‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 31 sur 62 · A MADAME J. M · texte numérisé non relu

A MADAME J. M

En campagne, ce 21 avril 191 .

J'ai su par maman que vous n'ignoriez plus maintenant aucune des angoisses que nous -avions pour votre cher Jean.

1. Jean Masson, cousin de P.-Maurice Masson, arcliitoctc, soug-lleuteiumt aa 'il' R» d'Infanterie, disparu à Fonciucviller le 11 octobre 1914.

Après ces si longs mois d'espérance inquiète, vous vous acheminez jour à jour vers la plus affreuse des certitudes. Et pourtant, quelque précis que soient tous ces renseignements qui vous sont venus de sources diverses, il me semble qu'ils vous laissent encore une lueur d'espoir. Je vous le dis en toute sincérité, — car je vous sens assez vaillante et assez digne de Jean pour ne pas vouloir fermer les yeux devant ce qui serait la vérité, — je crois encore possible que votre cher mari, blessé dans la tranchée, ait été recueilli dans un hôpital de la région, que sa blessure ait été trop sérieuse pour pouvoir l'évacuer à l'arrière, et qu'il soit toujours dans cette zone d'occupation d'où il est aujourd'hui impossible de communiquer avec la France. Les chances qui autorisent cette hypothèse sont, je l'avoue, restreintes ; mais elle n'a rien de déraisonnable ; et, comme vous, je m'y raccroche avec toute la force de l'amitix^. Vous savez combien j'aimais Jean et tput ce qui entrait d'estime dans mon affection pour lui. De penser que ce cher ami est peut-être enseveli dans quelque tranchée des Flandres, — cela m'émeut et m'attriste jusqu'au fond de l'âme. Votre bonheur, que je sentais si complet, était une joie pour moi, et cette joie, vous le savez, M... la partageait pleinement. Aussi est-elle bien malheureuse avec moi. Mais je veux encore espérer, et il me semble que vous-même, jusqu'à preuve indiscutable, vous en avez le droit. Jusque-là, vous allez vivre dans une incertitude atroce, ballottée entre des espérances trop vives et un accablement prématuré. Je prie Dieu qu'il vous soutienne, qu'il vous fasse sentir jusque dans le malheur cette bonté qui console et apaise, et que vous trouviez votre plus sûr réconfort dans ces pensées de vie éternelle où toute vie humaine doit finalement et heureusement s'épanouir.

A MONSIEUR GUSTAVE LANSON

En campagne, ce 24 avril 1915.

Merci de m'avoir envoyé votre article. Le sujet m'intéressait d'autant plus que, si je reviens à Fribourg, le problème de la collaboration, du moins de la cohabitation avec les

intellectuels de Germanie se posera impérieusement pour moi. J'ai beaucoup goûté votre réponse. Si je ne me trompe, elle impressionnera d'autant plus vos lecteurs, surtout les neutrcg et les neutres suisses, qu'elle reste plus sereine, sans fracas de paroles sinon sans émotion, et sans autre éloquence que celle des faits et des raisons. Vous avez bien raison : il faut incessamment ramener les imaginations et les méditations des rêveurs sur la grande iniquité de B?lgique. Il me semble que c'est la vraie pierre d'achoppement, où tout essai de philosophie soi-disant « impartiale » et « supérieure » devient verbiage et inconscience. L'appel des Universités suisses, que vous avez lu dans les journaux, me paraît sortir, lui aussi, de la même fabrique. Décidément, 1' « helvétisme »de Reynold le fait déraisonner.

Puisque vous voulez bien vous intéresser à ma vie militaire, voici le sommaire de mes derniers mois. A la fin de janvier, j'ai quitté mon fortin de la banlieue touloise. J'ai passé dans les tranchées tout le mois de février. Je suis revenu à l'arrière pour trois semaines de repos. Depuis les derniers jours de mars, je suis ici entre la forêt de Mortmare et le Bois-le- Prêtre : je remue de la terre et surtout de la pierre ; nous ne travaillons plus que de nuit, car nous sommes maintenant trop près des Boches pour ne pas tenter leurs « crapouillots ». Malgré les fatigues, ma santé reste jusqu'ici très bonne ; mais il y a, je dois le reconnaître, quelques moments de lassitude. Il faut alors songer à l'inévitable victoire et à ses lendemains pour se réconforter. Cependant mon infortuné Jean- Jacques moisit piteusement dans les antichambres de Sorbonne, attendant un a bon à tirer » qui viendra Dieu sait quand. C'est le cas de se souvenir que le citoyen « doit s'aliéner tout entier pour le service de tous».

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