A MONSIEUR PHILIPPE GODET
En campagne, ce 29 avril 1915.
Je vois ôaus le Temps votre signature et celles de vos fils et gendre au bas du noble manifeste des professeurs de l'Uni-
versité de Neuchâtel K C'est là un témoignage d'amitié pour la cause française et surtout de généreuse indépendance qui ne me surprend point de votre part, mais qui me touche profondément. Laissez-moi vous le dire, et laissez-moi vous dire aussi mon étonnement devant le silence soi-disant impartial de tant de vos compatriotes. Tl me semble que, pour un Suisse, l'assassinat de la Belgique devrait être un inépuisable sujet d'indignation. Je remercie tous mes amis romands qui me parlent s affectueusement des souffrances de mon pays, mais c'était pour nous un noble risque à courir, tandis que, dans la grande iniquité de Belgique, je ne puis voir que la violation pure et simple de tout droit. C'est le crime brut sans excuse.
Durant les premiers mois de la guerre, je n'avais pas quitté mon fortin. A la fin de janvier, je suis parti pour les tranchées où j'ai pataugé tout un mois, comme un bon « poilu ». Depuis les derniers jours de mars, je suis revenu sur le front. Me voilà terrassier et noctambule. Je remue de la terre sous le regard ami de la lune et sous les éructations moins aimables des « crapouillots ». Jusqu'ici leur bave ne m'a point sali, et ma santé résiste bien aux fatigues de la campagne. Je ne désespère point de vous revoir ; mais quand sera-ce ?
A SA FEMME
Ce 29 avril 1915.
Hier matin, je ne me suis réveillé qu'à onze heures.
J'ai dormi sans débrider au retour de ma séance nocturne. Elle avait été très calme jusqu'à notre départ ; mais, au moment où nous quittions le vallon de notre fontaine, brusquement la fusillade a crépité ; et ce fut aussitôt un effroyable concert où les mitrailleuses et les canons se répondaient. En un instant, les crêtes voisines, qui doucement luisaient sous les clartés lunaires, rentrèrent dans une îumée épaisse et jaunâtre d'où sortait presque incessamment la flamme aiguë des obus. De minute en minute les fusées légères
1. Il ne faut pas confondre ce « noble manifeste » avec celui dont il est questioq dans la lettre précédente, auquel il s'oppose expressément,
88 LETTRES DE GDERREo
montaient vers le ciel et illuminaient brutalement ce lac de fumée et de feu. Admirable fête de nuit, si l'on n'avait songé à tous les pauvres corps meurtris qui se couchaient sous la rafale, à toutes les âmes gémissantes qui s'envolaient douloureusement vers la grande lumière pacifique. Et nous, un peu lâchement, nous nous en allions vers nos « cagnas » pour y dormir. Les hommes marchaient vite, car les « marmites » nous talonnaient, essayant, sans y parvenir, de réduire au silence quelques braves petits 75 qui japaient sans arrêt au coin du Bois-Brûlé. Au moment où nous allions sortir du bois, cinq ou six éclatements se produisirent autour de nous ; et durant quelques minutes, les débris de branches et les vieilles mousses instables tombèrent en pluie sur nous. Une demiheure plus tard, tout était silencieux (j'ai su depuis que c'était une attaque allemande qui avait été immédiatement enrayée), et nous rentrions bien tranquillement dans nos bois, comme si nulle tragédie sanglante ne s'était jouée. Que cachait, d'ailleurs, ce silence? Et je songeais aux gémissements des blessés que le vent n'apportait pas jiisqu'à nous. Le jour allait se lever quand je me suis endormi. A mon réveil, dans cette chaude et pleine lumière de midi, toute cette vision nocturne n'était plus qu'un souvenir, et presque un irréel souvenir. Je suis allé me promener sur les bords de l'Ache. Tout était clarté, chaleur, joie de vivre. Les « poilus » étaient sortis de leurs trous. Dans l'ombre des « cagnas » il n'y avait plus personne. Tous étaient dehors, dans l'allégresse du printemps et du renouveau des choses. Les uns dormaient à l'ombre, sous les premières feuilles des taillis, les autres péchaient la truite ou barbotaient sans but dans la petite rivière. Ceux-ci lavaient leur linge ou leur peau. Et sur la prairie, on voyait des taches claires qui bariolaient la verdure : c'était une chemise ou un torse qui séchaient. Beaucoup, parmi ces jeunes hommes qui avaient répondu à l'appel du printemps, connaissaient déjà les angoisses et les émotions de la bataille ; la plupart avant quatre jours devaient avoir retrouvé leurs tranchées et les risques de la première ligne. Aucun sans doute ne pensait aux victimes de la nuit, ou, s'il y pensait, c'était pour dire, peut-être, l'habituelle plaisanterie qui dissimule la pitié: « Il a dû y avoir du rabiot de soupe, cette nuit ». Et c'est
tout, et l'imagination ne s'arrête point, et l'on continue à goûter la vie, belle et bonne malgré tout, en attendant que l'heure de mourir vienne demain.
... Je t'enverrai ce soir le manifeste des professeurs de l'Université de Neuchâtel, en réponse à la filandreuse déclaration de leurs collègues. Ce manifeste est fort bien. J'y ai vu avec plaisir les noms de Godet et de Lombard, et je leur ai écrit aussitôt pour les remercier.
Ce 2 mai 1915.
Voilà deux jours où les loisirs me fondent entre les doigts. Notre commandant a trouvé sans doute que nous en avions trop ; et il a corsé le programme. Nous aurons maintenant, tous les jours où nous ne marcherons pas, deux heures d'exercice le matin, et nous avons déjà commencé hier. En outre, tous les jours à trois heures, il y a une prise d'armes pour toutes les compagnies avec inspection du commandant et du capitaine. Entre temps, de midi et demi à une heure et demie, les officiers doivent faire à leurs sous-officiers une théorie sur le règlement du service intérieur, service en campagne, ou service de places. L'ensemble forme maintenant une vie étrange : la nuit on s'en va creuser des boyaux de communication dont aucun règlement ne parle, et risquer sa peau sous les « marmites » dont le nom n'était pas encore inventé quand les règlements ont paru ; et le jour on apprend des parades de caserne et ce qu'il faut savoir pour rengager comme adjudant après la campagne. Enfin cela rentre dans le dur métier de la guerre. J'oubliais de te dire que nous avons dû préparer et passer un examen devant notre capitaine, P... et moi. Cet examen m'a paru fort comique ; et pendant que je répondais aux questions qui m'étaient posées, je voyais en imagination le dernier examen que je croyais passer il y a cinq mois, la salle dés thèses à la Sorbonne, l'hémicycle des juges. Que tout cela est loin derrière moi et... devant moi aussi, sans doute. Ce soir, il faut encore que je revienne à ma théorie, car demain matin, à six heures et demi^, le commandant viendra à l'examen. Il s'agit de ne pas se tromper sur la place des serre-files, savoir qu'ils doivent être à un mètre derrière la section. Tu comprends que c'est d'une importance capitale pour conduire
des hommes à l'assaut. Et ces pauvres hommes, qui ont quitté tout, femme, enfants et maison, pour venir défendre leur pays, se demandent avec un peu d'ironie, et aussi d'irritation, à quoi bon toutes ces fariboles. Ils se rendent compte que cela n'a aujourd'hui qu'un rapport assez lointain avec la discipline qui fait les troupes résistantes et avec l'ardeur patriotique qui les fait victorieuses.
Ce 3 mai 1915.
... Je reviens donc aujourd'hui à tous les sujets que j'ai laissés en panne hier, et qui ne peuvent y rester plus longtemps. Il y a d'abord notre nuit d'hier, sur laquelle tu es toujours avide de renseignements. Mais, quand tout est au calme et s'est passé normalement, j'oublie souvent de t'en dire un mot. C'était le cas. Malgré une grosse ondée en arrivant sur le terrain vers huit heures trois quarts, nous avons eu une 'soirée tranquille, sans crapouillots sur nos chantiers. Vers onze heures, la lune, superbe et toute jeune, s'est levée, et a progressivement tout illuminé. Au pied de la crête où nous creusions un boyau, Regniéville dormait ; et les clartés lunaires transformaient ces misérables ruines en un blanc village de rêve où il faisait bon émigrer en imagination. Vision navrante, à force d'être jolie. Au retour dans notre ravin nous avons été accueillis par les chansons des rossignols. C'est la première fois que j'entendais de tels duos. Ordinairement, le rossignol chante sous la feuillée. Mais cette fois, ils étaient deux et s'excitaient l'un l'autre. Ces roulades si frémissant<es, ces hymnes inépuisables de volupté, de confiance et de reconnaissance pour le Dieu si bon qui fit la vie, l'amour et les ivresses du cœur, comme je comprenais tout cela...
A MONSIEUR JACQUES CHEVALIER
Ce 7 mai 1915.
Merci de ton affectueuse petite carte ; mais je pense que tu retrouveras bientôt les loisirs qui te permettront de m'écrire une vraie lettre, un peu copieuse et abandonnée. Dans la solitude morale où je vis depuis près de dix mois, on a besoin
plus que jamais de sentir la présence et le réconfort intérieur de l'amour et de l'amitié ; car, il faut le reconnaître, c'est tout de même une étrange vie que la nôtre. Durant une année pour le moins d'une existence qui n'en compte pas beaucoup, nous aurons tout quitté, tout ce qui semble devoirs et douceurs de la nature, pour nous raidir dans une attitude de combat. L'effort contre nature que l'on fait volontiers et d'un élan spontané en des jours de crise devient lourd à maintenir quand il faut le prolonger sans détente. On dit que certains officiers qui sont sur le front ont eu des permissions de quarante-huit heures ; mais nous, les privilégiés de la frontière, c'est une bonne fortune que nous n'aurons sans doute jamais ; et pourtant ce serait une telle joie de pouvoir, ne fût-ce que deux jours, disposer de sa personne en toute liberté. Quand depuis si longtemps on a été ou cru être le maître intégral de sa vie, c'est extrêmement dur de ne pouvoir plus disposer de soi, et de sentir peser sur soi la « servitude militaire ». Il se trouve, en effet, que c'est cela surtout que nous sentons, et « la grandeur » de notre métier disparaît sous les minuties et les puérilités de la servitude. C'est, d'ailleurs, un cas particulier. Nous travaillons quotidiennement avec des officiers du génie — une noble arme vraiment et dont tu dois être fier que ton père soit le chef ! — et nous voyons parmi eux régner d'un bout à l'autre de l'échelle autant de discipline que de cordialité. Il n'en est pas de même dans notre bataillon, où les officiers sont un peu traités .comme un peloton d'élèvescaporaux, et où le sentiment du péril commun, la conscience de la tâche nationale, ne mettent pas dans l'attitude de nos chefs envers" nous plus d'intelligence et .d'amitié. Je suis inexact en mettant la chose au pluriel ; j'ai tort surtout de gémir un peu ou d'avoir l'air de gémir, car, dans le fond, mon moral est excellent et très ferme, mais il est incontestable que nous pourrions avoir, à faire notre métier, une certaine joie cordiale, dont on nous prive. Mais je m'en veux surtout de parler de moi, alors que tant de fois déjà ma pensée est allée vers toi et vers les humbles besognes qui occupent tes journées. Quelle que puisse être ta bonne volonté, si tu restes dans ton bureau, tu dois sentir aussi plus d'une fois — toi surtout qui avais toujours su si jalousement et agilement sauvegarder ta
liberté — la contrainte importune du « service ». J'imagine encore que tu dois souffrir de certains contacts et de certaines conversations. La volonté de vaincre à tout prix s'anémie parce que les espérances reculent ou deviennent moins lumineuses. Il est vrai qu'on voit mal actuellement par où et comment viendra cette victoire, en laquelle nous continuons à avoir foi. En ce jour anniversaire de la délivrance d'Orléans, je me demande qui sera notre Jeanne d'Arc.
Voilà ce que je me dis souvent la nuit, dans les longues heures de travail et de silence, — parfois interrompu par les « crapouillots », — où je regarde mes hommes remuer de la terre. Nous organisons pour l'instant le terrain qui a été conquis le mois dernier entre le Bois-le-Prêtre et la forêt de Mortmare : ce sont quelques maigres kilomètres carrés que nous sillonnons de boyaux et que nous pourvoyons de places d'armes. C'était une besogne émouvante dans les premiers jours, parce qu'alors nous étions en pleine bataille, et qu'on en partageait les espérances et les tristesses ; maintenant que le front est relativement calme et que nous travaillons la nuit sans grand risque, on sent chaque jour davantage la monotonie des heures.
La grande consolatrice sensible, c'est la nature. Nous habitons de petites cabanes rustiques au fond d'un ravin boisé. La brusque éclosion de la verdure et des fleurs charme le cœur en même temps qu'elle le trouble. Et le matin, peu avant l'aube, quand on rentre du travail de la nuit, la chanson du rossignol est divine.
J'ai bien compati à ta peine, en apprenant la mort de Jourdain, ton disciple. J'ai lu avec émotion dans l'annuaire de l'école ta belle notice sur Merlin ; n'oublie pas que, si je reste dans une tranchée, c'est à toi que je demande de ne pas m'oublier dans l'annuaire.
A MONSIEUR ALFRED LOMBARD
En campagne, ce 8 mai 1915.
Merci de votre amical souvenir. Il y a quelques jours précisément, écrivant à M. Godet, je le priais de vous dire combien
j'avais été touché, sans en être surpris, de voir votre signature au bas du noble manifeste de l'Université de Neuchâtel. (Vous aurez vu, je pense, dans le Temps, combien, en France, tous les esprits cultivés y avaient été sensibles). Et tandis que vous continuez dans une cité paisible une besogne intellectuelle qui doit parfois peut-être vous sembler étrange, je suis devenu un obscur terrassier de nuit (dans tous les sens 'du mot), qui travaille sous les étoiles ou sous l'averse au chant d'inquiétantes sirènes, les «marmites» étales balles folles. Ah ! les heureuses et paisibles journées dans la bibliothèque de Neuchâtel, pendant qu'à travers la grande baie je voyais la longue ligne des Alpes varier ses couleurs au gré du soleil. Comme elles sont loin pour moi ! Mais il y a quelque chose qui me reste très présent, c'est le souvenir de votre amitié.
A SA FEMME
Ce 8 mai 1915.
... J'ai sur ma table de plus jolis muguets que ceux que je t'ai offerts ; mais je ne te les envoie pas, car ce n'est pas moi qui les ai cueillis. Ge sont des bouquets qui m'ont été offerts par mes hommes. Voilà plusieurs fois qu'en rentrant dans ma chambre, je trouve des petits bouquets anonymes. C'est gentil, n'est-ce pas?
Ce 9 mai 1913.
Je t'annonce aujourd'hui une bonne nouvelle : j'ai eu la messe à Martincourt. Ce fut vraiment fort bien : l'église était comble, il y avait de la gravité et de la sérénité dans les visages ; une grande paix était descendue sur tous ; chacun sentait plus ou moins confusément que dans cette petite église de village ils trouvaient le véritable secret de l'étrange aventure où ils étaient jetés. Et moi, en sentant aussi plus fortement que jamais les vérités éternelles qui donnent au mystère de la vie son sens et au sacrifice sa grandeur, je jouissais pour mon pays de voir ces hommes assemblés et priant. Si seulement c i'unio;i sacrée » pouvait se sceller un jour entre tous les Français dans les églises de France 1 C'est là que l'on
pourrait effectivement la réaliser, cette « union sacrée » qui serait autre chose qu'un armistice, et qui serait l'union des âmes dans la même divine espérance. Oui, sur ces bancs poussiéreux de la petite église plus encore que dans la tranchée, je me sentais frère avec ceux qui m'entouraient. J'ai aperçu de loin avec plaisir quelques hommes de ma section, un entre autres que j'avais déjà vu communier à Écrouves et qui a un clair et doux regard d'apôtre, d'apôtre avant l'appel. La messe était dite par un cavalier encore jeune, avec une moustache presque de mousquetaire. C'est vraiment une vision de guerre, ou, si tu veux, de «ligue », que ce prêtre en culotte rouge et en houseaux, dont l'aube gazait à peine la silhouette militaire. L'aumônier de la 23^ division a prêché, un grand bel homme, qui fut, dit -on, officier de cuirassiers, et qui a, lui aussi, accommodé son costume à sa fonction. Il a parlé de Jeanne d'Arc- avec simplicité, avec élan, avec foi, et en fort bons termes, sans trop hausser le ton et sans cris. Ceci encore fut excellent ; et quand les hommes se sont dispersés lentement au sortir de l'église, on sentait chez tous plus de confiance, de la joie, et un courage rajeuni.
— Que dis-tu de l'horrible torpillage du Lusitania? C'est le cynisme dans la goujaterie. J'espère que cet odieux crime va achever d'ouvrir les yeux aux quelques neutres qui hésitalent encore. — Je viens de recevoir deux brochures de Noëlle Roger, intitulées : Carnets d'une infirmière, avec les dédicaces suivantes: «A M. P. M. M., hommage sympathique d'une infirmière qui a eu le privilège de soigner des soldats français ». Et cette autre : « L'heure n'est pas à la littérature, mais ceci n'est pas de la littérature, c'est un témoignage ». Je vais lire avec intérêt ces brochures, qui sont, comme elle le dit, le témoignage d'une noble amitié pour la France.
Ce 11 mai 1913.
... En remontant, nous avons rencontré le marchand de journaux. Nous en avons pris trois ou quatre, et nous sommes remontés à pas lents jusqu'à notre petite gloriette, où nous nous sommes installés pour la lecture. Le communiqué était excellent, l'entrée en scène de l'Italie imminente, l'indigna-
tion américaine après la perte du Lusitania pleine de promesses. Allons ! je crois, cette fois, que mai ne s'achèvera pas sans que nous aj'^ons vu des choses très intéressantes, sinon décisives. Derrière tout ce crépitement de guerre, ce que j'aperçois, c'est le beau visage de la paix, de la paix forte et juste, qui rendra à l'âme française sa pureté et son élan.
As-tu vu dans les journaux, outre la protestation des universitaires de Neuchâtel, calle des professeurs de Genève et de Lausanne qui n'ont pas voulu signer le manifeste des 300? Ace propos, serait-il possible, par Jacques, d'avoir la liste complète des signataires du fameux manifeste? l'aurait-il eue dans la Liberté? Ce serait bon à savoir pour plus tard.
Ce 13 mai 1915.
Je t'écris le matin, au retour de Martincourt, où j'ai pu avoir une messe ultra-matinale et communier. Il y ^vait, d'ailleurs, de très nombreuses communions. Comme je me suis senti p^rès de toi dans cette union plus intime avec Celui qui nous soutient et qui est le meilleur de nous-mêmes ! J'ai bien prié pour toi, pour tous les miens et les tiens ; et je suis encore revenu à nous. Qiie le bon Dieu nous garde l'un à l'autre ; mais que, quoi qu'il arrive, Il nous trouve résignés et confiants. Je sens une grande paix. Qu'il en soit de même pour toi... Je voudrais tant que ta lettre d'aujourd'hui me dise ton apaisement, ta confiance, ta sérénité joyeuse. Abandonnons-nous en toute simplicité et tout espoir au Maître de la vie. Remercions-!e de nous avoir donné notre amour, un amour qui ne peut point mourir et qui sera toujours au dedans de nous, où que nous soyons et quoi qu'il arrive, une source perpétuellement jaillissante de félicité.
En campagne, ce 14 mai 1915.
... La pluie est tombée et la fraîcheur avec. Je préférerais la continuation de la chaleur et du beau temps. Mais l'essentiel, n'est-ce pas, c'est la température militaire et diplomatique ; et vraiment elle paraît bonne, malgré cette inquiétante hésitation des Italiens en dernière heure. Ici, sur les deux ailes
96 LETTRES DE GUERRK.
de notre front, comme tu as pu le voir ou le verras par les communiqués, la progression est continue ; et chaque jour confirme la victoire d'Artois et met en valeur son importance. Si l'on pouvait, par quelque heureux coup de main, dégager, sans trop tarder, Lille et Roubaix I
A NOËLLE ROGER
En campagne, ce 14 mai 1915.
Vous êtes bien bonne de ne point m'oubher et vos Carnets d'infirmière'^, qui sont venus me trouver dans les taillis du ravin où j'habite depuis près de deux mbis, m'ont fait passer quelques heures émouvantes et salutaires. Je ne vous dirai pas combien j'ai goûté votre art si déhcat, mais instinctif et involontaire. Devant la noble et douloureuse humanité que vous avez vue, les scrupules d'art s'évanouissent ; mais vous ne pouvez pas ne pas conserver devant toute chose votre regard si lucide et si précis, et l'élan habituel de vos méditations. A première lecture, il semblerait peut-être peu réconfortant pour un soldat de vous suivre près des blessés et d'arrêter son imagination sur le lit d'ambulance qui peut l'attendre demain. Mais, pour moi du moins, c'est une pensée familière. Dans les longues nuits où je surveille mes hommes s'enfonçant peu à peu dans le boyau qu'ils creusent, il n'y a pas une '« marmite » qui me frôle sans que me frôle aussitôt la vision de ce qu'elle peut laisser derrière elle ; et, dans les intervalles paisibles, mon esprit me ramène sans cesse vers les affirma, tions divines qui donnent à la mystérieuse souffrance son prix et qui prolongent la vie par l'éternité. Je ne crois pas me tromper en devinant que ce sont aussi les pensées où maintenant vous vous sentez à l'aise, et qui ont été votre refuge aux heures de trop vive émotion et peut-être de révolte. Je m'en réjouis pour vous, car je crois qu'elles portent en elles à la fois la paix et la vérité. Cette nuit encore, où j'ai eu le chagrin de voir frappés à" côté de moi par une bombe imbécile les deux sergents de ma section, pendant que je conduisais le moins
1. 2îoelle Roger, Les carnets d'une infirmière, Paris, Attinger.
blessé des deux, tout gémissant et tout sanglant, vers le poste (le secours, j'entendais au dedans de moi — un peti plus forte *'t plus consolante, grâce à vous — « la voix qui rattachai! l'atroce misère de cette heure à toutes les grandeurs divines».
Merci d'avoir montré à tous ceux qui vous liront l'asile sacH où les douleurs les plus pitoyables- se muent en douceur et en espérance.
Permettez aussi à un officier français de vous remercier de tout cœur pour avoir soigné dans nos hôpitaux nos blessés de France.
A. SA FEMME
Ce 15 mai 1915
Je ne t'ai écrit hier qu'une petite carte : c'est que mon temps a été bien coupé ; et j)uis aussi, dans les quelques minutes qui me restaient disponibles, l'entrain me manquait. J'avais besoin, physiquement et moralement, d'un peu de silence, de recueillement. De ce recueillement, tu n'étais certes pas absente... ; mais il y avait en moi comme une espèce de lassitude engourdissante à laquelle j'ai cédé un peu lâchement. Aujourd'hui, je te dis tout de suite que cette lassitude est passée ; mais la tristesse reste : tu vas voir laquelle.
Avant-hier, comme d'habitude, nous étions allés au travail de nuit. Il s'agissait de faire un boyau qui relie la route de Regniéville à une tranchée de première ligne, sur la droite du village, à 500 mètres de la route. Nous y avions déjà travaillé deux jours auparavant ; et ma compagnie occupait, comme avant-hier, l'extrémité du boyau. Pendant les longues heures de travail, j'étais monté à la tranchée ; nous avions parlé avec l'officier, un Lieutenant de l'active, qui commandait les hommes de la tranchée. Avec lui, P... et moi, nous étions allés jusqu'au poste d'écoute qui se trouve 60 mètres plus loin, en avant des fils de fer. La nuit était assez obscure ; mais on entendait très distinctement les Boches qui, eux aussi, remuaient de la terre à 150 mètres devant nous. Un moment même, quand brusquement une fusée s'élança vers nous, nous aperçûmes très nettement, dans le réseau de fils de fer, la forme humaine qui venait de jeter la fusée. Nous sommes
restés là quelque temps près des deux « poilus » qui étaient de sentinelle. Parfois une flamme spéciale jaillissait, la flamme de départ d'une bombe. On entendait la bombe cheminer dans l'air lentement et lourdement, pour éclater un peu en arrière de nous. Et le li^tenant qui me faisait admirer tous ces divertissements de la nuit guerrière, me disait en guise de conclusion : « N'est-ce pas, c'est très amusant, la guerre »? Et moi aussi je m'amusais beaucoup. Mais voici qu'avant-hier nous sommes revenus au même boyau, la compagnie à la même place et ma section en tête. Quelques bombes étaient déjà tombées près de nous ; mais on les avait vu venir et on avait eu le temps de se garer. Tout à coup un éclatement brutal, un long cri de douleur à l'extrémité de ma section^ Les deux sergents, qui se trouvaient ensemble, venaient d'être touchés. Si l'on songe à tant de malheureux qui restent des nuits entières sur la place où ils sont tombés, ou qui, trébuches dans des flls de fer, restent douloureusement étendus entre les deux tranchées ennemies, — on peut dire que mes deux sergents ont été encore^ des privilégiés, puisque, vingt minutes après le passage de la bombe, ils étaient sur un brancard, et une heure plus tard dans l'automobile qui les emmenait, déjà pansés, vers l'ambulance. Mais que ces vingt minutes d'attente m'ont paru longues! J'avais le sergent G... appuyé contre moi. 11 était assis par terre ; j'étais à genoux et je le soutenais. Triste corps meurtri, sanglant et gémissant que j'ai éclairé un instant de ma lampe électrique et qui faisait pitié à contempler 1 Pauvre G...! Nous avions fait la route ensemble; nous avions causé ensemble cordialement, en bons camarades. Je savais que c'était une nature droite et de foncière honnêteté, un type de paysan français à la vieille mode, travailleur, rangé, probe, fermement et simplement croyant, excellent mari, excellent père, pas très guerrier de tempérament, ayant sans doute plus de prudence qu'ujî jeune volontaire de dix-huit ans, mais ayant un vif sentiment du devoir, qui lui aurait permis d'être partout tout ce qu'il devait être. On sentait que toutes ses pensées étaient incessamment tournées vers son village et sa famille. Aussi les premiers mots du blessé furent pour elle. « N'est-ce pas, mon lieutenant, que je les rcyerrai ? Le bon Dieu ne voudra pas que jû meure ! Je l'ai toujours bien servi ».
Cahin-caha, à travers le boyau, nous avons pu le conduire jusqu'à la route, lui faisant un suprême effort pour marcher, moi et l'un de ses camarades le soutenant. Là, le brancard l'a pris et l'a emporté dans la nuit vers le poste de secours. J'aurais tant voulu l'accompagner; mais c'était déjà une grande concession que me faisait le capitaine en m'autorisant à le mener jusqu'à la route, car le règlement défend de s'occuper des blessés : c'est aux brancardiers que ce devoir revient. Ce n'est pas qu'il^ût insensible, mon vieux capitaine. Certes non, il aime beaucoup ses sous-officiers, infiniment plus que ses officiers ; il aimait beaucoup surtout les deux sergents de-ma section ; mais sa douleur se manifestait sous une forme « militaire » : il mâchonnait sa moustache informe, battait sa botte de sa cravache et jurait sans désemparer. C'était un aspect comique, touchant en un certain sens, de cette scène de souffrance. Le second de mes sergents était malheureusement beaucoup plus atteint. Depuis la minute où il a été touché jusqu'à l'arrivée à l'ambulance, sa pauvre vie n'a été qu'un hurlement perpétuel. Ce qu'il y a de triste dans de pareils cas, c'est que, le plus souvent, les camarades voient partir le blessé et restent longtemps sans savoir ce qu'il est devenu. Heureusement pour nous, notre position d'immobilité un peu à l'arrière' nous facilite les choses. Hier matin, peu après notre retour au cantonnement, je suis reparti à Mamey, pour savoir où mes deux sergents avaient été évacués. De Mamey, on m'a renvoyé à Martincourt où est l'ambulance de triage. Et là, j'ai appris que le matin même on les avait emmenés à l'ambulance de Manonville. Ce n'est pas très bon signe, car c'est une ambulance réservée .aux grands blessés qui ne peuvent pas aller plus loin.
Ce 16 mai 1915.
Hier j'ai été obligé d'interrompre ma lettre beaucoup plus vite que je le voulais. Tu comprendras tout de suite quelles tristes besognes m'ont absorbé, si je te dis que je reviens à l'instant de Manonville, où nous avons enterré cet après-midi le malheureux sergent D... qui a passé brusquement de l'excitation douloureuse des premières heures au coma final. Ce fut rès triste, et en même temps très bien de simplicité et d'émo-
tion sincère. Tous ceux qui étaient là ont oublié un instant les petites choses de la vie quotidienne ; et, devant ce cercueil d'un camarade, ils ont pensé avec pitié, mais aussi avec admiration et avec espoir, à ce que signifiait cette mort. Grâce à l'aumônier de la division, qui se montra d'un tact parfait et d'une délicatesse de cœur dont tout le monde fut touché, les. choses se passèrent décemment. On eut un cercueil, — grand luxe en temps de guerre, — une absoute à l'église et un petit coin propret, qui sera bientôt fleuri, dans le cimetière militaire. Un caporal de mon peloton, qui est horticulteur à Nancy, avait fait de jolies couronnes de feuillages. Un grand soleil illuminait les champs et les bois tout verts : on avait le cœur serré en songeant à la femme et aux orphelins qui ignoraient encore leur malheur et qu'un règlement stupide maintient indéfiniment dans un silence atroce ; et pourtant il n'y avait dans notre tristesse nulle angoisse ; et j'acceptais même sans horreur et sans frémissement la pensée d'être un jour conduit, une balle dans le cœur, vers un petit cimetière de viHage... Que je te dise maintenant le grand plaisir que j'ai eu. J'ai revu dans un beau lit bien propre, emballée dans des linges bien blancs, la brave figure de G..., qui n'est plus la pauvre loque sanglante de l'autre nuit, mais un blessé bien choyé qui 8'achemine vers la convalescence. Comme je savais depuis le matin, par le vaguemestre qui l'avait vu, qu'il désirait \m peu de Champagne et des oranges, je lui en avais fait porter...