept et neuf. C'est l'extinction de neuf heures qui vient de se produire et rne donne un conseil de volupté que je ne me fais pas prier pour écouter.

Ce '21 avril 1915.

Je croyais bien t'avoir dit que nous n'allions pli.s au travail qu'une nuit sur deux. Le reste du temps nous appartient, sauf quelques besognes peu absorbantes (rapport, revues d'armes, revues d'effets, etc.). C'est, en somme, un régime très supportable et un régime de grande liberté. Pourtant cette nuit de travail vous engourdit jusqu'à la nuit suivante ; et il n'y a guère qu'une petite promenade qui puisse pleinement vous réveiller. Je la fais souvent. Avec la lecture du Temps, la correspondance qui me prend le meilleur de mes loisirs, les journées se passent vite, trop vite même ; et, à certains moments, je m'irrite de voir que j'ai tant de temps disponible et que j'en profite si mal, surtout pour mon pauvre Jean-Jacques dont l'inachèvement me désole ou plutôt m'exaspère. Si j'avais plus de liberté d'esprit, je m'y remettrais ; mais il suffirait que je déballe mes brouillons et que je fasse revenir mes fiches pour que nous partions...

Ci-joint un article du Genevois que je trouve dans le Temps. Je t'avais envoyé l'appel des Université 5 et je crois bien t'avoir dit que j'y reconnaissais l'esprit de Reynold. Je vois que je ne m'étais pas trompé.

A MONSIEUR VICTOR GIRAUD

En campagne, ce 21 avril 1915.

Vous avez été tout à fait g-entil de m'écrire et de m'envoyer vos articles. Votre lettre m'a fait du bien, car, à la longue, on trouve horriblement dure la disette d'amitié que la campagne nous impose. L'article — je pense surtout à celui de la Revue^ — m'a entraîné vers les sommets où il est bon de venir se poser de temps à autre, quand on fait, comme moi, une humble besogne de taupe, et qu'on passe des nuits à sillonner de «boyaux» les quelques kilomètres carrés qu'on vient de conquérir sur cette partie du front. Après avoir, un moisdurant, remué des tonnes de terre et de pierraille pour un bénéfice qui paraît assez mince, il est salutaire de venir demander le réconfort à ceux qui ont devant les yeux un horizon plus

1. Article publié dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1915 et recueilli ùans le Miracle Français, par Victor Giraud, 1 vol.in-16, Hachette.

8i. letthf;s de guehue.

dégagé et qui sentent passer sur eux le vent du large. Oui, mon cher ami, cette résurrection française fut une * merveille », la surprise, émouvante ou décevante, selon le spectateur, que la France inépuisable et éternelle réserve à ceux qu'elle inquiète ou scandalise parfois. Vous avez ramassé en quelques pages généreuses d'une simplicité et d'une sobriété qui savent être . éloquentes sans hausser le ton, toutes les raisons que nous avions d'espérer et de remercier, toutes les coïncidences providentielles qui se sont réunies pour sauver une France toute proche de l'abîme, semble-t-il. Mais ce qui est bien français, c'est que cette métamorphose inespérée ne nous a pas surpris, comme s'il y avait au dedans de chaque Français une confiance plus forte que tout en la destinée et la mission de son pays. Le premier choc a été rude, et l'épreuve continue, redoutable par sa longueur et sa monotonie. Mais, quand elle sera passée, elle nous aura délivrés pour toujours, je crois, de cette jactance qui agaçait jadis nos meilleurs amis. Vous avez très bien mis en valeur cette gravité de la joie française. Graves, nous le serons de plus en plus, après tant de souffrances • qui ne peuvent plus s'oublier. Nous retrouverons, j'espère, la gaîté, qui est l'indice d'une race saine et rebondissante, mais il y a une certaine frivolité de scepticisme qui sera devenue impossible. J'ai même confiance que l'âme française, mûrie par ce douloureux recueillement, se laissera plus volontiers conduire vers les hautes pensées qui donnent à la vie son prix ; et vous serez, cher ami, l'un de ces conducteurs.

Et moi, je remue de la terre sous des cieux noirs, parfois sans étoile. Il y a des heures où je trouve les jours longs, et les nuits plus longues encore. Mais elles me paraissent plus courtes et plus illuminées quand je vous ai lu.

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